Analyse bouddhique utile pour renoncer au stress

On m’a demandé de parler ce soir du renoncement – la détermination à vouloir se libérer de nos problèmes – et plus particulièrement comment on peut comprendre cela dans le contexte stressant d’avoir à vivre dans une grande ville, comme ici à Moscou. Or, quand on commence à analyser ce genre de sujet, je pense qu’on découvre que la plupart des problèmes qu’on rencontre dans le monde actuel ne se limitent pas au seul fait de vivre dans une grande cité.

L’excès de stimulations comme source de stress

Bien entendu, dans une grande ville, il y a la pollution, la circulation, etc., choses qu’on ne retrouve pas forcément dans un village, mais ce ne sont pas les seuls facteurs qui contribuent à notre stress. À y regarder de plus près, on découvre des problèmes auxquels la grande majorité des gens dans le monde moderne sont confrontés, et je pense qu’on peut les attribuer au fait que nous avons de plus en plus de choses à notre disposition, de plus en plus de choix, d’informations, de chaînes de télévision, de films et de produits entre lesquels choisir. La plupart des gens ont un téléphone portable, ce qui veut dire toutes sortes d’emails entrants, des messages incessants, des discussions, ce genre de choses, d’où le sentiment de stress d’avoir à tout surveiller, d’avoir à répondre instantanément parce que les autres s’attendent à ce que vous leur répondiez aussitôt. Et, bien que cela présente certains avantages d’être connecté avec les autres quand il est nécessaire de l’être, parfois c’est juste trop. Le fait que cela soit constant suscite en nous une grande inquiétude car, si on y réfléchit, la mentalité qui se trouve derrière est : « Je ne veux pas manquer quelque chose. C’est peut-être important. Je ne veux pas être laissé de côté. »

À la recherche d’approbation et de reconnaissance au sein de nos mondes virtuels

Je pense que toutes ces choses accroissent vraiment notre stress, peu importe l’endroit où nous vivons, que ce soit une grande ville ou un village, spécialement dans notre monde moderne. On veut faire partie d’une forme de société, d’un groupe d’amis ; aussi, pour chaque message posté sur notre page Facebook, nous voulons des « likes ». D’une certaine manière cela fait qu’on se sent accepté et reconnu, bien que nous ne soyons pas sereins à ce propos.  Nous ne sommes jamais satisfaits du nombre de « likes » que nous obtenons, nous en voulons toujours plus, ou bien nous nous disons : « Est-ce qu’ils le pensent vraiment ? » Ils ne font que presser sur un bouton, ou bien c’est une machine qui appuie dessus (on peut même payer pour avoir beaucoup de « likes »). Et on se sent excité par anticipation quand notre téléphone nous prévient qu’on a reçu un message : peut-être est-ce quelque chose de spécial.

Et nous éprouvons cette excitation de l’anticipation en allant sur notre page Facebook et qu’on cherche à savoir si on a obtenu quelques « likes » de plus ?  Ou bien, tel que je me décris souvent, nous devenons des drogués de l’information. Moi-même, je ne cesse de regarder les nouvelles, pour voir si quelque chose de nouveau est arrivé car je ne veux rien rater.

Bien sûr, si on analyse ce point de manière plus approfondie, ce qu’on découvre c’est le sentiment sous-jacent suivant : « Je suis tellement important que je dois savoir tout ce qui se passe. De plus, tout le monde doit m’aimer. » D’un point de vue bouddhique, on pourrait se livrer à une analyse assez approfondie de la raison pour laquelle je me sens si important et dois tout savoir, et être à ce point reconnu. Pourquoi sommes-nous tellement préoccupés de nous-mêmes ? Mais je ne tiens pas à creuser plus avant dans cette direction ce soir.

Fuir la réalité de notre situation

D’un autre côté, nous nous sentons souvent submergés par la situation qui nous entoure, et nous essayons de nous échapper en consultant notre téléphone portable, ou en écoutant de la musique quand nous sommes dans le métro ou tandis que nous marchons. Nous avons toujours des écouteurs dans les oreilles, reliés à notre iPod, ce qui, quand on y pense, offre une intéressante contradiction. D’un côté nous voulons être acceptés dans un groupe social, mais d’un autre, quand nous sommes vraiment en société, nous nous coupons de tout le monde en jouant à un jeu sur notre téléphone, ou en écoutant vraiment très très fort de la musique. 

De quoi est-ce le signe ? D’une solitude, n’est-ce pas ? On est en quête de reconnaissance sociale ; on se sent seul parce qu’on ne se sent jamais vraiment accepté, mais d’un autre côté, on se renferme en s’échappant dans notre monde virtuel, lequel est aussi très solitaire, n’est-ce pas ?

Nous ressentons obstinément le besoin d’être diverti ; il ne peut y avoir un seul moment où il ne se passe rien. Cela aussi est contradictoire, car d’une part nous languissons après la paix et le calme, et d’autre part nous sommes effrayés par le vide, l’absence d’information ou l’absence de musique.

Nous cherchons à fuir le stress du monde extérieur, dans le métro ou ailleurs, et nous nous échappons dans notre petit monde virtuel que ce soit sur notre téléphone ou sur Internet, mais même là nous sommes en quête d’approbation de la part de nos amis et jamais nous ne nous sentons en sécurité. C’est un point auquel nous devons vraiment réfléchir : est-ce que se réfugier dans nos téléphones portables est la solution à notre problème de stress ? Que nous vivions dans une grande ville ou ailleurs, est-ce la solution ?

