Issus des Quatre Nobles Vérités, les Trois Précieux Joyaux

Révision

Poursuivons notre discussion sur ce verset particulier de Sa Sainteté le Dalaï-Lama qui explique comment, en partant de la compréhension des deux vérités, nous arrivons à celle des Quatre Nobles Vérités, pour finalement accorder notre confiance aux Trois Précieux Joyaux. On a vu que les deux vérités parlent de la manière dont les choses existent vraiment :

  • La vérité relative ou conventionnelle. En réalité, ce qui nous apparaît surgit en dépendance de causes et de conditions. Si on voyait véritablement comment les choses fonctionnent dans ce monde, c’est ainsi qu’on les verrait. Mais, malheureusement, ce n’est pas notre manière habituelle de les voir.
  • Au niveau de la vérité la plus profonde, les choses n’existent pas selon les modes impossibles que notre confusion projette sur elles. Par exemple, nous pensons que les choses s’élèvent de par leur propre pouvoir telles qu’elles semblent se manifester quand nous les voyons, indépendamment de causes, conditions, parties, ou de toute autre chose. Mais c’est un leurre.

Tel est le fondement.

Les Quatre Nobles Vérités parlent de la confusion entourant notre façon d’appréhender correctement la réalité. Quand nous sommes confus à son sujet, cela agit comme cause de souffrance : la cause de la souffrance étant la deuxième Noble Vérité et la souffrance la première. En revanche, si on perçoit correctement la réalité et qu’on reste focalisé dessus tout le temps, on a la troisième Noble Vérité, la véritable cessation de la souffrance. Cette compréhension est le véritable chemin, c’est la quatrième Noble Vérité, laquelle conduit à la véritable cessation.

Quand on manque de clarté à propos de la réalité, on agit sur la base de l’inconnaissance et de la confusion, et on perpétue le cycle de nos renaissances récurrentes incontrôlées. Si on se débarrasse de cette inconnaissance, on peut alors inverser – ou sortir – du cycle des renaissances samsariques. 

Les Trois Précieux Joyaux

Examinons maintenant le troisième verset de la strophe :

Dès lors, étayée par une cognition valide, notre conviction que les Trois Refuges sont des faits véridiques devient ferme.

Comme on l’a vu déjà, les Trois Refuges font référence au Bouddha, au Dharma, et au Sangha. Ce sont là les mots sanskrits. Le Bouddha Shakyamouni ainsi que tous les autres bouddhas sont ceux qui ont atteint l’illumination et nous enseignent comment faire de même. Le Dharma constitue leurs enseignements. Le Sangha est la communauté des êtres hautement réalisés. C’est là un des niveaux d’interprétation, mais il existe aussi les concernant un sens plus profond.

En termes de signification approfondie, le Dharma se réfère aux vraies réalisations – à savoir les réalisations des troisième et quatrième Nobles Vérités. On se souvient que la troisième concerne la véritable cessation de la souffrance et de ses causes, et que cela arrive par paliers. Quand on la réalise dans sa totalité, on atteint la délivrance des renaissances récurrentes incontrôlées (le samsara). Quand on persévère jusqu’à se débarrasser des causes qui nous empêchent de connaître tous les détails des causes et des effets, afin d’être en mesure de connaître la meilleure façon de conduire tout le monde à la libération, nous devenons des bouddhas illuminés. La quatrième vérité est la compréhension qui fait advenir ces véritables cessations, et qui en résulte.

Ces deux Vérités constituent un refuge. Un refuge est quelque chose qui nous protège, en l’occurrence de la souffrance et de nos inaptitudes à aider les autres. Si on réalise les vraies cessations et le véritable chemin, alors on s’épargne l’expérience de la souffrance et l’incapacité de connaître la meilleure manière d’aider les autres. Il ne s’agit pas du fait que quelqu’un d’autre y soit parvenu, et qu’on s’en remette simplement à cette personne, et qu’on soit sauvé d’une certaine façon comme par magie.

