L’éthique sexuelle bouddhique : une perspective historique

Ce soir nous allons parler de l’éthique sexuelle bouddhique. À l’instar de tous les autres enseignements bouddhiques, il convient de situer celui-ci dans le contexte structurel de base du bouddhisme, c’est-à-dire dans les quatre nobles vérités. Très brièvement, rappelons que le Bouddha a parlé des vraies souffrances que nous expérimentons tous – c’est la première noble vérité – la vraie souffrance de la peine et de la douleur, et la souffrance du bonheur ordinaire qui ne dure jamais et se change en peine – comme quand nous mangeons sans arrêt notre nourriture favorite et que la sensation de plaisir éprouvée au début devient désagréable au fur et à mesure que notre estomac se remplit.

Il y a aussi la souffrance omniprésente, laquelle constitue le support d’expérience des deux premières et n’est autre que notre renaissance à la récurrence incontrôlable avec un corps et un esprit, laquelle renaissance va être le support de la souffrance et du bonheur ordinaire. La vraie cause de toutes ces choses est notre inconnaissance des causes et des effets et de la réalité, avec les émotions perturbatrices qu’elle génère et les comportements karmiques qui découlent de ces dernières – qu’il s’agisse de comportements destructeurs ou constructifs, car même un comportement constructif, quand il est mêlé à de la naïveté au sujet de la façon dont nous existons et dont toutes les choses existent, continue de perpétuer notre samsara.

La troisième vérité est qu’il est possible d’atteindre une vraie cessation de la souffrance en se débarrassant de ses vraies causes de sorte qu’elle ne se reproduira jamais plus. La quatrième vérité est la vraie voie de l’esprit, autrement dit : la manière de penser, mais aussi les manières d’agir et de parler qu’elle génère, lesquelles vont nous permettre d’atteindre la vraie cessation.

Voilà pour la structure de base des enseignements bouddhiques. Ainsi, quand on parle d’éthique sexuelle, il incombe de comprendre la place de la sexualité dans le cadre des vraies causes de la souffrance. Et si nous voulons atteindre une vraie cessation de la souffrance – et, plus spécifiquement, la cessation de la renaissance samsarique en tant que support qui va inclure à la fois la souffrance de ne pas être heureux et celle du bonheur ordinaire, nous allons devoir surmonter les aspects difficiles de notre comportement sexuel.

Quand on parle d’éthique et d’autodiscipline éthique dans le bouddhisme, on ne parle pas d’obéissance à un ensemble de lois, car ce concept occidental provient soit des religions bibliques, soit du droit civil. Tout le fondement de l’éthique bouddhique est structuré en fonction de la conscience discriminante. Autrement dit, ce n’est pas l’obéissance aux lois qui est à la base de notre conduite éthique, mais la discrimination entre ce qui est bénéfique ou utile, et ce qui est nocif. Donc, personne ne dit qu’il faut éviter les types de comportements qui deviendront des causes de souffrances et de problèmes, car il y va de notre choix. Si l’on veut éviter la souffrance, si l’on veut s’en débarrasser, le Bouddha a indiqué quels types de comportements il convient d’éviter. Ensuite, c’est à chacun de décider. Ainsi, la question n’est pas d’être bon ou mauvais ni de se soumettre à des règles, et il n’y a pas de concept de culpabilité ; la culpabilité, c’est quand on enfreint une loi.

Ainsi, toute la discussion sur l’éthique sexuelle est axée sur l’aspect de la conscience discriminante. Si nous ne sommes pas capables d’éviter un certain type de comportement sexuel problématique, il existe néanmoins de très nombreux facteurs qui permettent de modifier la quantité de souffrance que notre comportement va nous créer. Alors ce que nous essayons de faire, c’est de réduire le poids des actes sexuels inappropriés. Cela implique la nécessité de discriminer entre ce qui rendra une action plus lourde ou plus légère, et d’essayer d’en alléger les conséquences autant que faire se peut.

Pour cela nous avons besoin de comprendre certaines catégories servant à classifier les différents types de comportements. Il y a les actions « non recommandables » (kha-na ma-tho-ba), c’est-à-dire celles que l’on ne recommanderait à personne. Elles ne sont pas dignes d’éloge et vont créer des problèmes. Certaines sont « non recommandables par nature » (rang-bzhin kha-na ma-tho-ba), c’est-à-dire qu’elles le sont pour tout le monde ; d’autres sont « non recommandables par prohibition » (bcas-pa’i kha-na ma-tho-ba), c’est ainsi qu’on les appelle, ce sont celles que le Bouddha a recommandé d’éviter à certaines personnes dans certaines situations. Pour l’essentiel, ces actions sont neutres sur le plan éthique ; par exemple, pour un moine ou une nonne, le fait de manger après midi. Manger après midi est une action éthiquement neutre, mais si vous êtes moine ou nonne et que vous voulez avoir l’esprit clair pour méditer le soir et le matin, le mieux est d’éviter de manger après midi.

