Première visite, mai 1985
Alors que j’effectuais une tournée de conférence en Europe pour préparer les gens à l’initiation de Kalachakra que Sa Sainteté le Dalaï-Lama conférerait à Rikon, en Suisse, en juillet 1985, je fus approché au mois d’avril en Angleterre par une femme tchèque qui me demandait si je parlerais à des gens à Prague. Elle disait qu’il y avait de nombreuses personnes intéressées par le bouddhisme, qui n’avaient pas accès aux enseignements. Il était d’usage d’enseigner la langue tibétaine à l’université de Prague, mais, même cela, avait été interdit après l’invasion russe de 1968.
Mon maître principal, Tsenshap Serkong Rimpotché, à qui j’ai servi de traducteur pendant neuf ans, était mort en août 1983. Il avait coutume de voyager pour enseigner dans des endroits reculés où personne ne voulait aller. Voulant perpétuer cette tradition, j’acceptai et, un mois plus tard, en mai, après avoir obtenu un visa, je me rendis à Prague pour une semaine.
Voyageant en train depuis l’Allemagne et témoin des fouilles terrifiantes menées par la police accompagnée d’énormes chiens au moment de franchir le Rideau de Fer, je ne savais pas à quoi m’attendre. J’entrais dans un monde pratiquement inconnu à l’Ouest. C’était bien avant l’Internet, et tout journal ou magazine occidental que j’avais pu emporter avec moi furent confisqués en entrant dans ce monde. En conséquence, durant tout le temps que j’ai passé en Europe de l’Est et en URSS avant, pendant et après la chute du communisme, j’étais totalement inconscient des dramatiques événements politiques qui se déroulaient autour de moi. Je voyais seulement leurs effets.
Une fois rendu à Prague et reçu par des gens amicaux et accueillants, je fus très ému par leur intérêt sincère. En dépit des restrictions sévères, des politiques antireligieuses et des dangers auxquels ils faisaient face, j’étais impressionné par leur courage. Par exemple, bien qu’il ne fût pas possible d’étudier le tibétain dans aucune université, le Dr Josef Kolmaš de l’Institut oriental de l’Académie tchèque des sciences l’enseignait en privé de façon cachée. Quant aux conférences que je donnais à un petit groupe, on ne pouvait se rencontrer que secrètement dans les appartements de particuliers, changeant de lieu à chaque fois. Par précaution vis-à-vis des voisins qui auraient pu nous signaler, nous avions des bouteilles de bière avec nous et prétendrions jouer aux cartes au cas où la police viendrait. Ma propre expérience, quand je devais m’enregistrer auprès de la police, ne pouvait être décrite que comme effrayante et « kafkaesque ».
Deuxième visite, de juillet à octobre 1986
Mes nouveaux amis tchèques répandirent bientôt la nouvelle comme quoi je voyagerais volontiers pour enseigner dans d’autres pays d’Europe de l’Est, et ils organisèrent une longue tournée pour 1986, de juillet à octobre. Elle couvrait la Tchécoslovaquie (Prague et Ostrau), la Pologne (Cracovie, Łódź, Varsovie, Gdansk et Wroclaw), l’Allemagne de l’Est (Leipzig, Berlin-est), la Hongrie (Budapest) et la Yougoslavie (Zagreb en Croatie, Ljubljana en Slovénie et Belgrade en Serbie).
Pour donner une idée de ce à quoi cela ressemblait, j’ai dû traverser la frontière tchéco-polonaise, traînant ma valise et espérant que quelqu’un vienne à ma rencontre de l’autre côté. Mes amis tchèques ne pouvaient me la faire traverser en voiture car ils ne pourraient le faire sans visa, or l’information sur la manière d’en obtenir un – mais seulement sur invitation privée – leur était presque impossible à trouver. Bien qu’il y eût des voyages sans visa pour les Européens de l’Est dans leurs pays respectifs, un décret d’interdiction avait été promulgué pour voyager en Pologne, officiellement pour les Allemands de l’Est, mais en pratique pour les autres. C’était en réponse au mouvement d’insurrection (Solidarność en polonais [Solidarité en français]) du Parti polonais des ouvriers en 1980.
Comme je l’ai bientôt découvert, chaque pays d’Europe de l’Est était assez différent des autres. L’Union soviétique avait occupé la Hongrie en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1969. Pour éviter que la même chose n’arrive en Pologne, le gouvernement d’alors avait interdit Solidarność et imposé la loi martiale de décembre 1981 à juillet 1983. Maintenant, trois années après, les gens que je rencontrais partageaient avec moi le fait que la plupart des Polonais avaient peu de respect pour les lois et les contournaient en soudoyant les responsables.
Le bouddhisme était officiellement soutenu par le Ministère des Cultes comme une alternative au catholicisme pour montrer qu’il ne s’agissait pas de la seule religion en Pologne. J’avais donc été officiellement invité par l’Association bouddhiste Kagyu de Pologne et, sur cette base, on m’avait accordé le visa et la permission de donner une conférence à l’université Jagiellonian de Cracovie. Dans les diverses autres villes que j’ai visitées, il y avait des groupes Kagyu de la Voie du diamant, des groupes coréens et zen. J’y donnai dans tous leurs centres des conférences qui furent bien reçues. Seul le groupe zen avait une autorisation gouvernementale officielle d’imprimer des traductions de livres bouddhiques, mais n’imprimait que leurs propres livres. Les traductions polonaises de livres bouddhiques tibétains étaient copiées en cachette et distribuées sous le manteau.
Par contraste, l’Allemagne de l’Est était encore plus restrictive que la Tchécoslovaquie. Toutefois, les gens que j’y rencontrai étaient extrêmement chaleureux. On avait l’impression qu’ils avaient développé la capacité de deviner à qui ils pouvaient se fier pour ne pas informer la police à leur sujet. Bien que j’eusse obtenu un visa pour visiter Leipzig afin d’y voir la collection mongole du musée, il était seulement possible d’obtenir des permis d’une journée pour Berlin-est. Vous deviez quitter les lieux à minuit et ne pouviez aller au-delà des limites de la ville. Les fouilles à la frontière étaient extrêmement sévères et agressives. Une fois, ils firent se déshabiller mon traducteur et inspectèrent son anus.
Au cours de cette première visite à Berlin-est, la police arrêta la voiture dans laquelle je me trouvais et vérifia tous nos papiers. L’atmosphère était très tendue dans la mesure où nous avions franchi les limites de la ville. Mais du fait que nous avions avec nous un soldat est-allemand en uniforme qui avait pris le risque de venir à notre réunion, ce dernier fit en sorte de négocier pour que nous ne soyons pas détenus. Comme en Tchécoslovaquie, nous nous rencontrions seulement par petits groupes et dans un appartement différent chaque jour. La plupart des gens appartenaient à un club d’arts martiaux. Le club avait été autorisé car l’Allemagne de l’Est promouvait les sports très fortement, et les arts martiaux étaient officiellement permis. Les gens qui venaient voulaient apprendre quels étaient les enseignements spirituels qui se tenaient derrière ce qu’ils pratiquaient.
De nouveau, la Hongrie était très différente. Les gens y étaient extrêmement fiers de leur identité culturelle. Alexander Csoma de Körös, qui compila le premier dictionnaire tibétain-anglais au début du dix-neuvième siècle, fait figure de héros culturel dans la mesure où il finit par découvrir les racines centre-asiatiques de la langue hongroise. De ce fait, les Hongrois en général étaient très favorablement disposés envers la culture tibétaine. Dans les universités, il y avait un intérêt académique pour la tibétologie. Le Dr József Terjék, par exemple, enseignait le tibétain à l’université Eötvös Loránd (ELTE) et venait juste de publier un dictionnaire tibétain-hongrois. Je fis une conférence à la Mission bouddhique, le seul groupe bouddhiste à cette époque. Ils étaient de adeptes de Lama Govinda, un pionnier allemand du bouddhisme tibétain du début du vingtième siècle en Occident, lequel en enseignait une version ésotérique. Le Dr Ernő Hetényi, le dirigeant aîné de ce groupe, entretenait de proches connexions avec le gouvernement communiste et détenait un monopole sur le bouddhisme en Hongrie.
La Yougoslavie fut le dernier arrêt de cette tournée. Nombre des républiques yougoslaves ont des religions différentes et, historiquement, il y eut de grandes luttes entre elles. En conséquence, il y avait une grande défiance envers la religion, le bouddhisme était donc abordé d’une façon complètement académique. Grâce à mon doctorat de Harvard en langues extrême-orientales, en sanskrit et en études indiennes, je fus invité à faire des conférences dans les universités de trois des républiques ainsi qu’à l’Académie yougoslave des Arts et des Sciences à Zagreb. La Croatie était la plus académique et formelle des trois. L’intérêt principal portait sur la philologie sanskrite. La Slovénie était un peu plus détendue et ouverte, un peu comme l’Europe de l’Ouest, avec un intérêt plus grand pour la philosophie. En Serbie, un large groupe d’étudiants assista à ma conférence, assistance que j’orientai vers la pratique de la méditation. Le professeur, plutôt du genre sensualiste, était déçu que le sujet ne porte pas plus sur le tantra et le sexe.
Le résultat de mes expériences lors de cette tournée fut que je réalisai que je pouvais peut-être offrir une plus grande assistance à Sa Sainteté le Dalaï-Lama en plus du fait de lui servir occasionnellement d’interprète pour des enseignements bouddhiques avancés. Les Tibétains ne disposaient que de documents de réfugiés pour voyager et ne pouvaient visiter aucun pays à moins d’avoir reçu une invitation officielle. À cette époque, ils avaient très peu sinon aucun contact, voire aucune information à propos des pays dans de nombreuses parties du monde. J’avais le sentiment qu’il était très important pour eux d’établir des relations avec le plus de pays possibles en vue de répandre le message de non-violence de Sa Sainteté et d’obtenir le soutien des Nations Unies pour le Tibet. Puisque, grâce à mes diplômes académiques, je pouvais être aisément invité à donner des conférences dans les universités et puisque les diplômés académiques étaient dans la meilleure position pour de telles invitations officielles, je décidai d’agir ainsi en guise d’offrande à Sa Sainteté. Je commençai une fois de plus par le monde communiste, en particulier parce que l’Inde entretenait de bonnes relations avec l’URSS. J’élargis finalement cette idée jusqu’à y inclure presque toute l’Amérique latine, les pays du sud et de l’ouest de l’Afrique, des parties de l’Europe Centrale et, après l’effondrement de l’Union soviétique, nombre de ses anciennes républiques.
Troisième visite, de novembre 1987 à février 1988
Ma tournée suivante de conférences en Europe de l’Est débuta environ un an plus tard. Elle dura de novembre 1987 à février 1988 et inclut non seulement la Yougoslavie (Zagreb en Croatie et Ljubljana en Slovénie), la Hongrie (Budapest et Szeged), la Tchécoslovaquie (Prague et Kašava), l’Allemagne de l’Est (Berlin-est) et la Pologne (Poznań, Katowice, Cracovie, Varsovie, Drobin et Łódź), mais aussi pour la première fois l’URSS (Moscou et Leningrad) ainsi que la Bulgarie (Sofia).
Cela commença par la Yougoslavie où je donnai une fois de plus des conférences aux universités de Zagreb et de Ljubljana. En Hongrie, je commençai également à donner plus de conférences académiques au Séminaire théologique catholique de Budapest et à l’université József Attila de Szeged. De là, je revins en Tchécoslovaquie où un groupe d’une dizaine de nous se cacha dans une petite maison de village, à la campagne, pour un weekend de retraite. Nous gardions tous les rideaux tirés, ne mangions que des céréales macrobiotiques et des lentilles, et aucun de nous ne fit jamais un pas dehors. Par précaution, nous arrivions et quittions le village à des moments différents et seulement une personne ou deux à la fois. Après cela, à Berlin-est également, nous prenions des précautions similaires. Il était encore impossible de créer des contacts plus officiels dans l’un et l’autre pays.
De là, je fis ma première visite en Union soviétique (l’URSS), du 29 novembre au 5 décembre 1987. Sa Sainteté y avait déjà fait des visites en 1979 et 1986. L’été avant que je n’arrive, la réforme politique de la glasnost et de la perestroïka [la politique de la « transparence »] annoncée en 1985 par Mikhaïl Gorbatchev, le Secrétaire général du Parti communiste, commençait tout juste à être mise en œuvre. L’Union soviétique comprenait trois républiques bouddhistes tibétaines traditionnelles – deux mongoles (la Bouriatie et la Kalmoukie) et une turque ([la république de]Touva) – et possédait une longue histoire d’intérêt académique pour le bouddhisme. Même durant la période tsariste, le sanskrit, le mongol et le tibétain étaient enseignés dans plusieurs universités.
J’ai été invité par le Dr Andrey Terentyev, le conservateur de la section bouddhique au Musée d’état de l’Histoire de la Religion et de l’Athéisme de Leningrad. Terentyev était bien connu de Gyatsho Tshéring, le directeur de la Library of Tibetan Works and Arcchives (LTWA) à Dharamsala, à laquelle j’étais également associé. Il y avait un énorme fonds tibétain non encore catalogué à la Bibliothèque de l’Institut des études orientales dans le Département de Leningrad de l’Académie des sciences de l’URSS, et Terentyev échangeait déjà des livres de ce fonds avec la LTWA. Terentyev me donna quelques rares textes sur microfilms du fonds de Leningrad pour les rapporter en offrande à Sa Sainteté.
Ma visite eut lieu juste quelques semaines après la tenue à Moscou de la seconde Conférence de toute l’Union bouddhologique, suivie par cent trente chercheurs issus des universités et des bibliothèques de toute l’Union soviétique. Grâce à Terentyev, je rencontrai quelques uns de ces savants venus de la Bibliothèque de Leningrad ainsi que d’autres sections de l’Institut des études orientales et de l’université de Leningrad.