Les ansi-dites « religions abrahamiques » – le judaïsme, le christianisme, et l’islam – sont réputées être des religions historiquement orientées. Chacune de ces religions possède une figure historique qui au cours d’un événement donné de l’histoire a reçu une forme de révélation de la part de Dieu. Une fois cette vérité révélée par eux, c’est définitif, c’est terminé. Nous ne pouvons pas faire ce que Moïse ou Jésus ou Mahomet ont fait, il suffit que nous ayons foi en eux pour être sauvé de notre souffrance. La foi, ici, fait référence soit aux personnages, soit dans ce qu’ils ont enseigné ou révélé, comme lors de cet épisode historique où Dieu a donné les Dix Commandements à Moïse, où Jésus a révélé le Nouveau Testament et Mahomet le Coran. Ces événements historiques significatifs forment le cœur de ces religions.

Les religions indiennes, comme l’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, peuvent être taxées de « religions dharmiques », ce qui est complètement différent. Le fait historique du Bouddha, ou de Krishna, ou de Mahavira (le fondateur du jaïnisme) n’est pas l’événement central. En revanche, nous pouvons, et tout le monde le peut également, atteindre le même état que ces êtres. Dans le contexte bouddhique, nous pouvons tous atteindre la libération et l’illumination, similairement, les autres religions dharmiques présentent leur propre interprétation de la libération. C’est l’une des différences fondamentales entre nos religions abrahamiques occidentales et les religions indiennes.

Quand on considère les trois refuges, il est important de ne pas les voir à travers les projections des religions abrahamiques au sein desquelles nous avons grandi. Ce n’est pas comme si le Bouddha était le seul à avoir atteint la libération, et que si nous croyons en lui nous serons sauvés. Normalement, c’est la raison pour laquelle j’évite d’employer le terme « refuge », car cela dégage un parfum de passivité, comme si tout ce qu’on avait à faire était de dire : « Bouddha, sauve-moi ! » et que nous soyons sauvés. Ce n’est pas ça le bouddhisme. Je préfère utiliser l’expression « direction sûre » par laquelle le Bouddha, le Dharma et le Sangha nous indiquent la bonne direction à suivre grâce à laquelle nous pouvons nous aussi atteindre pour nous-mêmes ce que le Bouddha a réalisé. Bien que le Bouddha nous ait enseigné un moyen de nous protéger, nous devons le mettre en pratique. Ce sont nos propres efforts en vue de notre propre réalisation qui nous aideront à nous protéger de la souffrance.

Le Joyau du Dharma

Quand on parle de la Gemme ou du Joyau du Dharma, peu importe le nom qu’on veut lui donner, il s’agit de quelque chose de rare et précieux, qui est le sens littéral des deux syllabes par lesquelles les Tibétains ont traduit le mot joyau, dans ce contexte. On parle de l’authentique état des véritables cessations, et de la réalisation du chemin qui y conduit et en résulte. Ce sont là des choses que nous devons atteindre nous-mêmes, nous devons donc être convaincus qu’elles sont à notre portée. Notre discussion sur les deux vérités et les Quatre Vérités nous aide à comprendre qu’il existe des choses comme la libération et l’illumination, et que nous pouvons les atteindre nous-mêmes.

Le Joyau du Bouddha

Les bouddhas sont celles et ceux qui ont atteint la libération et, partant, la pleine illumination. Cela n’inclut pas seulement le Bouddha Shakyamouni, mais bien d’autres bouddhas. Ils ont enseigné et montré le chemin pour que nous puissions atteindre cet état nous-mêmes. Il se servent de deux moyens pour nous instruire : leurs enseignements, et leur exemple fondé sur leur compréhension et leurs réalisations. C’est un point important car il démontre que nous pouvons aider les autres non seulement par des enseignements verbaux mais aussi en offrant un exemple vivant de ce qu’on enseigne. Le Dharma n’est pas un enseignement abstrait mais une chose que nous, les gens, pouvons vraiment incarner.

Le Joyau du Sangha

Certaines personnes diront pourquoi avons-nous besoin de ce troisième Joyau, l’Arya Sangha ? Certes, le Bouddha et le Dharma suffisent. Bien que les moines et les nonnes représentent le Sangha, ce n’est pas le véritable Sangha. Tout comme les statues et les peintures représentent les bouddhas et les livres le Dharma, ce sont juste des représentations. En tant que représentations du Bouddha, du Dharma et du Sangha, ces statues, ces livres, ces moines et ces nonnes nous fournissent un support pour faire montre de respect, car il n’est pas facile d’en montrer pour des choses plus abstraites. Il y a bien sûr un sens plus profond à tout cela.