Contrastant avec ces actions non recommandables par prohibition qui sont éthiquement neutres, les actions non recommandables par nature sont destructives ; il en résultera de la souffrance, sauf si on les purifie. Néanmoins, tout comportement sexuel est non recommandable par nature. C’est quelque chose que nous, les Occidentaux, n’aimons pas entendre. Mais il est important de savoir pourquoi il en est ainsi. Tous les comportements sexuels sont destructifs parce que – d’après le texte, et je suis sûr que nous pouvons le confirmer d’après notre expérience – ils accroissent les émotions perturbatrices. Or, si nous voulons obtenir la libération du samsara, il nous faut surmonter les émotions perturbatrices. Donc, si nous voulons obtenir la libération, nous devrons finalement abandonner tous les types de comportement qui vont accroître les émotions perturbatrices.

Si on prend les enseignements du tantra de Kalachakra, il y est expliqué que l’activité sexuelle et le processus de l’orgasme augmentent le désir et l’attachement. On veut cet orgasme. Et quand on l’a, il est déjà fini, alors on a de la colère parce qu’il est fini… on ne veut pas qu’il soit fini. Après quoi on sombre dans un état de naïveté car on se retrouve dans un état complètement hébété. C’est ce qu’il est dit dans le texte. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous reconnaîtrons probablement que c’est ce qu’il se passe.

D’après les enseignements, nous savons que tout le monde n’a pas besoin d’être moine ou nonne pour pouvoir atteindre la libération et l’illumination. On peut aussi être chef de famille. Qu’est-ce qu’un chef de famille ? Un chef ou une cheffe de famille est quelqu’un qui a une épouse ou un époux, des enfants et une maison. Cela ne veut pas dire que cette personne soit active sur le plan sexuel. Alors si nous voulons vraiment atteindre la libération, nous allons devoir, à un certain moment, cesser d’avoir une activité sexuelle. Ce sont les faits.

Certes, la plupart d’entre nous ne sont pas prêts à renoncer à avoir une vie sexuelle. Mais ne nous leurrons pas : le bouddhisme n’est pas plein d’idées romantiques du genre « comme il est merveilleux de coucher ensemble et de rendre quelqu’un d’autre heureux ! » Désolé, mais ce n’est pas ce que dit le bouddhisme. Le bouddhisme rangerait ce genre de considération dans la catégorie des vues incorrectes qui consistent à considérer la souffrance comme du bonheur. Quand nous avons une activité sexuelle avec quelqu’un d’autre, nous essayons de rendre cette personne heureuse, mais nous obtenons le deuxième type de souffrance, c’est-à-dire : la souffrance du bonheur ordinaire qui passe, ne dure pas, et ne fera qu’augmenter les émotions perturbatrices.

Ici, la question est… et je pense que c’est très important… de ne pas être naïf au sujet de ce que pense le bouddhisme de la sexualité. Si nous devons nous engager dans une activité sexuelle – n’importe laquelle – au moins faut-il comprendre quelles en sont les implications au niveau profond, et ne pas idéaliser la sexualité. Prenez la chose pour ce qu’elle est, et n’en faites pas tout une affaire !

En ce qui concerne la catégorie des comportements sexuels non recommandables par nature, il y a deux divisions : celle des comportements sexuels « inappropriés » (log-g.yem), et celle des comportements sexuels que l’on appelle « non inappropriés » (log-g.yem ma-yin-pa), lesquels, selon moi pourraient être appelés comportements sexuels « appropriés ». Cela veut dire que la souffrance générée par un comportement sexuel inapproprié est plus grande que celle générée par un comportement sexuel approprié. Mais attention ! Personne ne nie que l’activité sexuelle procure un bonheur ordinaire ! Mais ce bonheur ordinaire est un type de souffrance.

Un comportement sexuel approprié serait une relation sexuelle classique pénis-vagin avec son conjoint marital. Tout autre chose ne peut avoir que l’attachement et le désir comme motif. Ce premier type de relation sexuelle, au moins, peut permettre de concevoir un enfant, ce qui, de ce point de vue, rend l’acte moins lourd.

Mais qu’est-ce qu’un comportement sexuel inapproprié ? Si nous connaissons la liste des dix actions destructrices, c’est le comportement sexuel qui se trouve sur cette liste. Les explications détaillées des comportements sexuels inappropriés ont suivi une lente évolution, et il est évident que de nombreux problèmes peuvent survenir quand on essaie de comprendre les divers contextes historiques et les raisons pour lesquelles le sujet a fait l’objet d’une élaboration croissante. Les ajouts ont-ils été faits plus tard par des moines puritains en Inde – tout cela s’est passé en Inde – ou les derniers développements [textuels] étaient-ils implicitement contenus dans les toutes premières énumérations, et les commentateurs ultérieurs se sont-ils contentés d’en expliciter le contenu ? Les maîtres tibétains diront que tout était là dès le début de manière implicite. Néanmoins, il est très intéressant de voir ce qui a été spécifié, quand et par qui, car cela nous met un peu sur la piste pour pouvoir définir ce qui est plus lourd [de conséquences] et ce qui l’est moins. Si quelque chose a été mis en avant dès le début, nous pouvons être sûrs que parmi les différents types de comportements sexuels inappropriés, celui-ci est le plus lourd.