Les bouddhistes que je rencontrai tant à Leningrad qu’à Moscou formaient les groupes les plus sérieux et savants que j’aie vus dans le bloc de l’Est. Ils étaient académiquement orientés mais portaient aussi un intérêt à la pratique. Contrairement à ce qui se passait dans les pays communistes plus restrictifs, ils gardaient ouvertement chez eux des objets bouddhiques religieux. Un grand nombre d’entre eux avaient étudié le mongol et le tibétain et traduisaient quelques textes. Certains rendaient visite aux lamas bouriates âgés dans les deux monastères qui avaient été gardés ouverts pour la forme en Sibérie – Ivolginsky à Oulan-Oudé et Aginsky dans le district de Tchita – mais étaient dans l’incapacité de recevoir des enseignements et des instructions.
Aussi bien à Leningrad qu’à Moscou, je donnais des conférences à environ dix personnes dans des appartements privés. Après quoi, ils m’inondaient de questions tout au long de la journée, faisant la queue pour passer quelques minutes avec moi, une personne à la fois. Il semblait qu’ils eussent peur de possibles informateurs si les autres devaient entendre parler de leurs secrètes rencontres avec les vieux lamas bouriates.
Après cela, Berlin-est semblait encore plus répressive qu’auparavant, mais par la suite la Pologne m’offrit la possibilité de visiter des centres bouddhistes à travers le pays, et de donner des conférences non seulement à l’université Jagiellonian de Cracovie mais désormais également à l’université de Varsovie et au Palais de la culture à Poznań.
Le dernier arrêt de cette tournée fut pour Sofia, en Bulgarie. La Bulgarie était un pays extrêmement répressif. Tout le monde semblait paranoïaque et soupçonneux de tout le monde. La police et les gens ordinaires s’épiaient mutuellement. J’établis de premiers contacts et rencontrai un petit nombre de personnes intéressées. La principale fut le Dr Georgi Svechnikov de l’Académie bulgare des sciences, à l’Institut de Thraçologie (l’étude des anciens Bulgares, les Thraces). Lui aussi avait déjà noué des contacts avec Gyatsho Tshéring de la LTWA.
Une fois de retour à Dharamsala, je rendis compte de mes voyages à Sa Sainteté. Il fit montre d’un grand intérêt, et je commençai donc à lui soumettre des rapports détaillés. Non seulement ces derniers soulignaient ce qui avait été accompli durant chaque tournée, mais fournissaient également une toile de fond pour chaque pays, en particulier son histoire, sa religion dominante, et sa relation actuelle avec la Chine. À cette époque, les Tibétains en exil avaient peu de connaissances sur le monde et appréciaient ces rapports pour les aider à établir des relations internationales documentées. Je décrivis aussi l’arrière-plan des principaux chefs religieux et politiques de chaque pays pour aider Sa Sainteté et ses représentants officiels à se préparer en vue de futures rencontres avec eux.
Quatrième visite, d’avril à mai 1989
Ma tournée suivante en Europe de l’Est et en Union soviétique commença début avril jusqu’à la fin mai de 1989. La tournée incluait la Yougoslavie (Zagreb en Croatie, Ljubljana en Slovénie et Novi Sad en Serbie), la Bulgarie (Sofia), la Hongrie (Budapest et Debrecen), la Tchécoslovaquie (Ostrava), la Pologne (Cracovie, Kuchary et Varsovie), l’Union soviétique (Leningrad, Moscou et Tartu en Estonie) et l’Allemagne de l’Est (Berlin-est).
La Yougoslavie était devenue très instable, en particulier la Serbie. L’inflation était à 1000%, et il y avait beaucoup d’agitation civile. Bien que de nombreux pays du bloc de l’Est eussent commencé à devenir plus libéraux, la Yougoslavie se refermait de plus en plus, principalement à cause du nationalisme serbe. La Yougoslavie subissait fortement l’influence chinoise. À la Société d’amitié indo-yougoslave à Belgrade, par exemple, il était explicitement affiché : « Pas de lamaïsme autorisé ». Comme avant, je donnai des conférences dans plusieurs universités. Je fus très encouragé d’apprendre que, suite à ma conférence de l’année précédente, le professeur de sanskrit de l’université de Zagreb avait décidé d’enseigner S’engager dans la conduite d’un bodhisattva de Shantideva durant l’année qui suivit, le premier texte bouddhique à être enseigné dans ce pays.
Cette fois, en Bulgarie, à la requête de Svechnikov, je fus officiellement invité par la Division nomade de l’Institut de Thraçologie [voir plus haut : Troisième visite] et par Terra Antiqua Balcanica en association avec l’université de Sofia. À cette époque, parmi les pays d’Europe de l’Est, la Bulgarie entretenait les relations les plus étroites avec l’Union soviétique. Les spécialistes soviétiques du bouddhisme n’avaient aucune possibilité de publier leurs articles et leurs livres en anglais et de faire des traductions en russe des publications de la LTWA ni de les publier et de les distribuer en URSS. Le Dr Alexander Fol, le directeur à la fois de la Division nomade et de Terra Antiqua Balcanica, avait très envie de publier les travaux de ces universitaires russes et de former une association avec la LTWA pour faciliter un tel projet. Il était déjà en train de négocier la formation d’une association avec plusieurs institutions académiques soviétiques et m’a demandé de faire le lien pour négocier ce projet avec la LTWA. Svechnikov exprima son intérêt pour une éventuelle invitation de Sa Sainteté dans le futur.
Les services secrets bulgares possédaient un compte-rendu complet de ma première visite. Ils étaient intéressés par le bouddhisme pour apprendre à contrôler les autres grâce aux perceptions extrasensorielles (ESP, Extra Sensory Perceptions). Certains de leurs agents me rencontrèrent et me demandèrent comment apprendre à faire de telles choses. Pour m’impressionner, l’un d’entre eux fit apparemment s’enrouler en forme de tube un billet de banque en le tenant simplement dans la paume de sa main.
De Bulgarie, je me rendis en Hongrie où les conditions et les lois changeaient presque toutes les semaines, et où régnait une plus grande possibilité de liberté. Les gens attendaient de voir dans quelle direction les choses allaient tourner. En Roumanie, il y avait un grand soutien pour les droits humains de la minorité hongroise de Transylvanie. La Roumanie était peut-être le plus réprimé des pays d’Europe de l’Est, excepté sans doute l’Albanie. Mes hôtes hongrois avaient organisé pour moi une visite en Transylvanie, mais quand cette information fuita et qu’ils apprirent que les services secrets roumains m’attendraient pour m’arrêter à mon arrivée, nous annulâmes la visite au dernier moment.
À Budapest, je donnai des conférences à l’université ELTE et à la Société nationale orientaliste de l’université Karl Marx des Sciences économiques, et aussi à l’université de Debrecen. Quelques années auparavant, Sa Sainteté avait passé par la Hongrie et s’était demandé pourquoi il y avait un tel intérêt particulier pour la culture tibétaine dans ce pays. Il me fit part du fait qu’il pourrait être intéressé de se rendre en visite en Hongrie, et je pris donc des renseignements dans ce sens pour son compte. Je rencontrai les principaux érudits sur le Tibet et en vint à la conclusion que le Dr Terjék, qui non seulement enseignait le tibétain à l’université ELTE mais était aussi conseiller pour les Affaires asiatiques auprès du Ministère hongrois des Affaires étrangères, serait le meilleur contact avec qui travailler. Terjék me conseilla sur la meilleure procédure à suivre, que je communiquai au Bureau Privé de Sa Sainteté. Tel fut le début de mon implication dans l’aide apportée à l’organisation de certaines des premières visites de Sa Sainteté dans l’ancien monde communiste.
Je passai ensuite rapidement par la Tchécoslovaquie. Bien que la glasnost et la perestroïka aient commencé lentement d’avoir un effet en Hongrie et en Pologne et d’une certaine façon en Bulgarie, il y avait une grande peur envers ces politiques en Tchécoslovaquie. Les gens craignaient que s’ils mettaient en œuvre de quelconques réformes libérales, celles-ci seraient à nouveau annulées dans le futur par les Soviétiques, comme en 1968. Les services secrets tchèques avaient commencé à enquêter sur mes précédentes visites, et bien que des gens aient été interrogés, personne, encore, n’avait eu d’ennuis. C’est pourquoi, afin de ne pas avoir à passer la nuit à m’enregistrer auprès de la police, je transitai rapidement jusqu’en Pologne, m’arrêtant seulement quelques heures pour rencontrer des gens en privé à Ostrawa.
Cette fois, je passai douze jours en Pologne et, alors que j’étais là, le 2 mai 1989, la Hongrie ouvrit sa frontière avec l’Autriche, marquant ce jour-là la première ouverture du Rideau de Fer. Bien que de nombreux Allemands de l’Est en vacances en Hongrie se soient enfuis en Autriche, aucun des Polonais rencontrés durant cette visite n’était conscient de cet événement considérable. Une fois encore, je donnai des conférences à l’université Jagellonian de Cracovie ainsi qu’à l’université de Varsovie, de même que dans des centres bouddhiques, incluant la conduite d’une retraite de méditation à Kuchary. Bien que l’enthousiasme pour le bouddhisme fût légèrement moins fort qu’auparavant parmi les pratiquants, dans les universités l’intérêt s’était accru. Par exemple, l’université Jagellonian m’invita à donner un cours de six jours lors de ma prochaine visite.
Il y avait une curiosité et une sympathie croissantes pour la cause tibétaine parmi les Polonais, avec des émissions sur le Tibet à la télévision polonaise et à la section polonaise de Radio Free Europe. Il existait également un intérêt à publier des articles et des livres sur le Tibet en polonais. La compagnie d’éditions clandestines de l’Association bouddhique Kagyu de Pologne avait imprimé quatre brochures de mes conférences en Pologne. Étant donné cet intérêt pour le Tibet et le bouddhisme, en plus de la situation politique fluide, je discutai de la stratégie d’une possible future visite en Pologne de Sa Sainteté avec quelques personnes clés intéressées par son organisation.
Je retournai ensuite en Union soviétique pour une semaine, du 10 au 16 mai 1989, organisée une fois encore par Terentyev. Tout changeait très rapidement, et il y avait beaucoup plus de liberté et de possibilités, comme jamais auparavant. Par exemple, la communauté bouddhiste bouriate locale exerçait une grande pression sur le conseil municipal de Leningrad pour qu’on leur réattribue le Temple de Leningrad, populairement appelé le « Temple Kalachakra ». Il avait été construit peu de temps avant la Révolution d’Octobre et hébergeait un institut pour l’étude des insectes à cette époque.
À Leningrad, en plus de travailler avec des individus sur des textes qu’ils étaient en train de traduire, je donnai une conférence à un groupe d’une quarantaine de personnes dans l’appartement de l’une d’elles, puis à un groupe d’une soixantaine dans une grande salle. C’était la première fois qu’une conférence publique sur le bouddhisme était donnée en Union soviétique. Les gens qui vinrent ignoraient s’ils seraient punis pour y avoir assisté, mais en fait personne n’eut d’ennui. Terentyev a décrit cela comme un tournant majeur dans l’histoire du bouddhisme en URSS.
Alors que j’étais à Leningrad, je continuai de prendre des contacts avec des universitaires à la Bibliothèque de l’Institut des études orientales de même qu’avec le conservateur de la vaste collection tibétaine du musée de l’Ermitage. De même, pendant ce séjour, je fis une visite parallèle pour voir les trois stoupas qui avaient été construits en Estonie. Parmi toutes les républiques soviétiques, l’Estonie menait la tendance vers l’indépendance. L’année précédente, le 20 août 1988, l’Estonie avait fondé le premier parti politique non communiste en Union soviétique, le Parti estonien national de l’indépendance. Puis, le 16 novembre 1988, première république soviétique à l’avoir fait, l’Estonie avait proclamé la suprématie de la loi estonienne sur la loi soviétique.
J’ai rencontré le professeur Linnart Mäll, président de la Société estonienne extrême-orientale de l’université de Tartu. Il m’a proposé de m’inviter officiellement lors de ma prochaine visite en Union soviétique pour donner des conférences pendant une semaine dans son université où il enseignait le tibétain. Il expliqua qu’il y avait un énorme intérêt pour le Tibet et le bouddhisme en Estonie. Il avait traduit S’engager dans la conduite d’un bodhisattva de Shantideva (sPyod-‘jug, skt. Bodhisattvacāryāvatāra) en estonien et en avait imprimé 20.000 copies. Tout avait été complètement vendu le premier jour.
À Moscou, j’enseignai de nouveau en privé et rencontrai des universitaires de l’Institut des études orientales de l’Académie des Sciences de l’URSS. Je donnai aussi une conférence publique à l’Office moscovite du Comité spirituel central des bouddhistes d’URSS, comité établi par le Conseil pour les affaires religieuses du Soviet des ministres, lequel est une branche du KGB. Terentyev entretenait des relations avec eux depuis 1978. Le Comité, composé de neuf membres était situé à Oulan-Oudé, en Bouriatie, et son représentant moscovite était Tom Rabdonov. Rabdonov traitait les affaires relatives au bouddhisme avec le gouvernement central et s’occupait aussi des visites des étrangers à Oulan-Oudé.
Dans le passé, le Conseil avait seulement enregistré Ivolginski Datsan à Oulan-Oudé en tant que groupe bouddhiste officiel, mais l’année précédente, en 1988, Aginsky Datsan à Tchita et les bouddhistes kalmouks d’Elista avaient également réussi à se faire enregistrer. Un datsan est une division au sein d’un monastère et, dans le cas présent, ce terme était appliqué au reste du temple principal. Les groupes bouriates de bouddhistes, à Leningrad et Moscou, étaient désormais sur le point de demander à être enregistrés. J’ai rencontré les dirigeants des deux groupes. De plus, je discutai avec Rabdonov d’une éventuelle future visite de Sa Sainteté. Il proposa de m’inviter officiellement en Union soviétique la prochaine fois pour de plus amples discussions et coopérations.
Je terminai cette tournée par Berlin-est, le 21 mai 1989, ville qui, comme auparavant, était toujours soumise à de sévères restrictions. De nouveau, je rencontrai secrètement des personnes intéressées issues de la communauté des arts martiaux.