Le Joyau du Sangha est très important. Le Sangha fait référence aux aryas, celles et ceux qui ont vu, de manière non conceptuelle, les Quatre Nobles Vérités fondées sur les deux vérités. Parce qu’ils en ont une connaissance non conceptuelle, ils sont parvenus à un certain degré d’authentiques cessations, et ont parcouru certaines étapes du chemin, mais pas son intégralité. Progressivement, des aryas plus avancés réalisent un peu plus ces deux apprentissages [des cessations et des chemins] jusqu’au moment où ils finissent par se libérer et deviennent finalement des êtres illuminés. Les Nobles Vérités sont définies comme les vérités des aryas, c’est-à-dire ce que les aryas – ceux qui ont une connaissance non conceptuelle de la réalité – considèrent comme vrai. Cela nous montre que :

  • Ce ne sont pas seulement les bouddhas qui perçoivent toutes ces choses et atteignent les véritables cessations et les vrais chemins. C’est plutôt un processus graduel.
  • Même avant d’atteindre la libération et l’illumination, on commence par réduire progressivement et par se débarrasser des divers aspects des véritables souffrances au fur et à mesure qu’on se débarrasse des divers niveaux de leurs véritables causes.

La libération et l’illumination sont des processus graduels, qui commencent bien avant qu’on devienne un bouddha ou qu’on soit libéré. Il est souvent plus facile d’entrer en relation avec des aryas qu’avec des bouddhas, car ils ont encore certains problèmes, et certains ne sont pas encore complètement délivrés, seulement en partie, des renaissances récurrentes incontrôlées,  en sorte qu’il est un peu plus facile d’entrer un contact avec eux.

L’Arya Sangha fournit des encouragements et de l’inspiration pour que, petit à petit, si on suit la direction sûre qu’ils ont adoptée, on puisse également atteindre les buts ultimes de la libération et de l’illumination. Même si nous ne pouvons pas parcourir tout le chemin, nous serons capables, pour le moment, de nous libérer d’un certain degré de souffrance, car nous serons délivrés d’une partie de notre ignorance quant aux causes de la souffrance. C’est juste une question de savoir combien de temps on peut rester complètement concentré sur la réalité. Quand vous en êtes encore au stade d’un arya, vous ne pouvez pas vous y maintenir tout le temps, en revanche, si vous êtes un bouddha, vous le pouvez.

La libération et l’illumination ne sont pas la même chose. La libération, c’est quand on est libéré des renaissances récurrentes incontrôlées, ce qui se produit quand on devient des arhats, des êtres libérés. L’illumination, c’est quand on n’est pas seulement délivrés des obscurcissements émotionnels – à savoir les émotions perturbatrices et l’inconnaissance quant à notre mode d’existence – mais quand on est aussi délivrés des obscurcissements cognitifs – à savoir les habitudes constantes de l’inconnaissance.

Autrement dit, à cause de notre habitude de croire aux projections de ce qui est impossible, notre activité mentale continue de faire des projections, et nous continuons de croire qu’elles correspondent à la réalité. De là viennent nos émotions perturbatrices. Nous atteignons la libération quand nous cessons de croire que ces apparences trompeuses correspondent à la réalité. Nous comprenons que ce sont des leurres, et malgré le fait que les choses puissent apparaître telles, ce n’est pas ainsi qu’elles sont en réalité. Nos perceptions resteront encore limitées et nous aurons tendance à voir les choses comme existant dans des boîtes, de par elles-mêmes, mais nous saurons que ce n’est pas leur véritable mode d’existence.

Si on se place à un niveau très simple, celui de la physique des particules, on a des atomes, des champs de force, etc., mais aucune ligne solide autour d’un objet qui dise : « De ce côté de la ligne, il y a l’objet. De l’autre, il n’y a rien. » Les choses ne sont pas aussi concrètes qu’elles semblent l’être. Si on se débarrasse des obstacles cognitifs qui nous poussent à créer ces apparences trompeuses, alors l’esprit cesse de les projeter et nous obtenons l’illumination. Quand on obtiendra l’illumination, on verra que tout est interconnecté de manière absolue et simultanée. Cela nous permettra de voir le moyen le plus habile de conduire chacun vers sa propre libération et illumination.