Reconnaître les routines négatives habituelles, et développer la détermination de s’en libérer

Ce que nous devons faire c’est admettre le malaise que nous éprouvons quand nous sommes pris dans ces routines habituelles, et en identifier les sources. Pourquoi sommes-nous englués dans ces habitudes ?

Puis, nous devons développer la détermination à nous libérer de ce mal-être, fondée sur la connaissance des méthodes pour nous débarrasser de ses sources, et avoir foi en leur efficacité. Mais ce n’est pas juste vouloir dissiper ce malaise et ensuite devenir un zombie et ne rien ressentir, errant dans la ville comme un mort-vivant. Le bonheur n’est pas juste l’absence de malheur ; c’est quelque chose qui vient en plus d’un sentiment calme et neutre. Nous ne cherchons pas non plus à rester insensible, telle n’est pas la question.

Aussi il nous faut admettre que les situations et les objets extérieurs ne sont pas vraiment à la racine du malaise, de la souffrance et du stress que nous éprouvons. S’ils l’étaient, alors tout le monde devrait en faire l’expérience de la même façon.

Et le problème ce n’est ni l’Internet ni nos téléphones portables. Utilisés à bon escient, ils peuvent se révéler extrêmement utiles dans nos vies, bien entendu. Le problème c’est notre attitude à leur égard, et les émotions qu’ils suscitent et renforcent, la manière dont nous manions ce monde vraiment merveilleux de l’Internet, et la façon dont nous gérons les situations de la vie.

Nous avons de très nombreuses habitudes autodestructrices, et toutes naissent d’un état d’esprit perturbé, que ce soit l’insécurité, la peur de ne pas être accepté, d’être abandonné, les obsessions, ce genre de choses. Cependant les stratégies que nous adoptons pour les surmonter, en nous réfugiant dans les médias sociaux, etc., font que nous sommes encore plus stressés. C’est un cercle vicieux. Cela rend plus forte encore notre angoisse de savoir « si les gens vont nous aimer ». 

Et cela devient pire quand on songe aux adolescents et au harcèlement sur Internet. Il ne s’agit pas simplement d’obtenir des « likes » (des « j’aime ») et que tout le monde voie combien vous en avez  Dans le cas où l’on vous harcèle, il s’agit de « don’t likes » ( des « j’aime pas »), et tout le monde est au courant. C’est horrible, n’est-ce pas ?

Nous devons avoir une attitude réaliste à propos de ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Nous devons bien comprendre que d’avoir une énorme quantité de « likes » sur notre page Facebook ne va pas nous faire nous sentir en sécurité, elle n’a pas cette aptitude. C’est tout le contraire. On est naïf, on pense que ça va faire une grande différence, et, en fait,  ça n’apporte qu’un désir encore plus fort de vouloir plus de « likes » (on n’en a jamais assez à cause de notre avidité) de pair avec l’insécurité de vérifier continuellement si on en a plus.

Je reconnais que je fais la même chose avec mon site Internet ; sans cesse je consulte les statistiques pour voir combien j’ai eu de visiteurs aujourd’hui. C’est pareil. Tout comme de vérifier le taux de change chaque jour pour voir combien on a perdu d’argent aujourd’hui. Notre esprit n’est jamais en paix (rire). Ou bien nous croyons naïvement que nous pouvons nous échapper dans le monde virtuel d’un jeu vidéo, et qu’ainsi nos problèmes s’évanouiront. Ça n’est pas très différent du fait de boire beaucoup de vodka, n’est-ce pas, et de croire que le stress s’en ira.

Si on évalue ce syndrome, on voit que c’est fortement autodestructeur, et que nos tentatives pour gérer la pression et le stress de la vie ne font qu’accroître les problèmes.

La nécessité du discernement pour traiter de manière efficace notre situation

Pour traiter ces syndromes, nous devons faire preuve de discernement par rapport aux situations dans lesquelles on se trouve. Prenons l’exemple d’un travail exigeant : on doit y faire face, telle est la réalité. On doit accepter cette réalité. Et la réalité c’est qu’on ne peut pas faire mieux qu’on ne le peut. Si on accepte cette réalité, cela nous aide à cesser de projeter sur notre travail l’idée que c’est une horrible torture, et, sur nous, l’image qu’on n’est pas assez bon. 

Le problème c’est qu’on pense qu’on doit être parfait, mais, à moins d’être un bouddha, personne n’est parfait. Et même si notre patron pense que nous devons être parfaits et nous met la pression dans ce sens, la réalité c’est que c’est impossible. Et parce que c’est impossible, alors pourquoi nous taper la tête contre les murs et nous sentir coupables du fait que nous sommes incapables de faire quelque chose d’impossible ?

Aussi nous faisons du mieux que nous pouvons en établissant des priorités et en acceptant la réalité de la situation. Ensuite nous essayons de garder l’esprit concentré, en restant conscient de la réalité de la situation à laquelle nous devons faire face sans la surestimer en disant : « c’est impossible », ou en la sous-estimant : « je n’ai qu’à me réfugier dans mon téléphone, jouer et surfer, pour y échapper ».