Période intérimaire entre les visites, de mai 1989 à janvier 1990
En juillet 1989, aussi bien Solidarność [le mouvement Solidarité] en Pologne que le gouvernement de Hongrie avaient, en principe, accepté les visites de Sa Sainteté. Quelques semaines plus tôt, Solidarność avait remporté 99% des sièges à l’élection du Sénat polonais nouvellement créé. Lech Wałęsa, le fondateur de Solidarité en qualité d’ouvrier syndical à Gdansk, était désormais le dirigeant le plus influent en Pologne, montrant l’exemple pour des mouvements de liberté non violents à travers l’Europe de l’Est. Par ailleurs, en Bulgarie, le Dr Fol, le directeur de la Division nomade de l’Institut de Thraçologie, fut nommé ministre de la Culture, de l’Éducation et de la Science. Bien que Sa Sainteté eût exprimé son intérêt pour visiter l’Europe de l’Est dès que possible, la décision fut prise d’attendre dans la mesure où les situations dans cette région du monde changeaient tous les jours et où régnait encore un grand chaos dû à sa tentative d’adaptation à la nouvelle situation politique.
Le 23 août 1989, une chaîne humaine d’approximativement deux millions de personnes couvrant les trois républiques baltes se forma, démontrant par là leur unité dans la recherche de l’indépendance. Le 12 septembre, le premier gouvernement non communiste fut instauré en Pologne. La spectaculaire fin du communisme en Europe de l’Est s’accéléra avec la chute du mur de Berlin, le 9 novembre. Le jour suivant, le Parti communiste abandonna son monopole en Bulgarie. La Révolution de Velours commença le 17 novembre en Tchécoslovaquie, et Nicolau Ceaușescu, le président de Roumanie, fut arrêté et exécuté le 25 décembre.
Comme je l’avais appris au cours de mes précédentes visites dans la région, il existait déjà un intérêt sérieux dans plusieurs pays pour accueillir une visite de Sa Sainteté. Une des raisons était peut-être de rechercher son avis et ses conseils pendant ces temps incertains. Mais l’effondrement du communisme coïncidant avec le fait que Sa Sainteté avait reçu le Prix Nobel de la Paix le 10 décembre 1989, l’intérêt d’une telle visite s’accrut encore plus. Dans mon analyse pour en expliquer la raison, je suggérai que l’un des problèmes majeurs dans les pays communistes les plus sévèrement contrôlés était que les choses avaient été tellement planifiées et décrétées de façon centralisée que les gens n’avaient plus l’expérience d’organiser quoi que ce soit par eux-mêmes ou de prendre des décisions. Bien qu’ils eussent des aspirations profondes pour de nouveaux programmes ainsi que beaucoup d’idées excellentes, ils étaient mis au défi de savoir comment les mettre en œuvre. Ayant souffert d’une longue tradition de manque de confiance en les autres, la plupart des gens ne coopéraient pas ou ne travaillaient pas bien les uns avec les autres. Il m’a semblé que les gens se languissaient peut-être après une figure d’autorité bienveillante, de préférence en dehors de leur système, en laquelle ils pourraient accorder respect et confiance pour des avis et des conseils. C’était, à mon avis, la raison pour laquelle, à travers l’ancien monde communiste, il y avait un intérêt si grand pour inviter Sa Sainteté.
Moins de trois semaines après que Sa Sainteté eut reçu le prix Nobel de la Paix, Václav Havel fut nommé président de la Tchécoslovaquie le 29 décembre 1989. Admirant Sa Sainteté depuis longtemps mais sachant très peu de choses à son sujet ou à propos du Tibet, le président Havel, peu de temps après avoir pris ses fonctions, invita Sa Sainteté à lui rendre visite en tant qu’invité personnel. J’ai appris plus tard qu’il voulait que Sa Sainteté lui enseigne la méditation pour l’aider à gérer les défis des responsabilités de sa nouvelle position.
Cinquième visite, de janvier à mai 1990
Je revins à Prague vers la fin du mois de janvier 1990 pour rencontrer Sasha Neumann, secrétaire du président Havel, qui avait assisté à mes conférences secrètes dans cette ville en 1987. Nous organisâmes le programme pour la visite et choisîmes d’éventuels sujets d’intérêt mutuel pour la discussion. J’envoyai un rapport avec nos recommandations à Dharamsala pour approbation et pour mettre au courant Sa Sainteté avant son arrivée.
Ceci inaugura ma vaste tournée suivante en Europe de l’Est et en Union soviétique, laquelle me conduisit en Hongrie (Budapest), de nouveau en Tchécoslovaquie (Prague), en Bulgarie (Sofia), en Pologne (Varsovie, Gdansk et Cracovie), en Union soviétique (Moscou, Vilnius et Kaunus en Lituanie, Riga en Lettonie, Tartu en Estonie, Leningrad, Oulan-Oudé en Bouriatie, Elista en Kalmoukie, et Kyzyl à Touva), en Mongolie (Oulan-Bator), de nouveau en Hongrie (Budapest), en Tchécoslovaquie (Prague), une fois encore en Hongrie (Budapest), en Bulgarie (Sofia), et en Yougoslavie (Belgrade en Serbie et Zagreb en Croatie).
Après avoir finalisé les préparatifs pour la visite de Sa Sainteté à Prague, je suis allé à Budapest pour quelques jours afin de discuter avec le Dr Terjék, le professeur de tibétain à l’université ELTE et conseiller du ministre des Affaires étrangères, des préparatifs pour une future visite de Sa Sainteté en Hongrie. Lodi Gyari Rimpotché, le ministre du Département de l’information et des relations internationales auprès du Gouvernement tibétain en exil, avait récemment visité Budapest pour démarrer les négociations. Les élections pour un nouveau parlement devaient se tenir le 26 mars, et il subsistait une grande incertitude quant au résultat. C’est pourquoi Terjék conseilla qu’il vaudrait mieux dans cette situation – pour les groupes bouddhistes et une Société tibétaine d’érudits qu’il était en train de mettre sur pied, en plus peut-être de son université – co-sponsoriser l’invitation et la visite.
Une nouvelle loi était passée quelques semaines auparavant, accordant la liberté religieuse, des droits indépendants et un soutien financier aux organisations religieuses. Trois groupes bouddhistes hongrois s’étaient qualifiés. Je rencontrai le chef du Département des Affaires religieuses au ministère de la culture, et il m’assura de son plein soutien pour la visite. Plusieurs personnes que je rencontrai étaient intéressées par l’idée de commencer un Groupe de soutien au Tibet. Par ailleurs, lors de mon séjour à Budapest, je donnai une conférence à l’université d’Horticulture.
Je retournai ensuite à Prague où je servis de liaison et d’interprète pour la visite de Sa Sainteté, du 2 au 6 février 1990. La visite commença par une rencontre privée avec le cardinal Tomášek et un petit groupe de chefs religieux. Ils discutèrent du sens de la compassion dans leurs traditions respectives. C’était le genre de rencontre œcuménique que Sa Sainteté appréciait le plus. Lors de cette rencontre, Sa Sainteté apprit que la plus vieille synagogue juive d’Europe se trouvait à Prague. Bien que cela ne fut pas prévu sur l’agenda déjà plein, Sa Sainteté souhaita la visiter. Il n’était jamais allé dans une synagogue auparavant. Nous nous y rendîmes donc brièvement le matin suivant. L’office du samedi matin s’y déroulait et, à la requête de Sa Sainteté, je lui expliquais ce qui se passait. Avant de partir le rabbin honora Sa Sainteté en l’appelant à venir près de l’Arche.
Plus tard, dans la journée, après une visite à une exposition de photo sur le Tibet, un déjeuner à la résidence de l’ambassadeur de l’Inde et une conférence sur la méditation à l’Institut des régulations psycho-physiques, Sa Sainteté et son entourage se rendirent au château de Lány pour y rencontrer le président Havel et les membres de son équipe rapprochée. Bien que Sa Sainteté, en règle générale, ne mange jamais le soir, toutefois en signe de respect spécial et d’amitié pour le président, elle partagea un dîner formel avec lui. Le président Havel était un gros fumeur et, à table, Sa Sainteté l’avertit qu’il devait arrêter de fumer, car cela nuirait à sa santé.
Le président Havel fit part à Sa Sainteté de sa nouvelle position, de ses responsabilités et du défi qu’elles constituaient, et lui demanda de lui enseigner certaines méthodes de méditation qui pourraient être utiles. Sa Sainteté accepta et, le matin suivant, avec Sa Sainteté assise sur un coussin sur le sol et le président Havel et son équipe assis devant Elle en survêtements, Sa Sainteté lui enseigna certaines méthodes de méditation de base, et ils pratiquèrent tous ensemble. Après la session, Sa Sainteté et le président Havel échangèrent en privé tout en marchant dans le jardin, puis assistèrent à une messe privée dans la chapelle.
De retour à Prague, la conférence publique prévue au square Wenceslas cet après-midi-là fut annulée pour des raisons de sécurité, et donc Sa Sainteté se reposa à son hôtel. Le jour suivant comportait un emploi du temps très chargé. Il comprenait une conférence publique, une interview à la télévision, une prière accompagnée de chandelles au square Wenceslas, une conférence sur le bouddhisme, et une réception du maire au Forum civique. Sa Sainteté quitta Prague le matin suivant.
De Prague, je me rendis à Sofia, en Bulgarie, pour y rencontrer le Dr Fol et le Dr Blagovest Sendov, président de l’Académie bulgare des Sciences où je donnai une conférence. Nous discutâmes de plans supplémentaires pour une visite éventuelle proposée par Sa Sainteté et clarifiâmes de nombreux points au sujet d’un accord que nous étions en train de négocier entre l’Institut de Thraçologie et la LTWA à Dharamsala. La communauté bouddhiste de Leningrad avait désormais reçu un statut gouvernemental officiel au sein du Comité spirituel central des bouddhistes de l’URSS. Terentyev avait été placé à la tête de son Département de traduction et de publication, et lui aussi était intéressé par une association avec la LTWA. C’est pourquoi Fol, Sendov et moi-même discutâmes de la manière dont nous pourrions coopérer en matière de publications et de programmes.
Ensuite, je suis allé en Pologne où, à Gdansk, je rencontrai le directeur de la Commission des affaires internationales de Solidarité, lequel confirma une invitation pour Sa Sainteté à venir en Pologne de la part de Lech Wałęsa et de Solidarité. Ensemble, nous esquissâmes une ébauche d’emploi du temps pour une éventuelle visite deux mois plus tard, en avril. À Varsovie, je rencontrai également l’archevêque Bronisław Dąbrowski qui était enthousiaste à propos de la visite de Sa Sainteté et offrit la pleine coopération de l’Église dans son organisation. Durant mon séjour en Pologne, je donnai de nouveau des conférences dans divers centres bouddhiques et en délivrai une autre, une fois de plus, à l’université Jagiellonian de Cracovie.
À cette époque, la Pologne souffrait de graves difficultés économiques. Contrairement à l’époque communiste, l’inflation et le chômage étaient très élevés. Néanmoins, les gens étaient prêts à endurer ces difficultés afin d’apporter la réussite à la nouvelle démocratie. Il y avait notamment beaucoup moins de voitures sur les routes qu’auparavant. Le système téléphonique était le plus primitif de toute l’Europe de l’Est, et c’était un gros obstacle au développement.
Le 6 mars 1990, je retournai à Moscou suite à une invitation officielle du Comité bouddhique central. Au moment où j’arrivais à Moscou, les groupes bouddhistes de Leningrad, de Moscou, de Bouriatie, de Tchita, de Kalmoukie et de Touva étaient officiellement enregistrés et étaient devenus des membres [du Comité]. Je rencontrai Tom Rabdonov et le Député secrétaire général bouriate de la Conférence bouddhique asiatique pour la paix (ABCP) afin de discuter des plans pour le développement du bouddhisme en Union soviétique et d’une possible prochaine visite de Sa Sainteté.
Deux jours avant que je n’arrive, Boris Yeltsin avait été élu au Congrès des députés du peuple de la Fédération de Russie. La Fédération de Russie était la plus vaste de toutes les républiques qui constituaient l’Union soviétique et, comme du temps de la totalité de l’URSS, le Congrès des députés du peuple dans chaque république choisissait les membres du Soviet Suprême (le Parlement) de chaque république. Gorbachev, à cette époque, était le directeur du Soviet Suprême de l’URSS. Il y avait déjà des tensions entre la Fédération de Russie et le gouvernement central. C’est ainsi que Yeltsin et Gorbachev devinrent alors des rivaux pour le pouvoir. L’inimitié entre eux fut exacerbée quand, dix jours plus tard, le 14 mars, Gorbachev fut choisi pour devenir président de l’URSS.
Durant l’intérim entre ces deux événements, je fis une tournée dans les trois républiques baltes. Je m’arrêtai d’abord en Lituanie où je donnais des causeries privées à Vilnius à un petit groupe de gens intéressés. C’étaient les premiers discours sur le bouddhisme qu’ils recevaient. Je me rendis aussi à Kaunus pour rencontrer l’homme qui traduisait en russe La Grande Présentation des étapes progressives de la voie (Lam-rim chen-mo) de Tsongkhapa. Le 11 mars, deux jours après mon départ de Lituanie, le Conseil suprême lituanien, conduit par son président, Vytautas Landsbergis, proclama l’indépendance du pays par rapport à l’Union soviétique. Ce fut la première république à le faire. Sa Sainteté lui envoya ses félicitations. Les Lituaniens, ayant possédé un vaste empire plusieurs siècles plus tôt, étaient les plus confiants et déterminés des pays baltes. Ils ne se souciaient pas des conséquences de leur déclaration. Le gouvernement soviétique central ne reconnut pas cette déclaration et, comme c’était la coutume pour maintenir les gens dans l’ignorance et sous contrôle, ils ne firent aucune mention publique de l’événement.