Même le mot « inapproprié » (log-pa) est extrêmement difficile à traduire, c’est le même que nous retrouvons dans « vues distordues ». Dans d’autres contextes, il est traduit par « distordu », mais on ne peut pas adopter cette traduction ici, car dans nos langues [occidentales], « distordu » signifie « perverti », ce qui n’est absolument pas le sens ici. Parfois, dans certains contextes, il veut tout simplement dire « opposé », et je pense que c’est le terme le plus proche ici. Il désigne l’opposé, soit tout ce qui n’est pas un comportement approprié. Quant à l’expression « comportement sexuel contraire » – c’est-à-dire contraire au premier – elle serait maladroite. Quelquefois j’ai traduit par « comportement sexuel malavisé » et d’autres fois par « inapproprié ». Aucune de ces traductions n’est bonne, mais en ce moment j’emploie le mot « inapproprié », bien que mon choix puisse être inapproprié. Cela signifie : « tout ce qui n’est pas approprié ».

Les textes du vinaya traitent de la discipline monastique des moines et des moniales ; parmi les vœux concernant à la fois les moines et les moniales, il y a celui de ne pas servir d’intermédiaire à un mariage ou à une liaison sexuelle. Pour ce qui est des moines, il y a d’habitude une longue liste de différents types de femmes, et certains vinayas contiennent aussi une liste analogue de types d’hommes. Les types de femmes sont les femmes mariées ou sous la garde de quelqu’un, et la liste est longue : le père, la mère, la sœur, le frère, etc. Selon l’explication donnée, « sous la garde » indique que la fille n’est pas autorisée à prendre ses propres décisions – autrement dit, que tout lui est dicté par son gardien. Rappelez-vous, nous parlons de l’Inde antique, donc pas de place ici pour les concepts de libération féminine ou pour les droits de la femme.

Ensuite on retrouve la même liste dans les soutras du théravada en tant que liste des types de personnes inappropriées pour être des partenaires sexuel(le)s : c’est la même liste. Ainsi, nous pouvons voir que très tôt, dès le début, il y a une relation très étroite entre l’éthique sexuelle qui s’applique aux moines et aux moniales et celle qui s’applique aux personnes laïques.

Dans les souttas [suttas] eux-mêmes – en pāli, les suttas du théravada – il est expliqué que ces personnes sont des partenaires inappropriées principalement parce qu’une relation sexuelle avec l’une d’elles entraînerait beaucoup d’autres actions destructives à sa suite. Cela pourrait pousser au mensonge, et si le gardien ou le mari venait à s’en rendre compte, on pourrait être amené à le tuer, ou être obligé de voler pour le soudoyer ; ou cela pourrait conduire à des disputes au sein de sa propre famille, et ainsi de suite. Beaucoup trop d’actions destructives en résulteraient, il y en a toute une liste dans les suttas en langue pālie.

Si l’on regarde dans la littérature bouddhique pālie plus tardive, il est expliqué dans les commentaires que dans le cas d’une relation sexuelle avec une femme à qui son gardien ne donne pas la permission, seul l’homme commet une transgression karmique. La femme ne commet pas de transgression karmique, sauf si elle développe du désir et de l’attachement avant ou pendant l’acte. C’est à mettre en parallèle avec l’une des règles concernant les moines et les moniales. Si une nonne est violée, elle n’enfreint pas ses vœux, sauf si elle développe du désir et de l’attachement au cours du viol. C’est le même cas : si une femme est violée et ne développe ni désir ni attachement, elle ne commet pas de transgression karmique. Ce qui est rajouté ici et que je n’ai jamais retrouvé dans aucun autre texte ni tradition bouddhique, c’est que si le couple reçoit la permission – si la femme reçoit la permission du gardien ou du mari – il n’y a pas de transgression, ni pour l’homme ni pour la femme. Donc, si les parents disent : « Bon, c’est d’accord, ma fille est active sur le plan sexuel », c’est OK. Mais si les parents sont vraiment absolument contre, c’est une transgression karmique. On peut comprendre pourquoi ce serait le cas, car on pourrait être obligé de mentir au sujet de la relation, ou la situation pourrait être la cause de disputes et de gros problèmes si les parents découvraient la vérité.