Vous devez faire face. Vous devez vous mesurer avec le travail. Si vous le sous-estimez, alors vous pensez que c’est quelque chose que vous n’avez pas vraiment besoin de traiter. Par exemple, quand on a une chose à faire à notre travail, et qu’on n’a pas vraiment envie de la faire, alors que fait-on ? Est-ce qu’on a la discipline de juste la faire simplement ou est-ce qu’aussitôt on se met à surfer, ou qu’instantanément on ressent le besoin urgent de consulter son téléphone et de se dire : « peut-être bien qu’il y a un nouveau message, que quelqu’un a posté quelque chose de plus intéressant ». C’est sous-estimer la réalité du fait qu’on doit effectuer cette tâche. Tout ceci entre en jeu dans cette détermination à se libérer. Essayer de reconnaître cet enjeu, c’est véritablement ce qui nous cause un problème.

Comment gérer cela ?

Video : Guéshé Tashi Tséring — « Surmonter le stress et l'anxiété »
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Comprendre comment les actes influent sur nos réponses hormonales

On commence par l’autodiscipline et par de petites choses. On peut comprendre alors comment fonctionne la façon dont nous gérons notre stress, d’un point de vue scientifique même, si on tient compte des sécrétions hormonales. Cela nous donne un aperçu complètement différent, et nous fournit presque une base scientifique à ce dont parle le bouddhisme.

Deux hormones-clés : le cortisol et la dopamine

Quand on se sent stressé, ce qui se passe au niveau hormonal c’est une augmentation du taux de cortisol. Le cortisol est l’hormone du stress, aussi cherchons-nous une forme de répit, de soulagement. Quelle stratégie adopter qui soit à même, selon nous, de nous procurer du plaisir et de nous débarrasser de ce cortisol circulant dans notre corps ? On peut se dire : « je vais fumer une cigarette, cela m’aidera ; ou bien : « je vais surfer sur Internet, vérifier les réseaux sociaux pour voir s’il n’y a pas quelque chose d’intéressant qui me soulagera de ce stress ». Ce qui se passe en fait c’est que nous éprouvons l’excitation et le plaisir de l’anticipation, pensant que cela nous fera nous sentir mieux, en conséquence notre taux de dopamine augmente. La dopamine est l’hormone de l’anticipation d’une récompense ; c’est ce qu’un animal ressent quand il pourchasse un autre animal ; il y a cette même sorte d’anticipation. Elle est facile à reconnaître, elle est identique à celle qu’on éprouve quand on va pour rencontrer une personne qu’on aime. Le taux de dopamine s’élève fortement du fait qu’on anticipe que ce sera merveilleux. Quand on est réellement avec la personne, il se peut que ça ne se passe pas aussi bien que prévu, mais c’est l’anticipation due à cette hormone, la dopamine, qui fait que notre niveau de bonheur augmente.

Nous sommes des êtres éminemment biologiques [hormono-dépendants]. Mais après une cigarette ou une visite sur Internet, on reste insatisfait et notre stress revient. Aussi ce n’est pas une très bonne stratégie.

C’est pourquoi nous devons discerner les désavantages de croire à l’idée fausse que la cigarette résoudra notre problème, qu’un événement intéressant ou qu’un message alléchant sur notre page Facebook sera en mesure de résoudre notre problème de stress.

Et on fait le constat, une fois qu’on a compris les inconvénients de suivre de telles stratégies, qu’on peut développer la détermination de se libérer de ce genre d’habitude ; l’habitude ne fonctionne pas. 

S’abstenir de suivre les réponses négatives habituelles

C’est la raison pour laquelle on cesse de prendre refuge dans les cigarettes. D’autre part, fumer ouvre sur un tout autre domaine : celui de savoir quel bénéfice il y a à fumer des cigarettes. En fait, il n’y en a aucun. Pour ce qui est de l’usage d’Internet, des réseaux sociaux, de vérifier sans arrêt notre messagerie, eh bien, on doit se tempérer et ne pas s’y connecter tout le temps. Autrement dit, on doit cesser de s’en servir comme d’un refuge, comme d’une échappatoire. Utilisons-les pour leurs buts bénéfiques, non dans un but qu’ils sont incapables de remplir.

Et, bien sûr, c’est très, très difficile. Quand on s’ennuie, quand on est confronté à une chose qu’on n’aime pas particulièrement faire, que ce soit à notre travail ou à la maison, il y a cette pulsion obsessionnelle de consulter son téléphone portable, n’est-ce pas ? Mais de même qu’on s’astreint à un régime pour éliminer l’obésité physique, de même on doit suivre une cure de désintoxication d’information pour éliminer l’obésité mentale. Nous devons essayer de réduire notre apport journalier d’informations, de messages, de musique, etc., comme on le ferait avec notre nourriture.

Toutefois, dans un premier temps,  s’abstenir de nos vieilles habitudes autodestructrices fera monter notre niveau de cortisol, et donc de stress, du fait que les vieilles habitudes sont très fortement enracinées. Ainsi, de même qu’on passe par de terribles symptômes de sevrage quand on arrête les cigarettes, ou quand on cesse de prendre de l’alcool ou des drogues, de même, avec l’hormone du stress, le cortisol, il y a le stress du « décrochage » quand on arrête ou qu’on fait une pause avec l’Internet, les réseaux sociaux ou la musique. C’est comme une cure de désintoxication. Certains ont décrit les effets de sevrage de la musique, spécialement quand ils étaient habitués à avoir toujours leurs écouteurs branchés sur leur iPod. Pendant une longue période après, ils entendaient constamment de la musique dans leur tête. Cela prend un long moment pour calmer ce genre d’addiction. Je pense que c’est une très bonne image : être rendu obèse dans sa tête par la musique… whooph, vous savez très bien ce que je veux dire.