Ensuite, à Riga, en Lettonie, j’enseignai également en privé. Les Lettons se trouvaient en position de faiblesse dans la mesure où les Russes formaient plus de la moitié de la population. Étant traditionnellement conservateurs et précautionneux, ils attendaient de voir la réponse du gouvernement soviétique aux étapes que les autres républiques baltes prenaient en faveur de l’indépendance. Les colons russes qui se trouvaient en Lettonie ainsi que dans les autres républiques baltes soutenaient les mouvements d’indépendance. Les niveaux de vie étaient plus élevés que dans le reste de l’Union soviétique, et ils voyaient les avantages économiques de l’indépendance. La seule objection majeure qu’ils avaient était la question de la langue.
De Riga, j’allai à Tartu en Estonie où je donnai une conférence à l’Université d’état de Tartu ainsi qu’à la Société orientale estonienne à l’invitation du Dr Linnart Mäll que j’avais rencontré lors de ma première visite en Estonie. Le Congrès d’Estonie, un parlement de citoyens, avait été établi à la fin de l’année précédente, et Mäll était à la tête du comité des affaires étrangères. Le 10 mars, trois jours avant mon arrivée, le comité avait tenu sa première réunion et, de leur part, Mäll m’avait demandé de transmettre leurs salutations à Sa Sainteté. Il me dit d’informer Sa Sainteté que les Estoniens étaient très désireux dans le futur d’être le premier gouvernement à reconnaître le gouvernement tibétain en exil.
Après avoir passé par Tallinn, où je donnai une interview à la radio, j’arrivai à Leningrad le 14 mars, le jour où Gorbachev devint président de l’URSS. Sous le couvert de l’instabilité politique croissante, nombre des restrictions antérieures étaient ignorées. En conséquence, j’étais maintenant officiellement invité à faire des conférences à l’École de médecine de Leningrad et à l’Institut oriental de l’Académie des sciences de Leningrad. Par ailleurs, je donnai des causeries privées aux bouddhistes locaux et visitai le Temple de Leningrad, qui avait été récemment rendu aux Bouriates.
Entre-temps, le Comité bouddhique central à Oulan-Oudé, en Bouriatie, s’était déclaré indépendant du Conseil pour les affaires religieuses affilié au KGB. Ils écartèrent Erdem, le député Khambo Lama du Comité, qu’ils accusaient de liens étroits avec le KGB. Le Khambo Lama était le chef religieux du bouddhisme en Bouriatie. À la place, le Comité bouddhique le renvoya pour devenir l’abbé du Temple de Leningrad et pour organiser sa restauration. Une fois rendu là, il fut choisi pour être un membre du Congrès des députés du peuple de l’URSS. On m’informa que le Comité bouddhique aurait aimé avoir l’avis de Sa Sainteté sur les rituels de purification à accomplir pour le Temple et sur les détails de sa restauration. Ils auraient aimé également inviter Sa Sainteté pour consacrer le Temple une fois sa restauration achevée.
L’efficacité de la déclaration d’indépendance par rapport au KGB du Comité bouddhique demeurait peu claire, mais lors de mon retour à Moscou le 18 mars, Rabdonov la testa en m’invitant à donner une conférence publique sur le bouddhisme dans leurs bureaux. Aucune adversité de se manifesta. C’était le jour où des élections libres se tenaient en Allemagne de l’Est, où les gens votèrent pour la réunification avec l’Allemagne de l’Ouest. Les choses changeaient rapidement.
Natalia Lukyanova, la directrice du Centre de médecine traditionnelle de Soyuzmedinform sous la tutelle du ministère de la Santé était intéressée par la piste de la médecine tibétaine pour un éventuel traitement thérapeutique des maladies dues à l’irradiation et des cancers de la thyroïde pour les 600.000 à 1 million de victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986. Tout ce qu’on avait essayé auparavant s’était révélé inefficace. Ils voulaient aussi notre aide pour un problème croissant de cas de SIDA. Le gouvernement d’URSS lui avait déjà octroyé un vaste bâtiment à Moscou et la permission d’établir un institut médical tibétain et d’inviter des médecins tibétains de Dharamsala pour soigner les patients dans les hôpitaux soviétiques. Le gouvernement assurerait tout le financement et les installations non seulement pour cela mais aussi pour fabriquer les médicaments tibétains et pour former les médecins. Elle me demanda d’assurer la liaison avec Dharamsala et l’Institut tibétain de médecine et d’astrologie (TMAI).
Lukyanova fit le nécessaire pour que je donne une série de cinq conférences publiques sur l’histoire et la science bouddhiques ainsi que sur la médecine tibétaine et l’astrologie à la Bibliothèque médicale du ministère soviétique de la Santé, ce que je fis les jours suivants. Conjointement avec le Comité bouddhique, elle offrit de publier 100.000 copies des traductions russes de mes conférences. Avec Rabdonov, je rencontrai également le Dr Evgeny Velikhov, le vice-président de l’Académie des Sciences d’URSS, qui lui aussi soutenait le projet. Immédiatement après le désastre nucléaire, Velikhov, en tant que physicien nucléaire, avait joué un rôle crucial dans les efforts de nettoyage en fournissant une direction scientifique et en assurant le commandement durant la crise.
Rabdonov organisa ensuite rapidement les choses pour que Terentyev et moi allions à Oulan-Oudé pour discuter sur place de ce projet médical avec des spécialistes. Le jour suivant, le 23 mars, nous nous y rendîmes en avion et y reçûmes un accueil chaleureux. À l’Institut bouriate des Études sociales de l’Académie des Sciences de Oulan-Oudé, nous rencontrâmes un groupe de chercheurs travaillant sur la médecine traditionnelle tibéto-mongole. Je fus extrêmement impressionné par leurs travaux. Ils avaient traduit en russe les textes majeurs de la médecine tibétaine et avaient développé des programmes informatiques éducatifs pour étudier ces textes. Ils avaient aussi développé un logiciel pour diagnostiquer les maladies, fondé sur des informations récoltées à partir d’un capteur spécial capable de détecter et de numériser les six types de pouls de chaque poignet décrits dans la médecine tibétaine. Un associé, en Lituanie, avait compilé une encyclopédie en russe identifiant toutes les plantes utilisées dans la préparation des médicaments tibétains, incluant les variantes sibériennes et mongoles utilisées comme substituts.
Les chercheurs et les médecins bouriates étaient enthousiastes au sujet de notre projet médical mais insistaient pour avoir leurs propres installations séparées des Russes européens de Moscou. Les Bouriates sont des gens très fiers et en général ils ne veulent pas être contrôlés par quiconque. Même parmi eux, il existait de nombreuses factions qui s’arrangeaient ensemble. Pour compliquer les choses, ils entretenaient d’étroites connexions avec deux institutions médicales mongoles en Mongolie Intérieure, et les médecins originaires de là voulaient établir des coentreprises avec les Bouriates.
Pour compléter mon impression de l’état du bouddhisme en Bouriatie, nous visitâmes Ivolginsky Datsan à l’extérieur de Oulan-Oudé. Nous volâmes également dans un petit avion militaire de transport jusqu’au district de Tchita pour visiter Aginsky Datsan de même que Tsugulsky Datsan, qui était en cours de restauration. Ivilginsky et Aginsky étaient les deux seuls datsans qui n’avaient pas été détruits pendant la période stalinienne. Ils avaient été laissés ouverts comme symboles pour des raisons de propagande. Dorénavant, toutefois, à la lumière de la perestroïka, les Bouriates étaient extrêmement désireux de restaurer leurs institutions bouddhistes.
Je me rendis ensuite par le train à Oulan-Bator, en Mongolie, que Sa Sainteté avait visitée en 1979. J’arrivai le 28 mars 1990. À mon insu, la paisible révolution démocratique qui avait débuté en décembre venait juste de parvenir à une issue heureuse la semaine précédente. Le Politburo mongol avait été dissous le 15 mars, et le président Jambyn Batmönkh avait été destitué le 21 mars. Punsalmaagiin Ochirbat avait été choisi pour assurer l’intérim jusqu’aux premières élections multipartites qui devaient se tenir le 29 juin. Le Parti révolutionnaire du peuple mongol, l’ancien parti communiste, avait adopté un agenda démocratique socialiste et devait emporter la plupart des sièges.
La Mongolie était beaucoup plus traditionnelle que ne l’était la Bouriatie, avec une préservation plus grande de la culture. Le processus de russification n’avait pas été aussi puissant et, à cette époque, la majorité des gens vivaient toujours dans des yourtes ou de simples baraques en bois, même à Oulan-Bator. De nombreuses femmes portaient le vêtement traditionnel riche en couleurs, et certaines personnes se promenaient encore à cheval dans les rues de la capitale. Bien que la viande de mouton fût abondante, d’autres nourritures étaient difficiles à trouver, beaucoup plus qu’en Bouriatie. Les étagères dans les magasins étaient à moitié vides, avec seulement de la farine, une espèce de dessert sucré et bouilli, une seule sorte de biscuit et de confiture, et quelques légumes difficilement disponibles. Il y avait une grande pollution de l’air due à la combustion de charbon bitumineux pour produire de l’électricité. Pendant les étés, nombreuses étaient les personnes de la capitale qui partaient pour les pâturages.
La Mongolie jouissait d’une légèrement plus grande liberté religieuse que l’URSS, et plusieurs monastères qui avaient été convertis en musées furent restitués aux bouddhistes. Seul le monastère Gandan à Oulan-Bator était resté ouvert. Il proposait un programme d’entraînement de cinq ans, lequel incluait un endoctrinement politique, et les moines de Bouriatie venaient là pour apprendre. Au moins la moitié des soi-disant moines étaient mariés et se contentaient de venir au temple et de porter des robes monastiques durant la journée. Dagpa Dorji venait juste d’être nommé comme le nouveau Khambo Lama.
Comme en Bouriatie, il y avait un grand intérêt pour la restauration des monastères détruits. Dans environ vingt-cinq localités, les vieux moines défroqués installaient des yourtes et faisaient renaître la prestation de rituels. Les laïcs ne savaient quasiment rien du bouddhisme, bien qu’ils s’identifiassent à lui. Leur principal intérêt spirituel allait à l’astrologie. Il y avait un Institut de médecine mongole traditionnelle, mais je fus incapable de le visiter cette fois-là. Durant mon séjour en Mongolie, cependant, je fus en mesure de visiter le vieux monastère, à Erdene Zuu, qui fut rouvert aux rituels quelques jours après mon départ. Il n’y avait pas de route pour y aller, on m’a juste conduit en jeep à travers la steppe. Une fois là, je me suis trouvé bloqué pour quelques jours par un blizzard. Coincé de la même manière était Choiji Jamtso qui plus tard devint le lama en chef du monastère Gandan à Oulan-Bator. Il parlait tibétain, j’étais donc en bonne compagnie.
À Oulan-Bator, je rencontrai le Dr G. Lubsantseren, Secrétaire général de la Conférence bouddhique asiatique pour la paix (ABCP) ainsi que d’autres représentants officiels de l’organisation pour discuter de la reviviscence du bouddhisme en Mongolie. Ils étaient tous clairement associés avec les services secrets mongols. J’eus également des discussions similaires avec Bakula Rimpotché qui était devenu l’ambassadeur en Inde de la Mongolie quelques mois plus tôt, en janvier. Bakula Rimpotché avait été le premier moine bouddhiste à visiter l’URSS dès 1968 en tant que chef d’une délégation religieuse venue de l’Inde pour discuter de la création de l’ABCP qu’il aida à implanter à Oulan-Bator l’année suivante. Au sein de la sphère soviétique, beaucoup croyaient que l’ABCP avait été établie en tant que rivale de la Fédération bouddhiste mondiale (WFB) fondée à Colombo, au Sri Lanka, en 1950, et dont le siège se trouvait à Bangkok en Thaïlande.
Durant cette visite en URSS en 1968, Bakula Rimpotché visita non seulement Oulan-Oudé mais aussi Leningrad. Par la suite, il était retourné dans ces deux endroits et en Mongolie plusieurs fois pour y donner des enseignements et des initiations. En 1989, en cinquante ans, il fut le premier bouddhiste à visiter la Kalmoukie.
Bakoula Rimpotché m’expliqua que les Mongols étaient très fiers et, du fait qu’il y avait tant de vieux moines qui se souvenaient encore de leurs traditions, qu’ils étaient moins réceptifs aux avis extérieurs et à l’aide qu’en URSS. Ils voulaient d’abord essayer de faire les choses à leur manière.
De Oulan-Bator, je retournai par avion à Moscou, le 3 avril 1990, pour de plus amples discussions avec Rabdonov au Comité bouddhique central. Une fois là, je signai un contrat donnant au Comité les droits pour publier les traductions russes de mes conférences au ministère de la Santé. Le jour suivant, Terentyev et moi prîmes l’avion pour Elista, en Kalmoukie, voyage organisé une fois encore par Rabdonov. Contrairement à la Bouriatie et la Mongolie, il ne restait aucune tradition du bouddhisme en Kalmoukie. La population entière avait été envoyée en Sibérie par Staline et n’était revenue en Kalmoukie que sous Krouchtchev. Ayant perdu toutes leurs traditions, les gens étaient extrêmement enthousiastes à l’idée de faire revivre le bouddhisme et leur culture.
En tant que premier universitaire à visiter la Kalmoukie, je fis une conférence sur la situation actuelle du bouddhisme à l’Institut kalmouk des Sciences sociales de l’Académie des sciences d’URSS. Cent-vingt personnes y assistèrent, avides d’information sur leur culture et le monde extérieur. Je rencontrai le directeur de l’Institut ainsi que plusieurs érudits. En ce qui concernait les plans pour faire revivre leurs traditions, du fait que le bouddhisme n’y avait pas du tout été établi, il apparut indubitablement qu’il existait une coopération plus étroite entre les érudits et les bouddhistes qu’en Kalmoukie.
De retour à Moscou, je rencontrai Lodi Gyari Rimpotché et son assistant russophone Ngawang Rabgyal à leur arrivée de Dharamsala. Ensemble nous allâmes à Leningrad pour visiter le Temple au sujet de l’aide qu’ils voulaient pour sa restauration et, le jour suivant, à Tallinn. Là, Linnart Mäll avait organisé pour Lodi Gyari Rimpotché de s’adresser au Congrès d’Estonie au sujet de leur souhait d’inviter Sa Sainteté. Landsbergis, ayant été très ému par les salutations de Sa Sainteté, voulait nous inviter à Vilnius, dans la mesure où lui aussi était désireux d’inviter Sa Sainteté, mais nous n’avions pas le temps de nous rendre en Lituanie. Nous retournâmes immédiatement à Moscou le 10 avril.