Rappelez-vous, toute la question concerne le volume de souffrances et de problèmes crée par votre conduite sexuelle. Cela n’a rien à voir avec la question d’être une bonne ou une mauvaise personne. Mais il n’est pas précisé dans ce cas si la femme veut ou ne veut pas avoir de rapports sexuels. Considérant la situation de notre point de vue, nous dirions : « Mais qu’en est-il des parents qui, en Asie du Sud-Est, sont si pauvres qu’ils donnent la permission à leur fille et la livrent à la prostitution ? Est-ce OK, parce que la fille a la permission de ses parents ? » Il n’est pas précisé dans les textes si cela dépend de l’accord de la femme. Donc, de toute évidence, nous nous trouvons devant un cas au sujet duquel, comme je l’ai expliqué auparavant, le fait qu’il ne soit pas mentionné ne signifie pas qu’il ne soit pas implicite dans la description.

Encore une fois, il convient d’user de sagesse discriminante pour analyser les choses.

Maintenant, si nous regardons dans les vinayas de certaines autres traditions anciennes – il y avait dix-huit traditions du hinayana et chacune a son propre vinaya –, nous trouvons sur la liste quelques catégories supplémentaires de partenaires sexuels inappropriés. Vous voyez, c’est aussi un grand problème ici, car toute la discussion de l’éthique sexuelle est décrite seulement du point de vue masculin. Le fait qu’il n’y a pas d’explications concernant les partenaires inappropriés pour une femme signifie-t-il qu’il n’y a pas d’éthique sexuelle pour les femmes ? Certes non ! La réponse serait implicite dans l’explication selon laquelle on devrait dresser une liste parallèle du côté des femmes. Certains vinayas ajoutent les nonnes qui ont fait vœu de ne pas avoir de relation sexuelle et les prisonniers – un prisonnier étant quelqu’un qui est retenu en prison par le roi, il serait inapproprié de le faire sortir et d’avoir une relation sexuelle avec lui car il est la propriété du roi.

L’une des traditions du hinayana est celle du sarvastida. La tradition tibétaine vient essentiellement de celle-ci pour ce qui est de son vinaya et de ses discussions des écoles philosophiques du hinayana, vaibashika et sautantrika – tout ceci est dans l’école sarastivada. Le vinaya suivi par les Tibétains est le mulasarvastida, une tradition plus tardive au sein du sarvastida.

Dans l’un de ses tout premiers textes, sur la liste des partenaires inappropriés, il est fait mention de « voyageurs sans défense » dans le contexte de comportements abusifs envers quelqu’un qui voyage seul sur la route, non protégé par quiconque. D’autre part, les étudiants y sont aussi mentionnés, et nous trouvons l’emploi d’un autre terme technique : « conduite de célibat » (tshangs-spyod), « brahmacharya » en sanskrit. Bramacharya signifie littéralement « conduite propre ou pure ». Dans le cadre de la conduite sexuelle inappropriée, il y a deux catégories : « la conduite de non-célibat » (mi-tshangs-spyod) et, littéralement, « l’absence de conduite de non-célibat » (mi-tshangs-spyod ma-yin-pa). Appelons cette dernière : « conduite non chaste ». Dans l’Inde traditionnelle, selon les coutumes hindouistes, il était demandé aux étudiants de garder le célibat quand ils étudiaient auprès d’un enseignant spirituel. Quant à la conduite sexuelle de non-célibat, elle désigne le fait d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un d’autre par n’importe lequel des trois orifices, c’est-à-dire le vagin, la bouche ou l’anus. Donc, selon cette définition, garder le célibat n’exclut pas la masturbation, alors que la chasteté implique de ne pas s’y livrer. Mais du fait que les étudiants qui gardent le célibat n’ont de rapports sexuels par aucun des trois orifices, ils sont des partenaires sexuels inappropriés.

Dans ce texte ancien du sarastivada, plus loin sur la liste des partenaires sexuels inappropriés, les prostituées non payées ont été rajoutées. Si l’on s’en tient à ce texte :  les prostituées, c’est d’accord, à condition de les payer. Si on analyse pour voir de quoi il retourne, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une simple extension de l’éthique concernant les actions ayant trait au vol, appliquée au domaine de l’éthique sexuelle. Prendre ce qui n’a pas été donné, prendre ce qui ne nous appartient pas. Cela n’a absolument rien à voir avec le fait d’être marié ou non. La tradition ici ne parle pas d’adultère – c’est-à-dire d’infidélité conjugale – mais d’une relation sexuelle avec quelqu’un qui ne vous a pas été donné, ou qui ne veut pas. Le mariage en tant que lien sacré est une spécificité complètement culturelle que nous trouvons dans les religions bibliques et dans l’hindouisme, mais en aucun cas dans le bouddhisme.

Dans les soutras de L’Établissement de l’Attention [ou Application de la Présence d’esprit] – la version pālie est très connue, c’est le Satipatthana sutta – il est dit au sujet des partenaires conjugaux que ceux-ci ne peuvent pas partager les conséquences karmiques de nos actions, ne peuvent pas partager la mort, etc., et ne créent que problèmes et obstacles. C’est donc une vue assez négative envers le mariage et les partenaires conjugaux. On y trouve beaucoup de conseils pour affaiblir l’attachement et le désir pour son conjoint, avec les fameuses méditations que l’on retrouve dans toute la littérature bouddhique, au cours desquelles on imagine ce qu’il y a dans l’estomac, etc.