Vous êtes incapable de fonctionner normalement parce que vous êtes incapable de penser à quoi que ce soit, à cause de cette musique continuelle. En particulier quand c’est le même air répété en boucle, à vous rendre fou. Mais si on persévère et tient bon, le niveau de stress du sevrage finira par disparaître et on fera l’expérience d’un esprit calme et paisible. Alors, on sera en meilleure posture pour remplacer nos habitudes négatives par des habitudes positives.

Pour ce faire, le bouddhisme propose de très bonnes méthodes qui ne sont pas nécessairement réservées aux bouddhistes : comme de réaliser que nous faisons partie de l’humanité tout entière, que nous sommes tous interdépendants, que notre bien-être dépend de tous les autres, et c’est une manière bien plus stable de satisfaire notre besoin de nous sentir connectés et reliés aux autres, que de faire partie d’un réseau social Internet, lequel ne fait pas vraiment l’affaire.

L’hormone de l’ocytocine

Il existe une hormone qui joue ce rôle, c’est l’ocytocine. L’ocytocine est l’hormone de la relation, celle des mères avec leurs bébés, etc. C’est cette hormone qui déclenche en nous le besoin de nous relier aux autres, de sentir qu’on fait partie d’un groupe. On peut le satisfaire de manière positive, comme par exemple de sentir qu’on fait partie de l’humanité, qu’on est égaux, que tous nous voulons être heureux, que personne ne veut être malheureux, ce genre de choses, ce qui est beaucoup plus fiable que d’essayer de le satisfaire au sein d’un groupe sur les réseaux sociaux, lequel dépend de « likes ». 

Je livre ces informations sur les hormones pour une raison spécifique. Sa Sainteté le Dalaï-Lama dit souvent que nous devons être des bouddhistes du XXIe siècle, ce qui signifie établir une passerelle entre les enseignements bouddhiques et la science, afin de démontrer qu’il existe tant de choses dans les enseignements bouddhiques qui sont en harmonie avec la science. C’est pourquoi il a institué des rencontres fréquentes avec les scientifiques – les séminaires Mind and Life –, pour mettre en évidence les points communs et voir comment les deux parties peuvent s’aider mutuellement à brosser un tableau plus complet de la vie.

Si on comprend que, sur un plan physique strictement biologique, on se sent heureux, ou mieux, sur la base de certaines hormones dans notre corps, on peut alors analyser quelles sont les stratégies dont nous nous servons pour essayer de les satisfaire, et, si celles-ci ne marchent pas, pour trouver d’autres stratégies afin d’en tirer un meilleur parti qui soit positif et non autodestructeur.

La dopamine, l’hormone de l’anticipation, et la mise en œuvre de buts constructifs

Nous parlions de la dopamine, l’hormone de l’anticipation d’une récompense. Elle vous rend très excité, comme un lion qui donne la chasse à une antilope pour la dévorer. De la même manière, nous disposons de comportements destructeurs inefficaces pour essayer de profiter du syndrome induit par la dopamine, comme d’anticiper le fait d’avoir plus de « likes » sur notre page Facebook, en vain malheureusement.

Ou bien nous pouvons mettre en œuvre des tactiques neutres pour satisfaire cette production d’hormone. J’ai un ami qui est haltérophile. Or voilà qu’il anticipe d’être capable désormais de soulever 180 kilos, et même 200 kilos. Il est très excité, et l’idée d’une récompense le rend très heureux. Mais même dans le cas où il pourrait soulever 200 kilos, en tant que bouddhiste, très cyniquement, on aurait envie de lui dire : « Est-ce que cela te permettra d’avoir une meilleure renaissance ? »  L’obtiendra-t-il s’il y arrive ? Et s’il n’est pas content, devra-t-il soulever 210 kilos ?

En revanche, si nous profitons du syndrome « dopamine » pour, disons, travailler à réaliser shamatha, la parfaite concentration, ou pour réaliser la patience, surmonter notre colère, etc., là ça devient très excitant. Au lieu de se sentir frustré : « je ne suis pas assez bon, je n’en suis pas capable », on peut commencer à travailler avec ce syndrome en se disant : « Voilà un défi, je suis vraiment heureux de me mesurer à un tel challenge. »

Nous devons nous efforcer de le faire sans attentes ni déceptions – ce point est mentionné dans les instructions sur la méditation. C’est bien sûr quand on s’attend à avoir des résultats immédiats qu’on est déçu. Sans attentes, on tend vers un objectif. Et travailler à un but, surtout si c’est un but qui en vaut la peine, est une source de bonheur. Cette sensation de bonheur a une base biologique, aussi est-ce parfaitement cohérent avec la méthode scientifique : c’est cela le bouddhisme du XXIe siècle. Autrement dit, nous pouvons expliquer, en des termes acceptables par les scientifiques, comment et pourquoi les méthodes bouddhiques sont efficaces. Tel est l’enjeu.

Les trois entraînements supérieurs : la discipline, la concentration et la conscience discriminante

En bref, nous devons développer la détermination à nous libérer, ce qu’on appelle dans le bouddhisme le renoncement. Ensuite, pour nous délivrer de nos vieilles habitudes négatives, nous devons nous exercer à l’autodiscipline, la concentration et la conscience discriminante, les fameux « trois entraînements » : discerner ce qui est utile, ce qui est nuisible, ce qui fonctionne, ce qui ne marche pas, rester concentré sur ces points et adopter la discipline correspondante pour modifier notre comportement.