Quand on parle des aryas, on ne parle pas seulement des aryas bodhisattvas, qui sont ceux qui visent l’illumination, on parle aussi de ces aryas qui visent la seule libération. Quand on parle des Trois Joyaux dans le cadre de la direction sûre, on parle aussi bien de ceux qui visent uniquement la libération que de ceux qui visent la libération et l’illumination, et pas seulement des bodhisattvas qui visent l’illumination.

Développer une ferme conviction en les Trois Joyaux

Si on comprend les deux vérités et comment nous sommes piégés dans le samsara et la manière, grâce aux Quatre vérités, de nous en sortir, alors on est fermement convaincu que le très profond Joyau du Dharma existe vraiment, et que c’est un fait véridique, une évidence. Nous comprenons très clairement que la confusion qui entraîne la manifestation trompeuse de ce qui est impossible n’est pas une caractéristique innée de notre activité mentale. Pourquoi ? Parce qu’on peut s’en débarrasser en se concentrant sur l’opposé exact à l’inconnaissance ou ignorance.

Autrement dit, quand on se concentre sur la conscience des deux vérités, c’est-à-dire sur la façon dont les choses existent, alors on ne perçoit plus d’apparences trompeuses, à tout le moins on ne leur fait plus crédit. Si on peut rester concentré sur cet état de conscience, qui est le véritable chemin, alors on fait l’expérience d’une vraie cessation laquelle s’adosse à la logique. L’effet qu’elle produit confirme que cette expérience est conforme à la réalité. On ne fera plus l’expérience du malheur et du bonheur ordinaire avec leurs hauts et leurs bas, et on ne fera plus l’expérience d’exister de manière récurrente et incontrôlée.

On pourrait objecter et dire : « Bon, si on reste focalisé sur l’inconnaissance tout le temps, alors on ne peut avoir ni compréhension ni conscience » – lequel des deux est le plus fort : le fait de rester focalisé sur une ignorance non conforme à la réalité ou le fait de rester focalisé sur une conscience conforme à la réalité ?

Si on analyse ce point, on voit qu’il n’y a rien de substantiel pour étayer l’ignorance, alors qu’une compréhension correcte s’appuie sur la logique. Les choses surgissent en dépendance de causes et de conditions, elles ne viennent pas à l’existence de par leur propre pouvoir. De plus, si on reste concentré sur une compréhension correcte tout le temps, cela a pour effet qu’on ne fait plus l’expérience de la souffrance ou d’une renaissance samsarique. 

Cela nous ramène à nouveau aux Quatre Nobles Vérités. Quel est notre objectif ? Est-ce qu’on veut souffrir tout le temps, à tout jamais ? Si c’est le cas, alors on peut rester focalisé sur l’ignorance, et on souffrira ; c’est aussi simple que cela. Bienvenue au club ! Mais si on veut s’en délivrer, ce qui est le but du chemin spirituel proposé par le bouddhisme, alors il est parfaitement clair qu’on doit rester focalisé sur la conscience fondée sur la réalité.

Cette manière d’aborder le sujet du refuge est causée par une cognition valide, alors notre conviction que les Trois Refuges sont des faits authentiques devient ferme. En allant dans cette direction, nous ne présumerons ni n’espérerons plus être délivrés de la souffrance simplement parce que « notre professeur a dit qu’il en était ainsi ! » Notre conviction s’appuiera sur une cognition valide, fondée sur une compréhension inférentielle et sur la logique.

Il y a deux moyens d’obtenir une connaissance valide – soit par la déduction basée sur la logique ou la simple perception comme de voir ou d’entendre, soit d’en faire soi-même l’expérience non conceptuelle. Dans cette seconde hypothèse, le problème c’est qu’on doit être très, très avancé pour en faire l’expérience par soi-même, c’est pour cela qu’on doit commencer par l’inférence comme base d’une cognition valide.