Une fois de plus, c’est quelque chose que nous, les Occidentaux, ne voulons ni n’aimons entendre. Mais l’un des vœux de bodhisattava consiste à ne pas choisir uniquement ce qui nous plaît dans le Dharma, au détriment de ce qui ne nous plaît pas. Le tout est de ne pas exalter l’amour, le mariage et ainsi de suite à travers des notions romantiques comme nous le faisons en Occident, ou de leur conférer un caractère saint et sacré. Si nous avons un partenaire, que nous soyons mariés ou non, il incombe d’avoir une vue réaliste de ce que cela implique. Ceux qui sont engagés dans une relation le savent très bien, une relation est quelque chose de difficile, de pas facile. Alors le bouddhisme ne dit pas : « N’ayez pas de relations », le bouddhisme dit : « Ayez une attitude réaliste face aux relations, ne soyez pas naïfs ».

Si l’on observe l’évolution de la littérature de l’abhidharma dans le sarvastivada, on y trouve de plus en plus de précisions au fil de l’histoire. La première chose qui apparaît dans le commentaire est que notre propre épouse peut être une partenaire sexuelle inappropriée lors d’« une période inappropriée », mais il n’est pas précisé ce que cela veut dire. Le commentaire suivant ajoute « un lieu inapproprié ». Et le commentaire d’après, « un orifice inapproprié », sans toutefois développer le sujet.

On trouve les premiers détails dans l’Abhidharmakosha, qui est le Trésor de l’Abhidharma de Vasubandhu – une œuvre que tout le monde étudie dans les traditions tibétaines et chinoises – tout le monde l’étudie. Abhidharma signifie simplement « thèmes particuliers de la connaissance ». On y trouve des précisions sur ce qui avait simplement été ajouté dans les commentaires précédents du sarvastivada. Ainsi, à propos du partenaire inapproprié, c’est le même type de liste que dans le vinaya et les soutras précédents – ce sont toutes les femmes mariées ou sous gardiennage. Et l’anus et la bouche sont des endroits inappropriés, même si c’est le corps de votre propre épouse [car] on ne serait motivé que par le désir et ne concevrait pas d’enfant de cette façon.

Ensuite, pour ce qui est du lieu inapproprié, Vasubandhu donne des détails. Il dit « visible pour les autres », soit à l’extérieur, là où quelqu’un peut vous voir ; et près d’un stūpa ou d’un temple, car il convient de faire montre de respect envers les autres et les objets religieux ; par respect, on ne s’adonnerait pas à une activité sexuelle devant eux. Les périodes inappropriées seraient quand la femme est enceinte ou allaite un bébé, ou quand elle a fait « vœu d’un jour » de ne pas avoir de rapport sexuel. Dans un commentaire indien de ce texte, il est expliqué qu’avoir une relation sexuelle avec une femme enceinte est inapproprié parce que cela nuit au bébé dans l’utérus, et avec une femme qui allaite un nourrisson parce que cela amenuise sa capacité à donner du lait. Ainsi, les considérations portent ici sur le dommage causé à une tierce partie, en l’occurrence : le bébé.

Le texte suivant est l’Abhidarmasamucchaya qui signifie Un compendium de l’Abhidharma, écrit par Asanga. C’est un texte du mahayana et, plus spécifiquement, de l’école du chittamatra. Tous les Tibétains l’étudient et tous les Chinois aussi ; ils étudient tous ces deux principaux textes de l’Abhidharma [l’Abhidharmakosha et l’Abhidharmasamuccchaya]. Ici, Asanga ne donne que la liste, sans élaborer. C’est pareil dans le principal commentaire indien – il y a une liste, sans aucun détail, de partenaires inappropriés. C’est tout. Donc, assurément, cela devrait renvoyer à la liste standard des femmes. Endroit du corps inapproprié : pas de détails ; lieu inapproprié : pas de détails ; période inappropriée : pas de détails.

Mais sont ajoutées trois catégories que l’on ne trouve pas auparavant. « Une mesure inappropriée », sans explication. Ce n’est qu’au Tibet, avec Gampopa, que l’on obtient la signification, c’est-à-dire : « plus de cinq fois d’affilée ». La deuxième est « une action inappropriée appliquée », toujours sans explication, et c’est plus tard que Gampopa explique que cela signifie « battre la personne » – soit le sado-masochisme –, et « un rapport sexuel par la force » – soit le viol. La troisième chose qui est ajoutée – et maintenant cela vise spécialement les hommes – est : « tous les hommes ou hommes castrés », les eunuques. C’est la première et seule mention explicite d’homosexualité dans les textes indiens que j’ai consultés.