Un obstacle à l’autodiscipline : le regret 

Ces trois apprentissages ont besoin de fonctionner harmonieusement, mais, pour les développer correctement, nous devons nous débarrasser des facteurs qui leur font obstacle. Le regret entrave notre autodiscipline. Par exemple, nous regrettons de n’avoir pas vérifié notre messagerie Internet, ou de n’avoir pas répondu à un message ou un email. Pareil regret endommage notre autodiscipline qui voudrait qu’on ne vérifie notre messagerie qu’à certains moments de la journée.

Une stratégie utile consiste à mettre en veilleuse le signal d’alerte – « vous avez reçu un message » – que ce soit sur notre ordinateur ou notre téléphone portable, et à ne consulter notre messagerie qu’à heures fixes chaque jour. De même, une autre stratégie réclamant de l’autodiscipline de notre part consisterait à ne répondre qu’aux messages importants aussitôt qu’on en a pris connaissance, et à remettre à plus tard la réponse aux questions qui peuvent attendre qu’on soit moins occupé, ou à les mettre de côté jusqu’à un certain moment de la journée dévolu à cette tâche.

Je dois avouer que je suis plutôt coupable de ce genre de comportement, c’est pourquoi j’ai adopté une stratégie pour essayer de gérer le flot de messages qui arrivent. Je ne vais pas sur les réseaux sociaux, donc je ne reçois aucun message de cette sorte, mais j’ai au moins une bonne trentaine, voire plus, d’emails par jour. Ce que je fais, plutôt que de répondre immédiatement si bien que je n’arrive à rien d’efficace au bout du compte, c’est ceci : je vérifie ceux qui sont vraiment importants et j’y réponds, le reste je les marque d’un signet. Et je sais que dans la soirée, quand mon esprit n’est plus aussi clair pour écrire ou faire des choses importantes, alors j’y réponds. Ainsi vous vous réservez une plage horaire pour gérer cela. Sans quoi, on perd le contrôle.

Obstacles à la concentration : la somnolence, la torpeur et le vagabondage mental

La somnolence, la torpeur et le vagabondage mental gênent notre concentration. Avec chacun de ces trois facteurs, on perd de vue la vigilance qui ferait que la vie serait moins compliquée si on s’abstenait de vérifier constamment nos messages. Rester concentré sur ce point, s’en rappeler, tel est le sens de la vigilance.

Souvenons-nous que notre vie sera beaucoup moins stressante, moins soumise à la pression, si on accepte le fait qu’on répondra dans la soirée à la plupart de ces messages, ou à n’importe quel autre moment qu’on aura choisi pour ça. Ce qui fait obstacle, c’est qu’on a sommeil, qu’on est fatigué, et qu’ainsi on oublie. Et c’est plus simple d’aller consulter sa page Facebook. Ou bien on se sent vaseux, et plutôt que de se lever et d’aller boire un verre d’eau, on va sur Internet. Ou bien encore on est sujet au vagabondage mental, notre esprit papillonne de-ci de-là : c’est ce qui nous arrive ; et ce qui arrive, c’est que, sans même y penser, on répond au message. On le lit et on se dit : « je ne veux pas rater quelque chose ».

Obstacles à la conscience discriminante : l’indécision et le doute

Enfin, l’indécision gêne notre discernement. Nous hésitons sur la pertinence de vérifier nos messages seulement à heures fixes – « Est-ce que c’était la bonne décision ? » – Et on se met à douter.

De tels doutes surgissent car il est difficile et stressant de s’abstenir de vérifier ses messages. Pour gérer ces doutes, on doit se rappeler les avantages qu’il y a à modifier nos habitudes ;  notre vie sera moins éparpillée si on peut s’en tenir à une chose et traiter les autres dans l’ordre et de manière structurée. Sans quoi c’est le chaos, et le chaos est stressant.

L’équanimité et la compassion

Il y a d’autres stratégies que nous pouvons également adopter pour rendre nos vies plus heureuses. Par exemple, comment supportons-nous le fait d’être dans un métro bondé ? Plus nous sommes centrés sur nous-mêmes, en cherchant à nous protéger et en nous réfugiant dans notre téléphone portable, et plus nous nous sentons renfermés. Je ne parle pas ici d’utiliser le temps passé dans le métro à lire calmement un livre, puisqu’il en faut beaucoup pour se rendre n’importe où. Je parle du fait de s’échapper sur son portable, ou dans la musique, ou dans un jeu. Plus nous sommes centrés sur nous-mêmes et cherchons à nous protéger en nous réfugiant dans notre téléphone, et plus nous sommes fermés, et ainsi notre énergie est étriquée et nous nous sentons plus contractés. Nous ne sommes pas détendus, parce qu’on se sent menacé par un éventuel danger, spécialement ici à Moscou où les rames de métro sont incroyablement bondées. À Berlin, elles ne le sont pas autant.

Même si nous sommes absorbés par le jeu auquel nous jouons sur notre téléphone mobile, ou par la musique que nous écoutons sur notre iPod, nous avons bâti un mur autour de nous, nous ne voulons pas être dérangés, aussi nous sommes sur la défensive. C’est une expérience très désagréable, en réalité, même si nous essayons de nous divertir. Nous ne sommes pas calmes.

En revanche, si nous nous voyons comme faisant partie intégrante de toute la foule présente dans le métro, et développons envers toutes les personnes dans la même situation que la nôtre un sens de préoccupation et de compassion, notre esprit et notre cœur s’ouvrent. Nous voulons que tous se sentent en sécurité. Nous n’essayons pas de noyer les autres sous des flots de musique ou de les fuir au moyen d’un jeu. Cela ne fait que nous isoler. Or nous ne voulons pas nous isoler. 