Progresser sur le chemin spirituel

Passons maintenant au quatrième verset :

Inspirez-moi afin d’implanter dans mon esprit la racine du chemin qui mène à la libération.

Quand on parle des cheminements de pensée vers la libération, ils peuvent être présentés de nombreuses façons, l’une étant les trois portées (ou dimensions) de la motivation, répertoriées habituellement sous le vocable tibétain de lam-rim (les « étapes graduées »). Ces étapes graduées comprennent trois buts progressifs :

  • La portée de la première motivation est d’éviter des renaissances moins bonnes et d’en obtenir de meilleures. Nous voulons avoir de meilleures renaissances avec beaucoup moins de souffrance, car alors nous jouirons de conditions optimales pour continuer sur le chemin spirituel. Si on renaissait comme un cafard, nous ne pourrions pas faire grand-chose en termes de développement spirituel. Afin d’éviter les mauvaises renaissances, nous devons nous débarrasser de notre confusion concernant la vérité relative, laquelle traite de la causalité. La cause principale pour une mauvaise renaissance sont les comportements destructifs, or on agit de manière destructive quand on n’est pas conscient des conséquences de nos actes, ou bien quand on pense qu’ils nous rendront heureux.
  • La motivation de portée intermédiaire vise à se libérer des trois types de souffrance : le malheur, le bonheur ordinaire et ce qui leur sert de base à savoir les renaissances récurrentes incontrôlées. Pour parvenir à ce résultat, nous devons nous débarrasser de notre confusion au sujet de la vérité la plus profonde en comprenant la vacuité. En fait, on doit avoir tout le temps une compréhension des Quatre Nobles Vérités. Il est très difficile toutefois de rester concentré sur tout cela simultanément de manière continue, aussi devons-nous aller encore plus loin.
  • La motivation de portée avancée est d’atteindre l’état illuminé d’un bouddha en sorte de pouvoir aider tous les autres de la meilleure façon possible. En demeurant concentré sur la vérité très profonde, on comprend pleinement la vérité relative. Seul un bouddha est à même de rester concentré sur les deux vérités simultanément de manière continue.

Si nous examinons de façon approfondie la proposition suivante : « Issues des deux vérités, les Quatre Vérités ; issus des Quatre Vérités, les Trois Refuges », on a la racine des trois portées de motivation décrites précédemment et des pratiques qui y conduisent. Il est fait mention d’une racine, et une racine n’est pas une graine. Une racine est ce qui donne stabilité et force à une plante. Si, sur la base de la logique, on est convaincu que les trois objectifs sont accessibles, qu’ils existent, et qu’il est réaliste de penser que nous pouvons les atteindre, alors, assurément, cela nous donnera la stabilité nécessaire pour soutenir notre cheminement spirituel dans son entier vers ce but.

D’autres présentations disent que la racine des trois portées de motivation est une relation saine avec le maître spirituel, et on trouve cette assertion dans pratiquement tous les textes de lam-rim. Cette relation saine est la racine du chemin spirituel dans son entier au sens où nous tirons notre inspiration du maître, et c’est cette inspiration qui nous procure courage et énergie pour continuer en direction des buts poursuivis.

À nouveau, on trouve deux variantes sur la manière de procéder de façon stable sur le chemin spirituel :

  • L’une consiste à se servir de la force et de l’inspiration qu’on tire de notre relation avec nos maîtres spirituels. Partant de là, on utilise le raisonnement suivant : « Mon maître est une source valide d’information. Donc, si mon maître dit qu’il est possible d’atteindre l’illumination, ce doit être correct. Il n’y a aucune raison pour que mon maître maquille la vérité. » Il y a donc une certaine forme de logique dans ce raisonnement. Mais la plupart des gens en font l’expérience à un niveau émotionnel. Cela se produit quand le maître nous inspire si fort émotionnellement que cela nous donne une force incroyable pour avancer sur le chemin. C’est semblable à la première des deux manières de développer la bodhichitta. Dans ce cas, on commence par développer la bodhichitta relative qui nous pousse à aider les autres, puis, de là, on est incité à atteindre l’illumination sur la base de la foi comme quoi c’est possible. Ce n’est que plus tard qu’on se persuade par la logique que c’est réalisable.
  • L’autre variante, en réfléchissant sur le type de pratique par lequel on a d’abord développé la bodhichittala plus profonde, consiste à développer une conviction à propos de la vacuité, telle qu’elle est décrite dans le verset. Dans un premier temps, on se convainc qu’il est possible de la réaliser, puis on travaille sur le côté émotionnel en vue d’atteindre vraiment l’illumination, en ouvrant nos cœurs, et le reste à l’avenant.