Puis il y a deux textes indiens plus tardifs, l’un composé par le plus récent Ashvagosha, le second Ashvagosha, et l’autre par Atisha. Il est déjà très tard dans l’histoire du bouddhisme. Ashvagosha mentionne de nouveau « un endroit inapproprié » et élabore un petit peu, c’est-à-dire : là où se trouvent des textes du Dharma, là où se trouve un stūpa ou une statue de bouddha ; là où vivent des bodhisattvas ; devant un abbé ou devant votre enseignant ou vos parents ». Une « période inappropriée » : en plus des périodes de grossesse et d’allaitement et du vœu d’un jour, sont rajoutées les périodes de menstruation, de maladie et de grande peine mentale de la femme. Par exemple, elle pourrait porter le deuil de quelqu’un. Une fois de plus, je pense que nous voyons qu’il serait difficile de soutenir que ces adjonctions sont des inventions ou des nouveautés ; elles seraient plutôt contenues implicitement dans l’idée d’essayer de minimiser le volume de problèmes et de souffrances causés.

En ce qui concerne les parties inappropriées du corps, en plus de l’anus et de la bouche, d’autres sont spécifiées pour la première fois : Ashvaghosha rajoute « entre les cuisses de la partenaire » et « avec la main », soit la masturbation. C’est la première fois que ces choses sont mentionnées, et ce qui est intéressant, c’est que, une fois encore, il semble que ce soit parallèle à ce que l’on trouve dans le vinaya des moines et des moniales, parce que maintenant nous nous apercevons qu’il y a deux types de vœux différents. Il y a un vœu qui, si on le rompt, s’appelle une « défaite » (pham-pa) – on n’est plus moine ou nonne. La cause est un rapport sexuel dans l’un des trois orifices : le vagin, l’anus, la bouche. Pour les moines et les moniales, il est évident qu’on y inclurait de toute façon le vagin, car ils n’ont pas de partenaire sexuel, mais la bouche et l’anus sont aussi inclus. Puis il y a un autre vœu qui est « entre les cuisses » ou « avec la main » et dont les conséquences sont moins lourdes en cas de rupture ; on parle alors de « reliquat » (lhag-ma), cela signifie qu’il reste quelque chose du vœu en tant que support d’entraînement à la discipline éthique, mais qu’il est affaibli.

Cette distinction s’accorde avec la division effectuée au sein des comportements sexuels inappropriés entre la conduite de non-célibat et celle de non-chasteté que nous avons mentionnées en référence aux étudiants spirituels de la tradition indienne. Les moines et les moniales, certes, font vœu d’éviter toute forme d’activité sexuelle, tant inappropriée que dite « appropriée ». Néanmoins, au sein des comportements sexuels inappropriés, il est moins lourd pour eux de commettre un acte sexuel de célibat tel que la masturbation, qu’un acte de non-célibat sous forme de rapport sexuel vaginal, oral ou anal avec quelqu’un.

Ashvaghosha ne mentionne pas spécialement l’homosexualité. Mais à part l’anus, la bouche, la main et les cuisses, il ne reste guère de place pour des pratiques sexuelles homosexuelles. Encore une fois, on ne devrait pas avoir l’approche d’un juriste qui essaie de trouver une faille dans le système ou un moyen de contourner les choses, du genre : « Bon, sous les bras n’est pas mentionné, donc c’est OK ». Encore une fois, on a besoin de faire appel à la conscience discriminante. Et puis il y a aussi la liste des « sites protégés » par l’autre.

Concernant le « lieu inapproprié », la liste d’Atisha est la même que celle d’Ashvaghosha avec, en plus, un lieu « où les gens font des pujas ». Concernant la « période inappropriée », il rajoute « pendant la journée » et « contre les souhaits de quelqu’un ». Quant aux « endroits inappropriés du corps », ce sont les mêmes que pour Ashvaghosha, sauf qu’il omet « entre les cuisses » et ajoute à la place « avec les enfants », et « le devant ou derrière d’un garçonnet ou d’une fillette ». Il est clair que ceci est dû à une faute d’orthographe dans le texte. La différence entre les listes d’Ashavhogsha et d’Atisha est manifestement due à une erreur textuelle. Dans le mot « cuisse » et dans le mot « enfants », une seule lettre diffère. Les enfants, qui font partie de la liste des « partenaires inappropriés », ont été mis ici avec les « endroits inappropriés du corps » ; il est donc clair que c’est la faute du scribe. Ensuite, les Tibétains l’ont pris à la lettre et l’ont développé à leur tour.

« Partenaire inapproprié » : Atisha ne mentionne pas les hommes, mais ce devrait être inclus si on prend en considération les parties inappropriées citées, soit l’anus, la bouche et la main. Il ajoute les animaux. Cela ne veut pas dire que c’était OK d’avoir des rapports sexuels avec un âne et que, dorénavant, ça ne l’est plus. Vous voyez, l’éthique sexuelle bouddhique en Inde a connu toute une évolution, et cela devient très intéressant quand elle arrive au Tibet. Le texte le plus ancien est de Gampopa, Le précieux ornement de la libération. C’est un texte kagyu. « Partenaire inapproprié » : c’est la liste standard des femmes. « Endroit inapproprié du corps » : il ne mentionne que la bouche et l’anus, ne mentionne pas la main et les cuisses. « Lieu inapproprié » : il rajoute « là où beaucoup de gens se réunissent ». Puis « période inappropriée » : [il rajoute] « quand visible ».