Ressentir un sentiment d’ouverture envers tous

Il est beaucoup plus utile d’être ouvert aux autres, mais être ouvert, c’est aussi très délicat. Si on s’accroche à un moi solide, à l’intérieur de nous, maintenant qu’on s’est ouvert, on est vulnérable, on peut être blessé. Cela ne peut pas se faire sur une telle base. Le fait de s’ouvrir à tous, en un certain sens, comble notre instinct animal de faire partie de la horde. On se sent plus en sécurité au sein de la horde, plutôt que de s’en tenir à l’écart. C’est pourquoi cela fonctionne sur un plan animal. Mais on doit faire attention également quand on déconstruit ce moi solide à l’intérieur et privé de ses murs… « tout le monde maintenant est en mesure de m’attaquer ».

C’est une opération délicate, mais qui peut s’avérer très utile, si on en est capable. Pour y parvenir, on doit combiner l’autodiscipline, la concentration et le discernement.

S’accorder des pauses au cours d’un travail soutenu

Il existe bien d’autres stratégies à adopter pour essayer de gérer le stress dans nos vies, quelques unes sont même très simples. Par exemple, quand on a besoin de faire une pause au cours d’un travail intensif, plutôt que de surfer sur Internet, on se lève, on boit un verre d’eau, on regarde par la fenêtre – quelque chose de cet ordre. Autrement dit, moins de stimuli plutôt que plus de stimuli. Le stress dérive d’un excès de stimuli. On ne cherche pas à le résoudre par un apport plus grand. Moins il y en a, mieux c’est.

Avec cette détermination de se libérer par l’application de ces trois entraînements : l’autodiscipline, la concentration et le discernement, nous serons en mesure de réduire le stress présent dans nos vies quotidiennes, ainsi que les habitudes autodestructrices que nous avons contractées. Nous serons dans un état d’esprit beaucoup plus calme pour gérer les pressions dues à notre travail, notre famille, notre situation économique, etc. Et cela s’avérera particulièrement efficace pour traiter notre situation actuelle avec tout ce qu’elle propose en termes d’Internet, de réseaux sociaux, de musique, etc. Ça ne veut pas dire qu’on doit laisser tomber l’Internet, jeter par la fenêtre notre téléphone portable, ne plus jamais écouter de musique ; non, ça ne veut pas dire ça. Cela veut dire qu’on doit développer de meilleures stratégies, de meilleures habitudes, plus saines et bénéfiques, de s’en servir. Merci à vous.

Questions

Le problème c’est que dans la vie moderne nous devons réagir aux choses. Par exemple, si on s’informe des nouvelles, on ne le fait pas par simple préoccupation personnelle, mais aussi parce qu’on veut savoir ce qu’on doit faire, comment on doit réagir aux événements. Prenons l’exemple des cours de la bourse, parfois on indique en ligne leurs fluctuations, et il se peut qu’on doive réagir à cela. Ou bien quelqu’un vous envoie un message comme quoi une personne est malade et a besoin d’aide. Ou encore, nos collègues nous écrivent pour nous demander quelque chose, et, si on ne vérifie pas nos messages, on passe à côté. Ou bien encore la météo, par exemple. Si on ne s’enquiert pas le matin du temps qu’il fera et qu’on sorte, on risque d’attraper froid parce qu’on ne le savait pas, et on peut tomber malade. Dans tous ces cas de figures, on est moins efficace et il se peut qu’on perde notre temps, notre santé, ou autre chose.

C’est la raison pour laquelle j’ai dit que nous devons développer une stratégie saine et intelligente à propos de notre usage d’Internet. Si on est obèse physiquement et qu’on suive un régime, cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de manger. Nous réduisons notre apport de nourriture. De même, si nous souffrons d’obésité informatique, nous restreignons ce que nous consultons et n’examinons que ce qui est nécessaire et utile, en fonction des priorités, ou, comme je l’ai dit précédemment à propos de mon programme d’emails, nous pouvons mettre un signet sur un message qu’on sait qu’on examinera et traitera plus tard.

Mais cette stratégie implique de toute façon qu’on prenne en compte toutes les informations et qu’on choisisse ce à quoi nous répondons et ce à quoi nous ne répondons pas, malgré tout on lit tous nos messages, et prenons connaissance de toutes les nouvelles, et ainsi de suite.

Là encore, on doit adopter différentes stratégies. Il y a une certaine différence entre vérifier la météo quand on se lève le matin et vérifier combien de « likes » on a reçu pendant la nuit. Nul besoin de vérifier vos « likes ». Parmi les messages que vous recevez, certains sont de la publicité, certains émanent de personnes de moindre importance pour votre travail, etc. Il y a des choses que vous pouvez traiter plus tard. Vous savez très bien dans votre propre carnet d’adresses, ce qui est important et ce qui ne l’est pas. J’ai un ami qui aime prendre des photos du petit déjeuner qu’il se prépare et les envoyer aux autres. Je n’ai absolument pas besoin de regarder ça.

Sait-il que vous ne vérifiez pas ?

Je le regarderai plus tard, mais je n’interromprai certainement pas mon travail pour regarder ça.

D’autres religions fournissent aussi des méthodes pour avoir ce sentiment  de « bien-être » hormonal. Quelle est alors la différence avec le bouddhisme ?