Toutes deux sont des manières valides d’aborder le chemin spirituel, et tout dépend de l’envergure de notre motivation et de notre capacité. Il est dit dans les textes que ceux qui ont des facultés intellectuelles très aiguisées trouveront plus conforme à leur personnalité de s’appuyer sur une présentation logique, tandis que ceux qui ont des facultés moins vives préféreront travailler à un niveau plus émotionnel. Pour ce second groupe, ce qui fonctionne le mieux s’est de s’appuyer sur l’inspiration d’un maître et sur l’émotion dégagée par l’amour et la compassion comme base.

Dans tous les cas, je pense qu’il est bon d’alterner les deux approches. On pourrait aussi ajouter un troisième aspect, plus dévotionnel, aux deux premiers. Certaines personnes tirent leur inspiration pour suivre le chemin qui mène à l’illumination en assistant et en accomplissant des rituels dans lesquels des pratiquants se sont engagés au cours des siècles. On ne devrait pas dénigrer les autres approches du chemin bouddhique parce qu’il nous est plus confortable de le suivre selon un style particulier. Si on cherche à se développer pleinement ainsi que nos potentiels, on doit équilibrer les trois approches.

Telle est la présentation de base de ces versets particuliers tirés d’une prière particulière de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Comme mon maître avait coutume de dire, de même qu’on trait une vache, de même on peut extraire beaucoup de significations de ces courts versets.

Questions et réponses

Application pratique des Quatre Nobles Vérités

Si un de mes amis est tout le temps soucieux, je peux lui dire d’être plus détendu et de ne pas prendre les choses aussi sérieusement. C’est un rappel qu’on peut adresser aussi bien à soi-même qu’aux autres. Mais qu’en est-il quand je suis égoïste et que j’ai affaire aux autres ? Y a-t-il un mantra ou un pense-bête que je puisse utiliser afin de ne pas oublier d’examiner où se situe la projection de mon esprit autocentré et où se situe la réalité ?

D’après Tsongkhapa, le grand maître tibétain, sauf quand on est concentré de manière non conceptuelle sur la vacuité, notre activité mentale ne cesse de projeter sur les choses des modes d’existence impossibles. Cela se produit tout le temps. L’objet à réfuter comprend chacun des moments de nos expériences autres que ceux passés dans cet état de méditation profonde.

Il y a beaucoup de petits « trucs » qui peuvent nous aider à déconstruire les apparences trompeuses que nous percevons. Une image utile est de « crever la bulle » du fantasme, mais cela doit être fait de façon non dualiste, non pas comme s’il y avait un « moi » avec une épingle et une grosse bulle là-bas et que le « moi » aille crever et fasse éclater la bulle. Non, il y simplement une bulle – la manière exagérée dont les choses existent – qui éclate. L’apparence trompeuse en question pourrait être « tu es si horrible » ou « la situation dans laquelle je suis est tellement terrible », et nous ne la voyons pas dans le contexte de toutes les causes et les conditions [qui l’ont produite], ni dans le contexte de tous ceux qui font une expérience similaire. Alors nous pensons : « Pauvre de moi ! » Imaginons simplement que tout cela éclate.

Une autre image est celle d’un livre ouvert avec sur une des pages les mots « pauvre petit moi qui souffre de cela » et sur l’autre il y a la terrible situation qu’on est incapable de gérer. C’est comme un horrible conte de fées. Mentalement, on referme le livre et c’est la fin du conte de fées. On voit cela comme le fait de fermer le livre du dualisme, pour le dire en usant d’un peu plus de jargon !