À Moscou, nous eûmes des rencontres avec Rabdonov et le Comité bouddhique. Nous y discutâmes des propositions pour la coopération de Dharamsala à la restauration du Temple de Leningrad, et rencontrâmes Lukyanova pour discuter du projet médical. Après avoir rédigé les lettres d’intention pour les deux projets, je donnai une conférence supplémentaire à la Bibliothèque médicale du ministère de la Santé.
Après avoir rencontré Velikhov à l’Académie des Sciences, lequel était maintenant devenu le conseiller scientifique du président Gorbachev, nous rencontrâmes le président de l’Académie du peuple pour la Culture et les Valeurs humaines communes, avec qui nous signâmes un accord préliminaire afin qu’on publie mes conférences moscovites ainsi que d’autres matériaux sur le bouddhisme. Je rencontrai également le chef du Département central de littérature orientale des éditions Nauka afin de discuter de leurs possibilités de publier des traductions russes en préparation à l’Institut de Thraçologie de Bulgarie comme faisant partie de leur accord avec la LTWA à Dharamsala.
Lubsantseren de l’ABCP et ses associés arrivèrent de Mongolie, et, avec Rabdonov, nous discutâmes des éventuels domaines de coopération concernant la restauration du bouddhisme en Mongolie. Lodi Gyari Rimpotché et Ngawang Rabgyal partirent pour la Bouriatie et la Mongolie le jour suivant, le 15 avril, et Terentyev et moi prîmes le train pour Kyzyl, à Touva. De bien des façons, Touva était des années en retard sur le reste de l’Union soviétique. La glasnost et la perestroïka commençaient tout juste à les atteindre. Ce fut le seul endroit où Terentyev et moi eûmes notre visite organisée par le Conseil pour les Affaires religieuses du KGB et fûmes constamment accompagnés par un de leurs représentants. Le bouddhisme avait aussi complètement disparu de Touva, mais, bien qu’en la présence de notre responsable du KGB tous eussent déclaré qu’ils étaient athées, nous pouvions voir qu’ils étaient extrêmement intéressés de faire revivre le bouddhisme et leurs traditions.
Nous conduisîmes à travers la campagne afin de rendre visite à un des derniers moines survivants de l’époque pré-soviétique et apprendre ce qu’il en était de Chadansky, le principal et ancien monastère de Touva, lequel était désormais tombé en ruines. Le mode de vie dans cette campagne était toujours très traditionnel. La famille du vieux moine apporta une carcasse entière de mouton pour le déjeuner et nous donna de grands couteaux pour festoyer avec. Quand nous partîmes, ils nous accompagnèrent jusqu’au col de montagne et nous partageâmes du yaourt avant de continuer. À Kyzyl, nous rencontrâmes également un médecin de la tradition médicale shamanique de Touva qui nous expliqua certaines de leurs méthodes de diagnostic comme d’examiner le dessin laissé dans la neige quand un patient urine dessus.
En février, la Société bouddhique de Touva avait été officiellement enregistrée, mais elle n’avait aucune idée de ce qu’elle pouvait faire ni de la manière de s’organiser. Elle n’était pas autorisée par le journal local à faire de la publicité pour leur société et seuls quelques Touvains connaissaient son existence. Ils avaient besoin d’aide depuis le tout début pour faire revivre le bouddhisme et leur culture, mais les Bouriates n’ont pas coopéré, et le Comité bouddhique manquait de ressources. On nous dit que les gens dans les villages étaient trop effrayés à l’idée même de reconstruire les monastères et les temples. À l’Institut touvain de recherche sur le Langage, la Littérature et l’Histoire, je fis une conférence sur l’histoire et les principes de base du bouddhisme à un groupe d’une quarantaine de personnes. Avant les temps modernes, aucun enseignant bouddhiste n’avait visité Touva, et c’était la première fois qu’ils recevaient des enseignements bouddhiques.
Nous retournâmes à Moscou et, après une autre rencontre avec le Comité bouddhique, je pris l’avion pour Budapest, en Hongrie, le 20 avril, le jour où le gouvernement soviétique commença un blocus économique de 74 jours de la Lituanie. Depuis ma dernière visite en Hongrie à la fin janvier, des élections libres pour le Parlement hongrois s’étaient tenues deux semaines avant mon arrivée, le Parti hongrois pour la démocratie émergeant comme le parti le plus vaste. Je n’étais pas conscient de cela. À Budapest, je donnai une conférence à l’université Karl Marx pour l’Économie. Le jour suivant, Lodi Gyari Rimpotché et Ngawang Rbgyal arrivèrent, et nous fîmes les tout derniers préparatifs pour la visite imminente de Sa Sainteté.
Nous allâmes tous les trois à Prague pour une journée, où je donnai une conférence à l’université Charles. Nous retournâmes ensuite à Budapest pour la visite de Sa Sainteté, du 27 au 29 avril 1990, visite où je lui servis d’interprète. Sa Sainteté rencontra le vice-président du Forum démocratique hongrois, Sándor Keresztes, puis un groupe de chefs religieux à la basilique de Budapest. Le jour suivant, le matin, Sa Sainteté donna une conférence à l’Académie des Sciences, suivie d’un déjeuner à l’ambassade de l’Inde. Puis, après une interview télévisée et une conférence de presse, il donna une conférence publique à l’université Karl Marx pour l’Économie, puis une autre aux groupes bouddhistes locaux. Il partit le matin suivant. Un mois plus tard, le 23 mai 1990, le premier gouvernement de coalition post-communiste de Hongrie fut formé. Pareillement, les 4 et 18 juin, les premières élections partiellement libres de Pologne eurent lieu et, les 8 et 9 juin, les premières élections parlementaires libres se tinrent en Tchécoslovaquie.
Après que Sa sainteté eut quitté la Hongrie, je m’envolai pour Sofia en Bulgarie. Le jour suivant, à l’Institut de Thraçologie, je signai le contrat de coopération pour le compte de la LTWA et donnai une conférence. Après de multiples interviews dans les médias et des discussions à propos d’une visite envisagée de Sa Sainteté, je m’arrêtai brièvement à Belgrade, en Serbie, où je donnai une conférence à un groupe en privé, puis à Zagreb, en Croatie. J’eus des conversations avec l’évêque Ðuro Kokša à propos de Sa Sainteté et je donnai ensuite une conférence à l’ Académie des Sciences avant de retourner en Inde le jour suivant, le 4 mai 1990. C’était le jour où la Lettonie déclara son indépendance, bien que l’Union soviétique ne la reconnût pas.
Période intérimaire entre les visites, de mai à août 1990
Suite à cela, des changements commencèrent de se produire rapidement en Union soviétique. Le 29 mai, Yeltsin devint président du Soviet Suprême de Russie, avec son associé Ruslan Khasbulatov comme premier président de la chambre des députés. Il y avait désormais deux groupes politiques qui s’affrontaient. En tant que dirigeant de la faction libérale, Yeltsin voulait plus de changements et plus rapides, en opposition avec la politique du gouvernement central du Soviet dirigé par le président Gorbachev. Yeltsin eut le dessus et, le 12 juin 1990, sous sa direction, la déclaration de la souveraineté d’État de la Fédération de Russie fut adoptée. Cela fut suivi par la démission de Yeltsin du Parti communiste le 12 juillet.
Selon cette Déclaration, la Russie aurait dorénavant un gouvernement démocratique sous la conduite de Yeltsin et aurait le droit de faire sécession par rapport à l’Union soviétique. À ce stade, il n’était pas clair si un genre similaire de restructuration satisferait les désirs d’indépendance des États baltes. Il était difficile d’imaginer qu’ils tourneraient le dos à ce courant, néanmoins le président Gorbachev et Landsbergis se parlaient désormais, et l’embargo sur la Lituanie fut levé.
La question était de savoir si les autres républiques feraient également sécession. Les gens sentaient que le futur problème serait de savoir si les diverses régions au sein de la Fédération de Russie voudraient également leur indépendance. On s’attendait à ce que la Russie elle-même entame indubitablement une restructuration. En tout cas, tous ces changements rendaient le président Gorbachev de plus en plus inapproprié.
De manière générale, les nerfs étaient un peu à vif. Puisque que tout le monde pouvait critiquer ouvertement, les gens exprimaient finalement leur colère et leur frustration. Malgré tout, cela n’apporta que peu de changement. La nourriture se faisait rare dans les magasins. Quand le président Gorbachev annonça que les prix doubleraient le 1er janvier 1991, les gens paniquèrent et commencèrent à stocker des provisions. Après que le Soviet Suprême eut voté contre la hausse des prix, la position du Gouvernement central devint encore plus faible.
Dans toute l’Union soviétique, la collectivisation avait été démantelée. Les gens avaient le choix d’être des fermiers collectifs ou indépendants. La terre pouvait être rendue soit à leurs propriétaires d’origine, soit à leurs descendants, soit aux paysans qui vivaient dessus et qui jusqu’alors n’avaient rien eu. Mais on n’avait pas encore décidé s’ils devraient l’acheter ou la louer, ni comment cela se ferait. Il y avait un marché libre pour les légumes, les fruits, les vêtements, etc., mais les prix étaient beaucoup plus élevés que dans les magasins. Il y avait un danger de lutte entre des groupes nationaux, et certains craignaient un coup d’état militaire. Néanmoins, il y avait toujours un large groupe de gens qui soutenait le président Gorbachev. Mais on le critiquait pour avoir doublé les salaires des officiels du parti. On craignait aussi que si les diverses républiques islamiques, en particulier dans le Caucase, cherchaient leur indépendance, il y aurait de la violence.
Entre-temps, dû à l’influence du Groupe nouvellement formé de jeunes lamas bouriates, Rabdonov fut démis de ses fonctions en tant que représentant moscovite du Comité bouddhique. On l’accusa de n’avoir pas consulté les membres du Comité d’Oulan-Oudé pour prendre des décisions. Le Groupe de jeunes lamas bouriates, dirigé par Shérab Jamtso, était composé de fervents nationalistes bouriates, anti-européens et opposés à notre projet. Lodi Gyari Rimpotché décida que notre projet médical ne serait plus une coentreprise incluant le Comité bouddhique central. Notre Institut médical et astrologique tibétain serait exclusivement associé avec le Centre de médecine traditionnelle sous la tutelle du ministère de la Santé de l’URSS.
Bien que la position de Lukyanova fût celle du ministère de la Santé de l’URSS, le projet avait le plein accord et appui de Yeltsin. Lukyanova avait été une camarade de classe de l’assistant personnel de Yeltsin, et la fille de Yeltsin, une infirmière, était très intéressée par la médecine tibétaine. Lukyanova nous avertit que la seule interférence possible à notre projet pourrait être le résultat de la jalousie entre les gouvernements russe et celui du Soviet. La tendance était à de plus en plus d’autonomie russe et à de moins en moins de contrôle de la part du Gouvernement du Soviet central ainsi que du KGB.
Lukyanova avait une position secondaire, en tant que présidente de la Fondation pour la Collaboration, sous laquelle se trouvait le Centre médical bouddhique. Bien que n’étant pas une agence gouvernementale, l’orientation de cette Fondation était plus russe que soviétique. Après avoir été démissionné du Comité bouddhique, Rabdonov avait maintenant été nommé en tant que son directeur exécutif.
Tout était restructuré dans le pays, la plupart des organisations s’orientant plus vers la Russie que vers l’USSR et devenant plus privées que gouvernementales. Dans le futur, il avait été planifié que le Centre de médecine traditionnelle, de même que notre projet, deviendraient une partie de la Fondation pour la Collaboration. Son Comité de directeurs incluait, entre autres, le maire de Moscou, le directeur de la Fondation culturelle russe, de qui nous obtiendrions tous les bâtiments pour notre projet, et le chef de l’une des branches de la Fondation Roerich, lequel était un ami personnel de Raisa, la femme du président Gorbachev. Toutefois, les choses changeaient pratiquement tous les jours et, à la manière soviétique, la situation n’était jamais tout à fait claire. Personne ne nous donnait d’information.
Sixième visite, août 1990
Dans ce contexte, je retournai à Moscou le 7 août 1990 avec le médecin personnel de Sa Sainteté, le Dr Tenzin Choedrak et son assistant, le Dr Namgyal Qusar. Comme faisant partie de nos bagages, nous apportâmes avec nous deux grosses malles remplies d’une pharmacopée de médicaments tibétains. Nos autorisations de visas avaient été personnellement approuvées par Yeltsin en personne, indiquant par là combien notre projet était pris au sérieux.
Lukyanova et Rabdonov avaient planifié pour nous un agenda chargé. Nous débutâmes le jour suivant par une réunion à l’Institut de recherche scientifique de tous les syndicats pour discuter de la disponibilité des ingrédients à base de plantes poussant en Union soviétique et en Mongolie, et destinés à la fabrication des médicaments tibétains. C’était le souci principal du Dr Tenzin Choedrak car ces plantes devaient pousser à des altitudes particulières et dans des conditions météorologiques spécifiques. On ne pouvait pas les faire pousser dans des serres à Moscou, car nous n’aurions jamais assez de semblables ingrédients poussant en Inde dans la mesure où les médecins ayurvédiques indiens avaient la primauté de la cueillette. Nous allâmes ensuite à l’Institut polytechnique du District de Moscou pour débattre des plans. Nous rencontrâmes un groupe de médecins bouriates pour discuter de l’adaptation bouriate à la médecine tibétaine, suivi d’un dîner chez le conseiller économique de Yeltsin, Igor Nit, que le Dr Choedrak soigna ensuite. Nit offrit son plein soutien au projet.
Le jour suivant, après une rencontre avec le chef de la radiologie de la Gestion centrale des stations balnéaires de l’Union, lequel fournissait des thérapies de réinsertion pour les victimes irradiées de Tchernobyl, nous nous rendîmes dans l’un des principaux hôpitaux de Moscou. Là, le Dr Choedrak examina vingt-trois victimes qui montraient une variété de sévères symptômes dus à une exposition aux radiations.