Il est vrai et certain que d’autres religions proposent cela, que ce soit des slogans du genre « Jésus m’aime » ou « Dieu m’aime », etc. , comme le fait de se sentir accepté ou de travailler à un but. Ces objectifs sont définitivement présents, c’est vrai. Les méthodes que j’évoquais ne sont pas particulièrement spécifiques au bouddhisme, on les trouve nécessairement dans n’importe quel contexte religieux ; ce sont juste des stratégies générales utiles pour tout un chacun. Il n’y a rien d’exclusivement bouddhique dans ce que je disais.

Quand on demande ce qui est exclusivement propre au bouddhisme, c’est  sa vision de la réalité à un niveau très subtil. Et ce que les conversations avec les scientifiques révèlent c’est que ce n’est pas si unique que cela, car cette vision de la réalité est cohérente avec la vision quantique de l’univers. Si on pousse la théorie quantique à sa conclusion logique en ce qui concerne la structure de l’univers, on retrouve les enseignements bouddhiques sur la vacuité et la coproduction conditionnée.

Que doit-on faire quand on va voir quelqu’un, et qu’au moment où on rencontre la personne pour de vrai, elle est justement occupée à consulter son téléphone portable et ne fait pas grande attention à nous ? Dans cette situation, est-il bien de lui dire que ce n’est pas correct puisque nous sommes en présence l’un de l’autre ?

Personnellement, je pense que oui. Je pense qu’il est approprié de dire à la personne : « Hé ! Je suis là ! » Il existe un code de conduite très important, « l’étiquette », en particulier si vous êtes des parents avec de jeunes enfants, qui consiste à établir une discipline interdisant d’envoyer des messages ou de parler au téléphone quand on est à table. Oui, vous leur dites que ce n’est pas permis, et leur demandez de mettre de côté leur téléphone. J’ai une amie qui enseigne dans une université américaine, et elle demande à ses étudiants de déposer leurs téléphones portables sur une table pendant le cours. Ils ne sont pas autorisés à l’avoir avec eux là où ils sont assis. Je pense que c’est tout à fait opportun. Le plus intéressant – j’ai oublié si c’est au bout de trois-quarts d’heure ou d’une heure (les cours durent trois heures) – c’est qu’elle doit leur accorder une pause téléphone. Non pas pour aller au toilettes, mais parce qu’ils sont devenus à ce point fébriles de n’avoir pas pu consulter leurs téléphones, qu’ils se ruent dessus pour les consulter pendant la pause. Sociologiquement, c’est très intéressant.

C’est une véritable addiction chronique que les gens ont pour leurs mobiles, et il est vrai que souvent on doit aider les gens à développer une sorte de discipline sociale. Je pense que c’est approprié, si c’est fait poliment. Encore une fois, il y a une différence entre un éventuel désastre à propos duquel on doit être mis au courant, et un simple bavardage sur des choses sans aucune importance. Et soyons réalistes, combien de fois recevons-nous des appels téléphoniques pour nous annoncer un désastre ? D’autre part, si nous rencontrons quelqu’un et que nous attendons un appel pour savoir si notre enfant est bien rentré à la maison en toute sécurité, ou quelque chose de cet ordre, nous le disons à la personne. De manière polie, nous la prévenons : «  J’attends un appel. J’attends la confirmation que mon enfant est bien rentré à la maison. » Et la personne comprend, et tout est clair.

Quand je suis dans le métro, j’écoute toujours de la musique, mais je ne le fais pas pour avoir plus de stimulations mais au contraire pour diminuer la quantité de stimuli négatifs. C’est parce qu’autour de moi il y a des gens qui parlent et que parfois je ne tiens pas à les écouter, car il y a beaucoup de négativités dans leurs propos. De même, il y a la publicité dans le métro qui dit toujours quelque chose que vous savez déjà par cœur. C’est pourquoi afin de me fermer à toutes ces stimulations, j’écoute simplement de la musique. Est-ce une fuite de ma part ? Ou bien est-ce que je ne troque pas des stimulations très intenses et négatives contre d’autres moins intenses et moins destructives ?

C’est une question très intéressante. La première chose qui me vient à l’esprit est la réponse indienne, laquelle n’est peut-être la réponse la plus appropriée. En Inde, quand vous prenez un bus de nuit, un bus qui diffuse une vidéo, cela dure toute la nuit. C’est le même film qui passe en boucle, avec le son poussé à fond. Si vous demandez au conducteur : « S’il vous plaît, pourriez-vous baisser le volume un tant soit peu », la réponse indienne est : « Vous n’avez qu’à ne pas écouter ».

Dans le métro, vous n’êtes pas obligé d’écouter tout ce que les gens disent. C’est une question d’attention. Sur quoi vous concentrez-vous ? Si votre attention est dirigée sur les gens, disons, à observer l’expression de leurs visages, et s’ils ne paraissent pas très heureux et qu’avec compassion vous nourrissez le souhait qu’ils soient libérés de leur souffrance, qu’ils soient heureux, alors votre attention n’est pas focalisée sur ce qu’ils disent, vous ne faites pas attention à la publicité. Votre attention est dirigée sur quelque chose d’autre.

Si on n’est pas capable de faire cela, alors, d’accord, écoutons de la musique. Mais la musique ne devrait pas être une excuse pour ignorer les gens. C’est une parfaite occasion pour pratiquer la compassion.