« Quand visible » : c’est un point intéressant, parce qu’on voit qu’il y a deux interprétations possibles de « quand visible ». Celle de Vasubandhu : dehors, extra-muros, quand on est visible ; et celle d’Atisha : pendant la journée, laquelle interprétation a d’autres implications si vous travaillez de nuit et avez un partenaire. Tsongkhapa souligne qu’Atisha a mal compris ces termes et que « à l’extérieur » ne veut pas dire « pendant la journée ».

Ainsi, une fois de plus, on voit apparaître quelques divergences, lesquelles sont très souvent dues à l’interprétation du vocabulaire employé. Gampopa omet les périodes de maladie et de peine mentale, et quand la personne ne veut pas avoir de rapport sexuel. Il ne mentionne pas ces situations, mais précise ce qu’est « la mesure » dont il est fait mention dans l’Abhidharmasamucchaya. Selon lui, « la mesure » signifie « plus de cinq fois d’affilée ». C’est difficile à comprendre, surtout si on prend comme critère l’augmentation des émotions perturbatrices ; je veux dire par là, quelqu’un qui aurait un rapport sexuel cinq fois d’affilée, ou quatre fois – c’est d’accord pour quatre fois, mais pas pour cinq – comment quantifier l’obsession sexuelle ?

Pour l’expliquer, j’ai entendu une théorie selon laquelle c’était par considération pour le roi qui avait un harem composé de beaucoup d’épouses – disons en passant que cela ne posait pas de problème, car du fait qu’on avait le droit d’avoir beaucoup d’épouses, on en était le propriétaire – c’était pour ne pas offenser le roi qui pouvait posséder un grand nombre d’épouses et qui, sans doute, pouvait avoir beaucoup de rapports sexuels en une nuit. Cela était donc stipulé de cette façon. Mais ce n’est qu’une tentative d’explication émise par quelqu’un.

Gampopa précise ce qu’est l’« action appliquée », parle de « coups » ou de « force », et inclut tous les hommes et les eunuques. Ainsi omet-il la pratique sexuelle avec la main, donc la masturbation, mais inclut l’homosexualité.

Longchenpa, le maître nyingma de la première heure, à l’instar du Théravada pāli, ne cite dans son texte que les femmes inappropriées. Ainsi, dans son texte de style lam-rim, Rest and Restoration in the Nature of the Mind [Repos et rétablissement dans la nature de l’esprit, non traduit en fr.] dont la traduction anglaise est intitulée Kindly Bent to Ease Us, il ne mentionne que cette liste de femmes.

Voyons maintenant l’ancien texte guéloug [gelug], le Lam-rim chen-mo de Tsongkhapa. Dans la liste des partenaires inappropriées se trouvent non seulement celles qui sont « sous la protection de leur mère », mais aussi « la mère ». En fait, l’inceste est cité pour la première fois. Le texte comprend la liste de tous les hommes : soi-même, les autres et les hommes castrés. Toujours selon Tsongkhapa, les endroits inappropriés du corps désignent tout ce qui n’est pas le vagin. Puis il cite Ashvaghosha et Atisha. C’est la première fois que l’on voit apparaître la mention de masturbation dans un texte tibétain.

Pour ce qui est du « lieu inapproprié », un « lieu visible » est compris par Tsongkhapa comme étant un lieu vu par beaucoup de gens. Il ne le comprend pas nécessairement comme un lieu extra-muros et encore moins comme signifiant pendant la journée seulement, mais comme un lieu où l’on peut être vu par beaucoup de gens, soit en public. Et il rajoute « un sol dur ou inégal » sur la liste des lieux inappropriés. Il prend donc en considération le fait que la personne qui est au-dessous pourrait ressentir de l’inconfort.

Ensuite, dans le cadre des « périodes inappropriées », il inclut [le temps de] la grossesse et donne des explications. Il l’explique comme étant la fin de la période de grossesse, soit les trois derniers mois. L’expression employée ressemble beaucoup au terme tibétain qui signifie « pleine lune ». Tsongkhapa parle de la « pleine lune » de la grossesse. Alors des traducteurs ont fait une erreur de traduction et, du coup, l’idée selon laquelle il serait inapproprié d’avoir une relation sexuelle lors de la pleine lune s’est répandue en Occident. Cependant, dans le Kalachakra, il est fait mention qu’une certaine énergie circule dans le corps au fil de la lunaison et que, chaque jour de la lunaison, l’énergie se rassemble en un endroit différent du corps. À la pleine lune, elle se concentre à l’endroit où elle pourrait aller dans le canal central, alors le Kalachakra préconise de ne pas avoir de relation sexuelle ce jour-là car l’énergie sortirait au lieu de pouvoir se dissoudre. Mais il est clair que ces explications s’adressent à des personnes qui sont à un stade de pratique où ces choses feraient une différence… cela nous amène à un autre sujet, mais avant de l’aborder, je vais d’abord terminer avec Tshongkhapa.