Si on veut un mantra, on peut dire « âneries » ou « bêtises » pour se rappeler que ce qui nous apparaît, fondamentalement, est inepte. Le principal problème est de s’en souvenir. Le moment où nous en avons le plus besoin c’est quand on est sous le coup d’une forte émotion perturbatrice. L’exemple dont se servent les Tibétains quand on est accusé faussement d’avoir fait quelque chose, c’est le sentiment très fort qui nous fait dire : « Je n’ai pas fait cela ! Comment, vous insinuez que je suis un menteur et un voleur ?! » Le puissant sentiment d’un moi solide surgit alors.

La différence entre le bouddhisme et les autres religions « dharmiques »

Vous avez évoqué le fait qu’il existe d’autres religions dharmiques, et que toutes disent qu’il y a des problèmes mais aussi une possibilité de s’en libérer. Bien entendu, chaque religion dira que ses méthodes sont les meilleures, aussi pourriez-vous expliquer la spécificité du bouddhisme vu sous cet angle ?

Ce que vous dites est correct. L’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, toutes ces « religions » parlent d’obtenir la libération des renaissances récurrentes incontrôlées et proposent une description de ce à quoi une telle libération ressemble. Chacune d’elles dit que le moyen d’atteindre la libération se fait par la compréhension de la réalité, par la façon dont elles la décrivent. Dans cet ordre d’idée, le bouddhisme s’insère complètement dans le cadre d’une religion indienne. Ce qui différencie vraiment le bouddhisme sont les Quatre Nobles Vérités. Le bouddhisme enseigne que :

  • Il se peut que les autres décrivent ce qu’est la souffrance, mais le Bouddha, lui, a parlé de la véritable souffrance.
  • Il se peut que les autres disent qu’un certain type d’ignorance (d’inconnaissance) est la cause de la souffrance, mais le Bouddha, lui, a parlé de l’ignorance la plus profonde, de sa véritable cause.
  • Ce que les autres religions dharmiques considèrent comme une véritable cessation, ne dure pas toujours, ou bien n’est pas une délivrance complète.
  • La compréhension dont parlent les autres [religions] peut vous mener jusqu’à un certain état, mais ce n’est le véritable chemin capable de vous conduire jusqu’à la libération.

Bien entendu, les autres diront la même chose du bouddhisme, c’est pourquoi on doit procéder à une vraie investigation de ce qu’est la réalité. Comme nous l’avons vu dans la strophe, le fondement du chemin spirituel – et c’est vrai pour l’hindouisme et le jaïnisme, et pas seulement pour le bouddhisme – c’est la vue de la réalité. Ce point doit être vérifié et testé par la logique, l’expérience et la compréhension.

Il y a une grande différence entre suivre un chemin spirituel pour devenir une meilleure personne, plus compatissante, dans cette vie, et le fait de vouloir obtenir la libération. Si on parle d’illumination, on peut enquêter sur la base de la logique et débattre pour savoir quelle est l’explication la plus valide. Toutefois, la plupart des gens qui pratiquent un chemin spirituel ne cherchent pas vraiment la libération. Ils peuvent prétendre la chercher, mais ils n’ont aucune idée de ce que cela signifie et essaient seulement d’améliorer leur sort dans cette vie. C’est une bonne chose également, et il n’y a rien de mal à cela.

Aussi, quand on demanda à Sa Sainteté le Dalaï-Lama quelle était la meilleure religion, il répondit que la meilleure était celle qui vous aide, en tant qu’individu, à devenir une meilleure personne, plus compatissante. Chaque personne est différente, on ne peut donc pas vraiment dire qu’il y ait un chemin plus légitime pour développer la compassion, la bonté, la patience, le pardon, et ainsi de suite. Ces qualités peuvent être développées de manière égale selon de nombreuses religions différentes. Telle est la base pour une harmonie religieuse.

Comment progresser sur le chemin spirituel

J’aimerais poser une question sur la manière de progresser sur le chemin. Au temps de l’Union soviétique, on avait des plans quinquennaux en matière de développement économique. Peut-être pourriez-vous donner un conseil à ceux qui débutent dans la pratique du bouddhisme sur ce qu’ils pourraient entreprendre sur une, ou trois, ou cinq années afin de ne pas s’égarer en chemin.