Pensez au principe du tonglen, cette pratique bouddhique plutôt avancée de prendre et de donner. Ce qu’on essaie de faire dans cette situation plutôt que de refuser et de construire des murs pour se protéger de ce que les gens disent, c’est de l’accepter. Ainsi vous restez ouverts et vous acceptez le fait qu’il parlent de choses insignifiantes ou négatives, et vous leur envoyez des souhaits bienveillants que, peu importe ce qui les tourmente, ils puissent le surmonter ; qu’ils soient plus impliqués dans des choses plus valables et positives. Ainsi, c’est une grande opportunité pour pratiquer tonglen.

Quand dans un premier temps nous avons la détermination de nous libérer, parvenus à un certain point, très souvent il arrive que cette volonté décroisse, et, sans doute par paresse, ou une autre raison, que nous ne ressentions plus ce désir. Si cela arrive que doit-on faire pour le restaurer ?

Le principal conseil qu’on donne habituellement est de se rappeler les inconvénients et les désavantages de la chose, peu importe laquelle, dont on cherche à se libérer ; ou bien, peu importe la situation de souffrance où on se trouve, de se souvenir des bénéfices qu’il y a à vouloir s’en délivrer. Et de se rappeler les méthodes pour y arriver, et de réaffirmer la confiance que nous avons dans l’efficacité de la méthode, mais aussi de se souvenir du fait qu’on en est capable. Tous ces éléments jouent une part très importante dans notre détermination à être libre. En d’autres termes, on doit se dire : « Je peux m’en libérer si je travaille suffisamment dur. » Sinon, on se sent découragé et on ne fait rien, on laisse tomber.

Si on pratique la méditation, cela nous rend plus stable, et c’est une chose qu’on peut réaliser. Mais, en prenant des médicaments pour nous rendre plus stable, c’est quelque chose qu’on peut quasiment obtenir sans effort, et cela ne nous change pas. Bien sûr, dans le cas d’une personne malade, il est nécessaire de prendre des médicaments. Mais qu’en est-il de quelqu’un qui prend des substances dans la vie de tous les jours afin d’améliorer son état, de réduire son stress ou d’autres influences négatives sur l’esprit ?

Je pense que nous devons faire preuve de réalisme à propos des méthodes bouddhiques. Les méthodes bouddhiques sont efficaces pour les gens qui ont déjà atteint un certain niveau de maturité et de stabilité. Si vous êtes sérieusement perturbés, émotionnellement ou mentalement, vous n’êtes pas encore en mesure d’appliquer les méthodes bouddhiques. On doit acquérir une certaine dose de stabilité, et les médicaments peuvent s’avérer très utiles – que ce soit des tranquillisants, des antidépresseurs, peu importe. Vous avez besoin d’une aide. Juste se dire : « méditer suffit », de telles personnes n’en sont pas encore capables. Mais une fois que vous êtes devenus plus stables, alors, bien entendu, il vous faut surmonter votre dépendance à la médication. Une fois que vous êtes plus stables, vous êtes dans un état d’esprit dans lequel vous pouvez vraiment appliquer les pratiques méditatives. Auparavant, vous êtes trop perturbés ; pas de concentration possible.

Au Myanmar (l’ancienne Birmanie), on a emprisonné trois personnes pour avoir mis comme enseigne d’un restaurant l’image du Bouddha avec des écouteurs. Quel serait votre commentaire d’un point de vue bouddhique ?

Devadata, le cousin jaloux du Bouddha, essayait toujours de lui faire du mal, mais bien entendu on ne pouvait pas faire de mal au Bouddha, et cela ne tourmentait le Bouddha aucunement. C’est pourquoi le Bouddha ne se serait senti nullement offensé d’être représenté avec des écouteurs sur les oreilles. Mais pour les adeptes du bouddhisme, ou de n’importe quelle religion, quand on manque de respect envers leur principale figure, c’est ressenti comme une agression. Et il n’y aucune raison d’offenser les gens ; c’est très brutal. De les jeter en prison, ou de leur infliger une lourde amende, n’est sans doute pas approprié non plus. Cependant ces personnes n’avaient pas à faire ça. La liberté de parole ne veut pas nécessairement dire la liberté d’offenser les gens ; en particulier quand vous savez que cela peut déchaîner toute une population. Maintenant, cela dépend bien sûr de qui décide de ce qui est une offense ou pas, et cela peut être disproportionné. Mais quand on touche au domaine de la religion, comme de manquer de respect envers Jésus, Mohammed, ou le Bouddha, il est tout à fait clair que c’est inapproprié. Comment des chrétiens réagiraient-ils face à une publicité où Jésus serait représenté sur la croix portant des oreillettes branchées sur son iPod comme publicité pour un nouvel iPod ? Je ne pense pas que des chrétiens convaincus apprécieraient cela.

Soit nous pouvons nous efforcer d’atteindre des buts mondains, soit des buts spirituels. Je me suis aperçu qu’il pouvait y avoir deux extrêmes. L’un est de se concentrer sur des objectifs mondains, mais dans ce cas c’est sans fin, car une fois atteint un objectif, il y en a un autre qui se présente. L’autre extrême que je peux voir dans les communautés bouddhistes par exemple, c’est qu’on essaie d’atteindre des buts spirituels en oubliant les buts mondains. Y a-t-il des méthodes, ou des manières, de résoudre ce problème et de trouver un équilibre ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama dit toujours 50/50, moitié moitié. Nous devons prendre en compte les réalités de notre vie, quelles sont nos possibilités : quelle est notre situation financière, avons-nous des gens à charge ? Bref, soyez réalistes.

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