Cet après-midi là, nous eûmes une réunion formelle avec Ruslan Khasbulatov, le député en chef du Soviet Suprême de Russie et bras droit de Yeltsin en qualité de second. Khasbulatov nous assura que notre projet avait l’entier appui et soutien de Yeltsin. Il nous informa que Yeltsin et les membres du Soviet Suprême étaient soumis à une très forte pression et il demanda à nos médecins un traitement médical pour les aider tous à relever les défis de la situation. Nous acceptâmes et, plus tard au cours de cette visite, le Dr Choedrak les assista personnellement dans leurs besoins. Après notre retour à Dharamsala, nous envoyâmes le Dr Dawa Dolma pour répondre pleinement à sa requête.
Le jour suivant, nous nous envolâmes pour Oulan-Oudé. À l’Institut bouriate des Études sociales de l’Académie des sciences de Oulan-Oudé, nous rencontrâmes leur équipe de spécialistes en médecine traditionnelle bouriate et nous nous informâmes des médicaments traditionnels qu’on y préparait. Nous fîmes ensuite une courte expédition avec eux dans la campagne sibérienne afin d’examiner les plantes médicinales qui y poussaient de manière sauvage. Le jour suivant, le Dr Choedrak traita de nombreux patients dans les hôpitaux locaux, et nous examinâmes le travail mené à l’Institut clinique.
Le jour suivant, nous prîmes le train pour Oulan-Bator. Une fois rendus là, nous rencontrâmes plusieurs docteurs et savants-chercheurs au Centre de Médecine mongole traditionnelle pour discuter des plantes médicinales qui s’y trouvaient. Un petit groupe nous emmena dans la campagne pour examiner par nous-mêmes certaine des plantes qui y poussaient. Nous fûmes ensuite invités à rejoindre le président de Mongolie, Ochirbat, dans son avion pour assister aux jeux mongols traditionnels qui se déroulaient dans les prairies afin de célébrer le 750ème anniversaire de L’Histoire secrète des Mongols. Gengis Khan était devenu un héros culturel. On en avait même fait un Protecteur du Dharma. Pendant que nous étions là, nous eûmes des discussions informelles avec le Président et son Premier ministre, Gambolt. Après notre retour à Oulan-Bator, nous reprîmes l’avion pour Moscou.
La semaine et demie suivante, le Dr. Choedrak continua de traiter les patients dans le groupe pilote, de même qu’un groupe de patients affectés par la pollution chimique. Le système de la médecine tibétaine est holistique, c’est pourquoi en plus des médicaments contre les maladies dues aux radiations, le Dr Choedrak prescrivit différents médicaments pour chaque personne en accord avec le tableau clinique complet de leurs problèmes médicaux. Les améliorations que les patients éprouvèrent en juste cette courte période étaient spectaculaires. Cela confirmait que nous ne pouvions pas utiliser seulement un même traitement qui conviendrait à tout le monde, mais que nous aurions besoin de la pharmacopée tibétaine tout entière, un laboratoire pour la produire ainsi qu’une vaste source d’ingrédients. Nous aurions aussi besoin d’entraîner une grande équipe de médecins. C’est la raison pour laquelle, au cours de cette semaine et demie, Lukyanova organisa un programme complet de rencontres avec un large choix d’instituts.
Au ministère des Bâtiments du secteur oriental de l’URSS, nous apprîmes que le Conseil de la ville de Moscou et la Fondation culturelle russe nous donneraient quatre bâtiments pour loger le personnel, des bureaux pour l’apprentissage des langues, un vieux palais pour une école médicale et un centre de recherche, ainsi que du terrain pour construire une clinique en plus d’un centre de rééducation et d’une usine pour produire les médicaments. Ils offrirent aussi du terrain pour un temple bouddhique et un centre du Dharma à Moscou. L’URSS était juste l’un des derniers endroits où le gouvernement pouvait nous accorder, dans sa capitale, autant de bâtiments et de terrains qu’on voulait. Le financement, toutefois, bien que promis, était toujours en cours d’organisation.
Suite à ces nouvelles, nous commençâmes à mobiliser les soutiens et les ressources pour notre projet. À l’Institut des Problèmes de transmission de l’information, nous organisâmes des équipements en ordinateurs et en programmes ; à l’Institut syndical de la Recherche pour les plantes médicinales, nous traçâmes des cartes indiquant où les plantes médicinales poussaient à l’état sauvage ; nous requîmes la Fondation Roerich pour le financement ; avec la Compagnie altaïque scientifique de production Pharmatsya, nous planifiâmes des vols en hélicoptères pour des expéditions dans les Monts Altaï en Sibérie afin de récolter des plantes ; à l’Institut moscovite de Gestion, nous demandâmes une plus grande coopération en informatique pour les ordinateurs ; à l’université Lumbini d’Amitié entre les peuples, nous réclamâmes un laboratoire d’analyse ; au Centre de recherche en Diagnostics moléculaires, nous demandâmes un soutien pour poser les diagnostics ; à l’Institut de Roentgénologie et de Radiologie, nous sollicitâmes leur appui ; à la Commission pour la santé du Conseil de la ville de Moscou, nous fîmes de même ainsi qu’auprès du Syndicat des entrepreneurs pour les licences d’exportation et les transferts bancaires.
Le projet prenait des proportions énormes et serait coordonné par Lukyanova, Rabdonov et moi-même. Lukyanova et Rabdonov voulaient que tout soit organisé par nous. Quant à eux, ils voulaient être les principaux parrains du bouddhisme en Russie. Ils refusèrent de coopérer avec le Comité bouddhique central, avec les scientifiques et les spécialistes à Oulan-Oudé, avec Velikhov (vice-président de l’Académie des Sciences d’URSS et conseiller scientifique de Gorbachev) et avec la Fondation pour la Promotion de la culture bouddhique sous la tutelle de l’Académie du peuple de la Culture et des Valeurs (éditeurs du Coran en russe). Trait typique de l’époque, les personnes et les organisations ne se faisaient pas confiance, et aucunes ne voulaient coopérer avec les autres. Nous laissâmes derrière nous tout cet imbroglio et retournâmes en Inde le 28 août 1990, après avoir raté notre avion le jour d’avant à cause de l’insistance de nos hôtes à suivre le strict protocole officiel en nous voyant partir.
Période intérimaire entre les visites d’août 1990 et celle d’août 1991
Je ne suis pas retourné en URSS ni en Europe de l’Est pendant tout le restant de 1990, mais plusieurs événements majeurs se produisirent plus tard cette année-là. Le 11septembre à La Haye, en Hollande, Lodi Gyari Rimpotché, Michale van Walt et Linnart Mäll furent parmi les membres fondateurs de l’Organisation des Nations et des Peuples non représentés, appelée les « Nations Unies Alternatives ». Le 3 octobre, l’Allemagne de l’Est fut dissoute, et la réunification allemande eut lieu. Lors du vote des 25 novembre et 9 décembre, Lech Wałęsa fut élu président de la Pologne.
Terentyev passa l’automne et l’hiver 1990 à Dharamsala. Durant son séjour, il fonda les éditions Narthang afin de publier des ouvrages en russe, en particulier ceux de Sa Sainteté. À cette époque, personne en Union soviétique n’aurait osé publier un livre sur le bouddhisme. Linnart Mäll, une délégation d’abbés de Bouriatie, y compris Shérab Jamtso, ainsi qu’une large délégation de Mongolie se rendirent en Inde pour assister à l’initiation de Kalachakra conférée par Sa Sainteté à Sarnath la dernière semaine de décembre. Je les rencontrai tous de manière informelle, puisque j’étais le traducteur pour l’initiation. En Inde, Mäll eut des conversations avec Sa Sainteté et son bureau afin de planifier une visite de Sa Sainteté en Estonie en juillet 1991. Mäll rencontra également de nombreux officiels tibétains pour discuter de liens plus poussés entre l’Estonie et le gouvernement tibétain en exil.
Quant aux abbés bouriates et à Shérab Jamtso, nous fûmes mis au courant de toutes les intrigues et luttes de pouvoir entre eux et le Comité bouddhique central. En dépit du chaos et des luttes intestines, le Conseil des ministres bouriate invita Sa Sainteté en Bouriatie en juillet 1991. Il s’agissait juste des questions de visas. Il y avait toujours le risque que chaque datsang et temple bouriate rivalise et fasse pression pour que Sa Sainteté leur rende visite, comme c’était arrivé à Denmo Locho Rimpotché et Kamtrul Rimpotché en septembre 1990, et que les datsangs ne coopèrent pas les uns avec les autres. Il y avait aussi beaucoup de remous pour savoir qui était en charge du Temple de Leningrad. Il y avait deux factions rivales qui étaient en désaccord sur les procédures de restauration. La visite envisagée de Sa Sainteté pour consacrer le Temple une fois restauré devrait être remise à plus tard.
Nous apprîmes aussi qu’il y avait beaucoup de conflits internes parmi les diverses factions bouddhistes en Mongolie également. Bien qu’il y eût des plans pour que Sa Sainteté confère l’initiation de Kalachakra à Oulan-Bator comme faisant partie de sa visite en Bouriatie en juillet, celle-ci aussi dut être remise à plus tard. Elle n’eut pas lieu avant août 1995.
Je participai à des discussions détaillées au sujet des plans de restauration du monastère médical, le Menba Datsang de Oulan-Bator, là où de futurs médecins seraient formés sous la direction du Dr Natsodorji. Il fut décider d’approcher l’UNESCO pour qu’elle prenne sous sa tutelle la restauration de la médecine tibéto-mongole, laquelle pourrait inclure notre projet avec Lukyanova. Dans notre proposition de projet, Sa Sainteté insistait sur le fait que la Mongolie avait une prétention plus crédible que celle des Russes à préserver la culture tibéto-mongole. Toutefois, le Dr Choedrak indiqua qu’une fois que la connexion avec l’UNESCO pourrait être établie, la médecine tibétaine gagnerait une crédibilité mondiale non pour son futur usage en Mongolie mais pour son usage immédiat en traitant avec succès le patients de Tchernobyl dans les immenses hôpitaux du gouvernement soviétique.
Giani Borasi, un homme d’affaire italien ayant des relations, offrit de contacter l’ambassade d’Italie pour essayer d’obtenir son soutien financier pour ce projet. Sa Sainteté demanda au Dr Natsodorji et à moi de coordonner tout le projet mongol, et je rédigeai un rapport et une proposition pour que Borasi les présente à l’ambassade. Cependant, rien dans notre plan ne rallia à notre cause l’appui de l’UNESCO ou celui de l’Italie.
Lukyanova et Rabdonov visitèrent Dharamsala en février 1991 pour des rencontres prolongées à l’Institut tibétain de médecine et d’astrologie avec Shewo Lobsang Dhargye, le directeur, et pour la signature des contrats que j’avais rédigés. J’eus également plusieurs rencontres avec Tenzin Tethong, le premier ministre du Gouvernement tibétain en exil, au sujet de plans supplémentaires pour nos projets en URSS et en Mongolie. Néanmoins, très peu d’entre eux se matérialisèrent dans la mesure où les conditions devenaient instables de manière croissante dans l’ancien et l’actuel monde communiste.
Le 21 mars 1991, à l’initiative de Gorbachev, un référendum eut lieu sur la préservation de l’Union soviétique en tant qu’Union d’États souverains. Bien que six républiques eussent boycotté le vote, les radicaux dans les autres républiques votèrent pour son adoption. Le plan, cependant, ne fut jamais mis en œuvre à cause du coup d’état qui se produisit en août, deux jours avant la signature officielle pour créer cette union.
Avant cela, le 9 avril 1991, la Géorgie déclara son indépendance par rapport à l’URSS, deuxième pays à agir ainsi après la Lituanie. Le 25 juin 1991, la Slovénie et la Croatie se séparèrent de la Yougoslavie. Dans la mesure où plus d’États firent sécession également, une succession de guerres commencèrent immédiatement après en Yougoslavie. Le 10 juillet, Yeltsin devint le président de la Fédération de Russie et Khasbulatov devint le président du Soviet Suprême de Russie.
Ce même jour, le 10 juillet, Sa Sainteté débuta une visite de vingt jours en URSS, accompagnée par le Dr Choedrak. Il commença à Oulan-Oudé par la célébration du 250ème anniversaire de l’acceptation russe tsariste officielle du bouddhisme en Bouriatie, y compris une visite à Ivolginsky Datsan. Dans le District de Tchita, il visita le Mont sacré Alkhanai et Aginsky Datsan. À Moscou, Sa Sainteté donne une conférence publique au Palais de la culture. L’auditoire le plus vaste, toutefois, eut lieu à Elista, en Kalmoukie, où Sa Sainteté donna des enseignements étendus.
Du 18 au 22 août, les extrémistes du Parti communiste organisèrent un coup d’état en protestation aux réformes du président Gorbachev. Ils arrêtèrent Gorbachev mais échouèrent à arrêter le président Yeltsin. Bien que critique à l’égard de Gorbachev, Yeltsin renversa la tentative de coup d’état et, le 23 août, suspendit le Parti communiste en Russie. Gorbachev reprit sa fonction de président de l’URSS, mais désormais Yeltsin devint le leader dominant tandis que l’Union soviétique continuait de tomber en morceaux.
Au milieu de ce bref coup d’état manqué, l’Estonie déclara son indépendance le 20 août. Le jour suivant, la Lettonie déclara son indépendance également, suivie par l’Ukraine le 24 août et la Biélorussie le 25 août.
Septième visite, d’août à octobre 1991
C’est également au beau milieu de cette tentative de coup d’état que je commençai ma tournée suivante en Europe de l’Est le 21 août 1991, laquelle comprenait la Tchécoslovaquie (Prague), la Pologne (Gdansk, Cracovie et Kuhary), la Hongrie (Budapest et Miskolc), la Roumanie (Oradea et Cluj), et la Bulgarie (Sofia).