La façon la plus commune et la plus fiable, du moins dans les traditions où j’ai fait mon apprentissage, est de travailler sur la base du lam-rim, les étapes graduées de la voie. Cela vous indique, pas à pas, ce qu’on doit comprendre, digérer et développer afin de progresser sur le chemin spirituel.

La manière traditionnelle de suivre le lam-rim est de parvenir à un point, d’y consacrer ses efforts sans se préoccuper de ce qui viendra ensuite. Une fois qu’on a compris ce point, on passe au suivant. De nos jours, le chemin tout entier est exposé dans des livres ce qui permet d’en parcourir la totalité d’un seul coup, néanmoins on doit consacrer suffisamment de temps à chacun des points. Même après avoir lu l’intégralité du chemin, on doit revenir sur ses pas et voir comment chaque point s’articule avec tous les autres.

On doit se rappeler que le progrès n’est jamais linéaire, il y a toujours des hauts et des bas. C’est pourquoi si un jour tout se passe bien, contrairement au jour suivant, il n’y a rien de spécial à cela. On doit juste continuer. « Il n’y a rien de spécial », telle était la phrase favorite de la jeune réincarnation de mon maître. Il n’y a rien de spécial dans nos expériences. Un coup ça va, un coup ça ne va pas. Et alors ?

Donc, établir un plan sur cinq ans est irréaliste car chaque personne progresse différemment. Cependant, Sa Sainteté le Dalaï-Lama dit que le moyen de savoir si on a fait des progrès n’est pas de regarder jour après jour, mois après mois, mais de prendre en compte des périodes de cinq ans. On peut ainsi comparer la façon dont on gérait les difficultés auparavant avec la façon dont on les gère aujourd’hui. Sommes-nous plus calmes ? On peut alors voir si on a fait des progrès.

Il y a également d’autres façons de procéder comme de faire un ngondro, des pratiques préliminaires où on accomplit 100 000 prosternations, formules de refuge, etc. Les gens commencent souvent comme ça. Je pense que ces deux approches reflètent deux manières d’aborder les enseignements du Dharma. Quand on commence par un ngondro, ordinairement c’est dû à l’inspiration d’un maître. On ne sait pas encore grand-chose, mais on est si incroyablement inspiré par un maître et si confiant que ses explications seront bénéfiques, qu’on se lance dans les séries de 100 000 pratiques d’un ngondro.

L’approche qui a été la mienne a été celle que j’ai expliquée dans la strophe. C’est celle que le Dalaï-Lama lui-même enseigne en temps normal. Tout d’abord on acquiert une conviction et une compréhension du chemin – le fait que c’est possible, quel en est le but, etc. – puis on fait un ngondro.

De toute évidence, on peut adopter un chemin intermédiaire. Tandis qu’on démarre dans un premier temps par un ngondro, on peut aussi commencer à acquérir une conviction dans la possibilité d’atteindre le but. Ou bien, tandis qu’on se consacre à cette étude et cette pratique, on peut déjà commencer à faire un ngondro. Il y a donc plusieurs manières de les marier. Quand on commence vraiment à prendre en considération les façons dont différents maîtres tibétains enseignent le Dharma, je pense que cela cadre avec la structure que j’ai expliquée. Cela nous ramène à Nagarjuna et à ses deux différentes manières de développer la bodhichitta : d’abord la relative puis la plus profonde, ou d’abord la plus profonde puis la relative.

En résumé

La manière dont les Quatre Nobles Vérités se rattachent aux enseignements du bouddhisme sur la réalité dans le cadre des deux vérités, puis aux Trois Précieux Joyaux, fait montre d’une analyse très poussée. Elle éclaire non seulement la nature des Vérités et des Joyaux dans leur totalité mais propose également une structure claire de la philosophie et de la pratique bouddhiques. Nous avons utilisé comme base d’une investigation approfondie de ces réalisations une brève mais pénétrante strophe du Dalaï-Lama. Le résultat remarquable de cette enquête montre non seulement un ordre logique pour accroître notre compréhension, mais également comment chacune des réalisations essentielles du bouddhisme se supportent l’une l’autre. De la sorte, un chemin spirituel intégral et complexe est révélé.

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