M’arrêtant d’abord à Prague en plein milieu du coup d’état moscovite, je trouvai que la tension était forte chez les gens, effrayés que cela puisse être le signal d’un retour du communisme. Il y eut un sentiment de grand soulagement dans la ville quand les nouvelles arrivèrent le jour suivant que le coup d’état avait raté.
Durant les six mois qui s’étaient écoulés depuis la fois où je m’y étais rendu, Prague avait subi un changement notable. Il y avait beaucoup plus de commerce avec la Chine et on trouvait beaucoup de produits chinois dans les magasins. De la publicité occidentale était maintenant visible dans la ville, pour la plupart allemande, ce qui mettait certaines personnes mal à l’aise. Le mouvement séparatiste slovaque n’était pas encore très populaire, bien que certains hommes politiques à Bratislava le missent en avant. Le président Havel avait dit que si la Slovaquie voulait l’indépendance, il ne pouvait pas la forcer à rester avec l’autre moitié tchèque du pays.
La connexion entre le président Havel et les Tibétains avait continué de grandir. Un peu plus tôt cette année, le Dr Dorjé Wangyal de l’Institut de médecine et d’astrologie de Dharamsala avait visité Prague pour soigner le président Havel, et Lodi Gyari Rimpotché était venu en visite deux fois. Par ailleurs, au début de l’année, une [association] « Les Amis du Tibet » avait été fondée. À Prague, cette fois-là, je donnai une série de conférences à l’université Charles et à l’École des jeunes techniciens.
J’allai ensuite en Pologne où je pris connaissance des complications politiques qui conduisirent à l’élection de décembre. Lech Wałęsa était un excellent leader syndicaliste, mais maintenant, en tant que président, il lui était difficile de résoudre tous les problèmes auxquels le pays était confronté. Il y avait beaucoup d’instabilité et d’incertitude économiques, et les prestations sociales pour les retraités étaient menacées. Le budget pour l’éducation et la science avait été réduit de 30%, et les écoles devaient supprimer quatre heures de cours par semaine bien qu’on ait ajouté deux heures par semaine d’éducation catholique obligatoire.
L’élection du nouveau parlement se tiendrait le 27 octobre. Je rencontrai Jacek Kuron considéré comme le « parrain de l’opposition polonaise », qui briguerait un poste comme Membre du Parlement. Bien qu’il fût disposé à une visite en Pologne de Sa Sainteté, il fut d’avis qu’il vaudrait mieux attendre après les élections pour discuter de plans éventuels. Néanmoins, il y avait un intérêt populaire pour une telle visite. Au cours des mois précédents, avait été fondée une Association pour l’Amitié tibéto-polonaise. Durant mon séjour, je fis des conférences dans des centres du Dharma à Gdansk, Cracovie et Kuhary.
Je me rendis ensuite en Hongrie. Là, l’économie allait mieux que dans n’importe quel autre pays communiste que je visitai. Nombreux étaient les gens qui avaient commencé à monter des entreprises et il y avait déjà beaucoup de personnes qui s’étaient enrichies. Les retraités, toutefois, et les pauvres, rencontraient des difficultés. De plus, il y avait quelques 40.000 réfugiés hongrois qui venaient de Roumanie. Les Chinois n’avaient pas besoin de visas pour venir en Hongrie et il y avait environ 40.000 Chinois qui faisaient des affaires en Hongrie. Il y avait, cependant, un intérêt pour la création d’un Groupe hongrois de soutien aux Tibétains.
Il y avait désormais plusieurs groupes bouddhistes en Hongrie, et l’un, avec l’appui de la Corée [du Sud], projetait d’ériger un grand stoupa. Ils espéraient inviter Sa Sainteté pour le consacrer une fois achevé. Hetenye avait été chassé de la Mission bouddhique à cause de ses liens avec les communistes, et le centre fut renommé le Mandala d’Arya Maitreya. Je donnai une série de conférences à cet endroit de même qu’aux étudiants d’une école supérieure à Miskolc.
Pendant mon séjour en Hongrie, je fis un détour dans la région transylvanienne de la Roumanie. Depuis mille ans, la Transylvanie avait été une région autonome de la Hongrie mais avait été intégrée comme faisant partie de la Roumanie après la Première Guerre mondiale. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il y avait eu un large afflux de colons roumains, dont le nombre dépassait maintenant celui des Hongrois. Avant le renversement du président Nicolae Ceauşescu, tout le monde était contre les communistes. Dorénavant, les Roumains et les Hongrois étaient montés les uns contre les autres. Il y avait beaucoup de haine ethnique et de violence, parfois très brutales. La Securitate, la police secrète, avait simplement changé de nom et faisait partie désormais de l’armée. Bien qu’elle continuât d’exister, elle ne faisait rien pour arrêter cette violence. Les gens avaient plus de liberté qu’auparavant, même si c’était pour se battre entre eux.
Je donnai des conférences publiques à des groupes composés de Hongrois et de Roumains à Oradea et à Cluj. Oradea était l’une des villes les plus polluées dans lesquelles je suis jamais allé. Le gouvernement avait construit un vaste complexe chimique au beau milieu de la ville, lequel crachait des fumées jaunes toxiques jour et nuit. Les infrastructures étaient extrêmement pauvres. Pendant mon séjour dans cette ville, la maison où je demeurai, par exemple, n’avait pas d’eau. En revanche, les gens que je rencontrai étaient très accueillants et extrêmement reconnaissants de ma visite et de mes conférences.
Après mon retour à Budapest, je m’envolai pour Sofia, en Bulgarie, le 15 septembre, où j’eus des rencontres les trois jours suivants avec le général Stoyan Andreev (Conseiller national pour la Sécurité du président Zhelyu Zhelev) et Solomon Passy (membre du Parlement et président du Club atlantique de Bulgarie, qui rédigeait l’invitation à Sa Sainteté en tant que chef religieux) ainsi que le Dr Svechnikov (maintenant président de la Société de l’amitié tibéto-bulgare) afin de discuter des plans et de l’agenda pour la visite imminente de Sa Sainteté. Le général Andreev expliqua que les gens étaient méfiants au sujet des nouvelles réformes, en particulier depuis que le principal parti au Parlement (les socialistes) n’avait pas condamné le coup d’état russe en août, bien que le président Zhelev et son parti (le parti Vert) l’eussent fait. Après l’échec du coup d’état, toutefois, les gens étaient un peu plus convaincus que la Bulgarie ne retournerait pas au communisme.
La visite de Sa Sainteté faisait l’objet d’une large publicité, et le général Andreev espérait qu’elle serait capable d’aider à calmer la nation et montrer qu’il y avait, une nouvelle fois, une réforme réelle et du respect pour les droits de l’homme et pour la religion. La Bulgarie avait une tradition de respect des droits humains avant la période communiste. Par exemple, la Bulgarie n’envoya pas les Juifs dans des camps de concentration bien qu’elle ait été une alliée de l’Allemagne nazie.
Traditionnellement, la Bulgarie avait été le pays d’Europe de l’Est qui avait été le plus proche de la Russie puisque la Russie l’avait libéré des Turcs ottomans en 1878. Il m’informa néanmoins que la Bulgarie avait été le premier pays à reconnaître les trois États baltes. Pendant mon séjour en Bulgarie, les trois avaient été admis aux Nations Unies le 17 septembre. Il ajouta que la Bulgarie aimerait être un leader pour aider les pays à devenir pleinement indépendants de leurs vieux régimes communistes.
La Bulgarie était très pauvre. Il n’y avait jamais eu de révolution industrielle. Depuis la chute du communisme l’année précédente, le prix du pain et de la plupart des aliments avait été multiplié par dix dans la mesure où il y avait des pénuries de nourriture et d’essence, mais les salaires, eux, n’avait été multiplié seulement que par deux ou trois. Comme en Roumanie, les fermes collectives possédaient les tracteurs et autres équipements agricoles. Maintenant que la terre avait été privatisée, les fermiers ordinaires n’avaient pas de machines. Beaucoup se rabattaient sur les ânes et les chevaux pour les travaux des champs comme aux jours d’autrefois.
Je rencontrai le professeur Fol de l’Institut de Thraçologie qui avait passé un accord de coopération avec la LTWA. Mais l’institut n’avait pas d’argent et courait le danger d’être fermé par l’Académie bulgare des Sciences. Pour cette raison, ils avaient été incapables de mettre en œuvre aucun des programmes qu’ils avaient négociés avec la LTWA. Durant mon séjour à Sofia, je donnai des enseignements privés chez les gens.
Pendant les deux semaines précédant la visite de Sa Sainteté en Bulgarie, tandis que je donnai des conférences en Suisse, en Italie et en Espagne, l’Arménie déclara son indépendance le 21 septembre. Entre le 29 septembre et le 2 octobre, Sa Sainteté rendit une visite d’État à la Lituanie où il rencontra Vytauts Landsbergis (Président du Conseil suprême), Gediminas Vagnorius (Premier Ministre de Lituanie) et Anatolijs Gorbunovs (Président par intérim de la Lettonie). Durant son séjour en Estonie, les 3 et 4 octobre, Sa Sainteté rencontra Ülo Nugis (président du Conseil suprême) et délivra des conférences publiques à de vastes foules à Tartu et Tallinn ainsi qu’un séminaire privé à des étudiants de l’Institut mahayana à l’université de Tartu, organisé par Linnart Mäll.
Je retournai à Sofia le Ier octobre et vérifiai les derniers préparatifs pour la courte visite de Sa Sainteté, les 4 et 5 octobre. Sa Sainteté arriva accompagnée d’une large équipe, et nous demeurâmes tous dans la résidence officielle réservée aux chefs d’états en visite. C’était un gigantesque bâtiment et, excepté par notre équipe, totalement vide. Pendant la visite, Sa Sainteté eut une rencontre formelle mais très chaleureuse avec le président Zhelev et ses ministres, fit un discours au Club atlantique et à la Société d’amitié tibéto-bulgare, tint une conférence de presse, et donna une conférence à l’université de Sofia « Saint Kliment Ohridski ». Après la visite de Sa Sainteté, je partis pour les États-Unis et une tournée en Amérique du Sud.
Période intérimaire entre les visites, d’octobre 1991 à mars 1992
Nombre d’événements spectaculaires se déroulèrent en Union soviétique durant le reste de l’année. Depuis la fin du mois d’août et se poursuivant jusqu’à la fin de l’année, les républiques restantes, une par une, déclarèrent leur indépendance par rapport à l’URSS. Le 8 décembre 1991, la Communauté des États Indépendants (CIS) fut fondée comme zone de libre échange entre la Fédération de Russie, l’Ukraine et la Biélorussie. Le 21 décembre, le reste des républiques rejoignit la CIS, excepté les États baltes et la Géorgie. Puis, le président Gorbachev décréta la dissolution de l’Union soviétique le 26 décembre. Yeltsin continua en tant que président de la Fédération de Russie.
Huitième visite, de mars à avril 1992
Je suis retourné en Europe de l’Est le 6 mars 1992, ayant voyagé et donné des conférences sans interruption aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Europe de l’Ouest après avoir quitté la Bulgarie. Cette fois, la visite comprenait l’Allemagne (Berlin), la Pologne (Varsovie), la Fédération de Russie (Leningrad), la Lettonie (Tartu, Tallinn), à nouveau la Fédération de Russie (Moscou), l’Ukraine (Donetsk et Kiev), la Biélorussie (Minsk), et la Lituanie (Vilnius).
J’ai commencé par Berlin où les Berlinois de l’Est pouvaient maintenant se joindre à mes conférences dans une Société bouddhiste de l’ouest. Alors que la réunification était déjà vieille de presque une année et demie, il y avait toujours une grande différence entre l’ouest et l’est. Les Soviétiques n’avaient procédé à quasiment aucune reconstruction tandis qu’ils contrôlaient l’Allemagne de l’Est et beaucoup de travaux étaient nécessaires. Les Allemands de l’Ouest devaient s’acquitter d’un impôt supplémentaire de « solidarité » pour payer la reconstruction et le ressentaient amèrement. Les Allemands de l’Est étaient traités comme des citoyens de seconde zone et, passée l’euphorie initiale, étaient déçus de la façon dont on les traitait. Quand il y avait un doublement des bureaux et des emplois entre Berlin ouest et est, comme dans les établissements pour le traitement des eaux, l’un des bureaux devait être fermé et nombre de ses employés renvoyés.
Je continuai par la Pologne. Des élections pour élire un Parlement s’étaient tenues en octobre 1991. Avant l’élection, Wałęsa avait dit que tous les communistes devraient être persécutés pour leurs crimes. Cela poussa tous les anciens communistes à voter pour le Parti socialiste démocratique (l’ancien parti communiste) afin de se défendre. Le parti de Wałęsa arriva quatrième. Le pouvoir réel semblait être détenu par le Syndicat national chrétien, lequel essayait de faire de la Pologne un état catholique fondamentaliste. Le parlement n’acceptait pas le tout dernier budget. Les gens étaient dégoûtés par le gouvernement, et la coalition changeait constamment.
Durant mon séjour, je fis une conférence à l’université de Varsovie et dans un centre bouddhique. Je rencontrai le professeur Bronislaw Geremek, le président de la Commission parlementaire pour les affaires étrangères qui s’était exprimé au sujet des droits humains des Tibétains alors qu’il était à Pékin l’année précédente. Lui et quelques membres du Parlement étaient très désireux d’organiser une visite de Sa Sainteté en Pologne. Ils suggéraient que la branche polonaise du Comité Helsinki, le plus prestigieux groupe des droits de l’homme en Europe de l’Est, fasse l’invitation. Cette visite se matérialisa l’année suivante, en mai 1993, quand Sa Sainteté rencontra finalement Lech Wałęsa.
J’allai ensuite à Leningrad, revenue à son ancienne appellation, Saint-Pétersbourg. Shérab Jamtso, appelé désormais Guélong Samayev, avait complètement rompu les liens avec le Comité bouddhique et, bien que faisant encore l’objet de nombreux scandales, était toujours l’abbé auto-désigné du Temple de Leningrad. Sa restauration était encore incomplète et, bien que Sa Sainteté eût accepté d’offrir les matériaux pour remplir la statue du bouddha principal et d’envoyer des moines pour cela, ils n’étaient pas prêts pour cette tâche. Néanmoins, je donnai une série de conférences dans ce Temple de même qu’au Centre d’accueil bouddhiste.
Il y avait de nombreux centres bouddhiques et autres centres spirituels à Saint-Pétersbourg. Le gros problème était que là comme dans toute l’ancienne Union soviétique il y avait de nombreux faux maîtres, parfois fous – l’un, par exemple, prétendait être le Roi de Shambhala – qui démarraient des centres, or les gens n’avaient pas le bagage nécessaire pour faire la différence entre les enseignants qualifiés et les faux maîtres.
De Saint-Pétersbourg, je me rendis à Riga en Lettonie. Le gouvernement letton dirigé alors par de vieux communistes avait simplement changé le nom de son parti. Ces vieux communistes détenaient tout le pouvoir économique et la corruption était tout le temps très élevée. Je rencontrai Guido Trepsha qui était en train de publier les livres de Sa Sainteté avec Terentyev aux éditions Narthang. Il souhaitait créer un Groupe de soutien tibéto-letton. Pendant mon séjour à Riga, je fis une conférence à l’Académie lettone des Arts.
J’allai ensuite en Estonie où j’appris que le premier ministre et la majorité des membres du gouvernement avaient été renversés au moment de la visite de Sa Sainteté et que désormais la plupart des dirigeants politiques était d’anciens communistes favorables à la Chine. De manière générale, cependant, le gouvernement était chaotique dans la mesure où une constitution n’avait toujours pas été adoptée. Les projets pour des centres culturels tibétains tant à Tallinn qu’à Riga n’étaient pas encouragés. Lors de mon séjour en Estonie, je donnai une conférence à l’Institut Mahayana de l’université de Tartu ainsi qu’à la Société bouddhiste estonienne de Tallinn.
Je me rendis ensuite à Moscou le 26 mars. À ce moment-là, on avait l’impression que la Fédération de Russie se briserait en davantage de morceaux. Déjà, le Tchétchénie, le Tatarstan et la Kabardino-Balkarie avaient proclamé leur indépendance, et on s’attendait à ce que bientôt le Daghestan et le Bashkortostan fassent de même. C’étaient des régions musulmanes. La République cosaque du Don voulait se joindre à la Kalmoukie. Il y eut même des manifestations en Bouriatie. La situation économique dans la Fédération de Russie était pire que dans n’importe quel autre pays de la CIS [Communauté des États Indépendants]. Bien qu’il y eût plus de nourriture dans les magasins que dans le passé, elle restait trop chère pour la majorité des gens. Le salaire moyen était de 10 US$ par mois (1000 roubles) et un kilo de beurre, par exemple, coûtait 170 roubles. À cause du prix trop élevé de l’essence, il y avait très peu de voitures dans les rues.
Quand Sa Sainteté avait été à Moscou en juillet de 1991, elle avait accepté une proposition d’ouvrir un Centre culturel tibétain à Moscou. En octobre, alors qu’ils étaient à Moscou, Ngawang Rabgyal, qui dirigerait le Centre, et Terentyev avaient rédigé une ébauche de constitution pour le Centre. La Fondation internationale pour la survie de l’Humanité qui devait se joindre comme partenaire dans une entreprise commune était maintenant tombée en disgrâce à cause de son association avec Gorbachev. Une nouvelle loi avait abandonné les prérequis pour des entreprises communes, et Lukyanova avait offert de l’espace pour des bureaux dans son Institut panrusse de Médecine traditionnelle. Toutefois, l’ébauche de constitution aurait encore besoin d’être finalisée à Dharamsala.
Lukyanova recevait maintenant le plein soutien financier pour notre projet médical de la part du président Yeltsin et du ministre russe de la Santé. Ils lui avaient donné un bureau composé de six pièces et trois hectares et demi de terrain pour pouvoir y construire. Les propriétés et les bâtiments plus vastes qui avaient été mis à notre disposition pendant la période soviétique n’étaient plus disponibles. Lukyanova et le gouvernement russe restreignaient le programme à la Fédération de Russie et ne traitaient que les seuls patients russes, en dépit des besoins d’innombrables patients de Tchernobyl en Ukraine et en Biélorussie. Les Ukrainiens et le Biélorusses réagissaient de même et voulaient des programmes complètement distincts qui leur soient propres.
Bien que toutes les plantes médicinales nécessaires à la fabrication des médicaments ne fussent pas trouvées en Sibérie durant la visite du Dr Choedrak en juillet 1991, Lukyanova était déterminée à aller de l’avant. Pour l’instant, elle ne disposait que d’un médecin bouriate pour soigner les patients mais certaines personnes mettaient en doute ses capacités. Le Dr Dawa Dolma qui avait été dépêchée par l’Institut de médecine et d’astrologie à la fin de 1990 pour soigner les officiels gouvernementaux de haut-rang, lesquels avaient demandé notre aide [par souci de confidentialité leurs noms seront tenus secrets], viendrait à nouveau en mai 1992 pour un séjour de six mois.
Le projet continua à moindre échelle jusqu’à la mort de Lukyanova dans un accident d’avion le 23 mars 1994. Les résultats avaient été couronnés de succès pour les patients qui avaient été soignés, mais dans la mesure où les trois pays affectés ne coopéreraient pas entre eux, où personne n’assurait la coordination à Moscou et où personne en Russie ne payait les billets d’avion pour les médecins tibétains venant de Dharamsala, tristement le projet fut abandonné.
Au moment de ma visite en mars 1992, Lukyanova avait renvoyé Rabdonov. Il était maintenant directeur exécutif de l’Institut bouddhique qui avait été établi l’année précédente par Junsei Tarasawa, un riche prêtre bouddhiste Nichiren originaire du Japon. C’était principalement un institut éducatif qui utilisait les salles de l’université technique de Moscou où se tenaient des cours de tibétain dispensés par Rabdonov.
Pendant ce temps, le Comité bouddhique devrait rendre vacant son bâtiment moscovite pour le 1er mai 1992. Si le gouvernement ne lui en attribuait pas un autre, il devrait cesser d’avoir un représentant à Moscou. Le Comité bouddhique était toujours incertain quant à son rôle dans la nouvelle Russie. Ils aimaient toujours se considérer comme une bureaucratie de style communiste centralisé dans laquelle ils étaient les seuls représentants du bouddhisme en Russie. En réalité, ils représentaient seulement les Bouriates et peut-être aussi les habitants de Touva dans la mesure où ces derniers étaient encore trop faibles pour s’organiser eux-mêmes. Les Kalmouks restaient complètement à part.
Le 29 mars, je m’envolais pour Donetsk, en Ukraine, avec la compagnie aérienne ukrainienne. Il n’y avait pas encore d’infrastructures dans les aéroports pour cette compagnie. Nous, les passagers du vol, devions porter nos bagages jusqu’à l’avion, et les charger nous-mêmes dans la soute. Le vol était bondé et plusieurs passagers se tinrent debout dans l’allée pendant tout le voyage. Une fois à Donetsk, le contrôle des passeports se faisait dans l’avion, puis nous devions décharger nos bagages nous-mêmes.
Donetsk, où se trouvaient les plus grandes mines de charbon de l’URSS, avait une population internationale composée de nombreux Russes mais aussi d’autres groupes ethniques. En Ukraine, les gens ne s’identifiaient pas tant par la langue qu’ils parlaient mais plutôt par l’église à laquelle ils appartenaient, pour la plupart à l’église catholique grecque dans l’ouest de l’Ukraine ou à l’église russe ou ukrainienne orthodoxe dans le reste du pays. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, un intérêt pour la religion avait resurgi, lequel incluait un intérêt pour le bouddhisme. Comme à Moscou, toutefois, on vit l’émergence de plusieurs maîtres charlatans prétendant représenter le bouddhisme tibétain. Je rencontrai le chef du Conseil religieux de la région de Donetsk, qui partageait avec moi sa préoccupation à ce sujet.
À Donetsk, j’ai enseigné à l’université libre de Donetsk, où six membres de la Faculté enseignaient le bouddhisme et d’autres religions d’Asie avec un minimum d’information sur ces sujets. Ils étaient animés néanmoins du souhait d’en apprendre plus. Le doyen, que j’ai rencontré, avait envoyé une requête à Dharamsala pour inclure son université dans une tournée de conférences qui seraient données par des Guéshés envoyés en Russie dans le futur.
Je suis allé également à Kiev, où j’ai donné des conférences à la Maison des Savants et y ai rencontré le professeur Nikolai Kulinich, le Député directeur de l’Institut ukrainien des relations internationales et Consultant auprès du Comité parlementaire ukrainien pour les relations avec l’étranger. Il expliqua que le président Leonid Kravchuk avait été à la tête du Département idéologique du Comité central du Parti communiste ukrainien. La plupart des gens ne lui pardonnaient pas son passé communiste, mais il n’y avait aucun parti d’opposition puissant. Le président Kulinich prédisait que le CIS [la Communauté des États Indépendants] se désagrégerait à la fin de l’année. Tous ses membres haïssaient la Russie ainsi que toute tentative d’autorité centrale de la part de Moscou. Bien que je n’aie pas soulevé la question de la nécessité de travailler ensemble avec Moscou au sujet de notre projet médical, il était clair que l’Ukraine n’accepterait aucune forme de coopération avec les gens impliqués dans notre projet à Moscou.
De Kiev, je me suis rendu à Minsk, en Biélorussie, sans doute la plus grande ville que j’aie jamais vue dans l’ancienne Union soviétique. Ayant été presque totalement détruite au cours de la Seconde Guerre mondiale, elle avait été reconstruite presque exclusivement de barres de bâtiments de couleur fade, composés d’appartements dans le style soviétique. Le Parlement et, en son sein, le Conseil Suprême de Biélorussie, avait été élu parmi les officiels du vieux Parti communiste. Le président, Stanislav Shushkevich, avait été professeur de physique nucléaire et constituait la seule alternative aux communistes mais était considéré comme faible et inefficace, et les gens n’en étaient pas satisfaits. Il y avait un grand besoin de réformes, mais les changements arrivaient beaucoup trop lentement. De plus, les gens de Minsk ressentaient comme un fardeau économique le fait que leur ville soit la capitale de la CIS, et beaucoup voulaient voir sa dissolution.
J’ai rencontré le ministre des Affaires Étrangères, Piotr Krafchenko, qui a expliqué que, bien que la politique étrangère de la Biélorussie n’ait pas été pleinement formulée, la priorité était d’entretenir de bonnes relations économiques avec la Chine. Le problème principal en Biélorussie, m’a-t-il dit, était Tchernobyl, mais quand j’ai mentionné notre projet médical basé à Moscou, il m’a fait savoir que jamais la Biélorussie ne coopérerait avec un projet soutenu par la Russie. Si nous souhaitions avoir une association quelconque avec le gouvernement biélorusse, nous devrions faire des propositions concrètes pour un programme séparé d’avec elle. Ceci, bien sûr, n’était pas possible. Pendant mon séjour à Minsk, j’ai donné une conférence publique devant un large public à l’Institut de la Culture.
Je pris ensuite le train pour Vilnius, en Lituanie, le 5 avril, mon dernier arrêt pendant cette tournée. Alors que j’étais à Minsk, une résolution était passée au Congrès des députés du peuple de Russie pour priver Yeltsin des pouvoirs exécutifs qu’on lui avait accordés à la fin de l’année 1991 afin de diriger l’économie. Il fut capable de les convaincre de laisser tomber la résolution et d’être patients avec les réformes. Mais cela montrait le niveau d’instabilité et d’incertitude qui régnait à cette époque.
En Lituanie, je fus l’hôte officiel du Groupe parlementaire de soutien au Tibet, et j’eus une rencontre avec dix de ses membres éminents. Cette rencontre fit l’ouverture du journal télévisé du soir. À cette époque, la Lituanie n’avait pas de président et Landsbergis, en tant que chef du Parlement et soutien de longue date de Sa Sainteté, était la personne la plus puissante du pays.
Le Groupe parlementaire, avec l’aval et le soutien de Landsbergis, proposa l’ouverture d’un Bureau de Sa Sainteté à Vilnius. Il pourrait exercer sa juridiction non seulement sur les États baltes, mais aussi sur l’Ukraine, la Biélorussie, la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie puisque ces pays n’accepteraient jamais de dépendre d’un bureau moscovite. Nous discutâmes également des possibles étapes préliminaires pour une reconnaissance, par la Lituanie, du Gouvernement tibétain en exil à Dharamsala. Durant mon séjour à Vilnius, je fis une conférence à l’université de Vilnius, patronnée par l’Institut lituanien des Études bouddhiques. Ceci mit un terme à ma tournée, le 8 avril 1992.
La période allant d’avril à décembre 1992
L’offre d’établir un bureau pour Sa Sainteté à Vilnius n’aboutit jamais. En septembre 1992, un Bureau du Tibet fut établi à Budapest pour représenter Sa Sainteté dans toute l’Europe de l’Est. Les États baltes seraient sous la juridiction de l’Office du Tibet à Londres, de concert avec les pays scandinaves. Le 23 avril 1993, un Bureau du Tibet fut établi à Moscou pour représenter Sa Sainteté en Russie, dans le reste de la CIS et en Mongolie.
Par ailleurs, en septembre 1992, Sa Sainteté visita [la république de] Touva et la Kalmoukie où il consacra le terrain sur lequel seraient construits les nouveaux monastères. Pendant son séjour en Kalmoukie, Sa Sainteté nomma le jeune adolescent américano-kalmouk, Telo Rimpotché, en qualité de Shadjin Lama, c’est-à-dire de chef spirituel des bouddhistes kalmouks.
Plus tard, cette année-là, le 9 décembre 1992, Yeltsin survécut à une motion de censure du Congrès russe des Députés du peuple. Par contraste avec les troubles politiques dans la majorité de l’ancienne Union soviétique, la Tchécoslovaquie se scinda pacifiquement en les républiques tchèque et slovaque, le 31 décembre 1992.