« Période inappropriée », c’est-à-dire : à la fin de la grossesse, allaitement, vœux d’un jour, malade, plus de cinq fois. Tsongkhapa inclut explicitement la masturbation et l’homosexualité, mais laisse de côté quand la femme ne veut pas, les coups et l’usage de la force. Il précise que c’est OK avec une prostituée dans la mesure où l’on paie et que prendre la prostituée de quelqu’un d’autre sans payer, c’est prendre ce qui n’a pas été donné.

Avant de revenir à ce que je voulais faire remarquer au sujet du tantra, laissez-moi juste mentionner le dernier texte, le texte nyingma plus tardif rédigé par Dza Patrul, Words of My Precious Teacher [Les paroles de mon Précieux Maître, non traduit en fr.]. On y trouve aussi la liste des personnes inappropriées – les partenaires des autres et les personnes sous protection – à noter cependant que les enfants sont spécifiés. Dza Patrul comprend la période inappropriée de la même façon qu’Atisha, c’est-à-dire « pendant la journée ». Puis vient la liste habituelle : les préceptes d’un jour, la maladie, la grande peine mentale, la grossesse, la menstruation et l’allaitement. Pour les lieux inappropriés, c’est aussi la liste habituelle – près d’un stupa, etc., –  et les parties du corps : la bouche, l’anus et la main. L’homosexualité n’est pas expressément nommée, mais comme nous l’avons vu auparavant, si on élimine la bouche, l’anus et la main, il ne reste pas grand-chose.

Pour résumer, à partir de cette étude chronologique nous pouvons dire qu’il y a de nombreuses variantes de ce qui pourrait être considéré comme des comportements sexuels inappropriés. Est-ce à dire que les auteurs cités ont ajouté des choses, ou ces choses étaient-elles implicites ? Il fut un temps où je pensais que l’on pourrait dire que l’éthique sexuelle est spécifiquement culturelle, en d’autres termes : relative à la culture. Ainsi, dans notre culture, l’adultère qui consiste à ne pas être fidèle à son conjoint marital serait inapproprié, bien qu’il ne soit jamais mentionné ici. D’autre part, le texte a été écrit dans l’Inde ancienne, du point de vue des hommes que l’on mariait à l’âge de dix ou douze ans ; de ce fait, la situation du célibataire, de l’adulte célibataire n’est pas mentionnée, sauf en ce qui concerne les moines et les moniale célibataires. Mais quand on discute avec les guéshés [geshes], la théorie de la spécificité culturelle ne tient pas, car si c’était le cas, les comportements sexuels seraient rangés dans la catégorie des actions non recommandables par prohibition – c’est-à-dire : non recommandables pour un certain groupe de gens seulement, mais pas pour tout le monde.

Par conséquent, dire que nous pouvons utiliser le critère de la spécificité culturelle pour déterminer ce qui est approprié et ce qui ne l’est pas, ne procède pas d’une analyse correcte. Le seul critère valide reposerait sur l’argument selon lequel beaucoup de formes de sexualité sont contenues implicitement dans la formulation originelle et qu’elles sont rendues explicites dans les commentaires. Et au lieu d’enlever celles qui ne nous plaisent pas parce que nous y sommes attachés, nous pourrions probablement en rajouter – en particulier l’infidélité conjugale, la prostitution, la prostitution forcée, la transmission consciente d’une maladie sexuellement transmissible comme le SIDA et autres. On pourrait développer encore beaucoup d’aspects, des choses à propos desquelles on pourrait dire qu’elles sont implicitement formulées.

J’ai eu de longues discussions à ce sujet avec ghéshé Wangchen – qui était le tuteur de la réincarnation de Ling Rinpotché [NdT : guéshé Namgyal Wangchen 1934 - 2015], professeur senior de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, autrement dit : le plus savant de tous les guéshés de la tradition guéloug [gelug]. Guéshé Wangchen disait que… il a utilisé l’analogie suivante : si on a un verger et qu’on veut le protéger, on l’entoure d’une clôture à une distance suffisamment grande – on ne la met pas directement autour des arbres – car en instaurant une large zone de sécurité autour du verger, les arbres seront mieux protégés. Ainsi, le fait de « ratisser très large » dans le champ des comportements sexuels inappropriés permet au moins, à défaut de pouvoir tous les respecter ou à défaut de pouvoir tous les éviter, de se tenir à distance de ceux qui, à l’image des arbres fruitiers, se trouvent au milieu du verger, c’est-à-dire : les rapports sexuels avec le ou la partenaire de quelqu’un d’autre, car c’est quelque chose qui est mentionné dans tous les textes sans exception.

Pourquoi cette analogie entre le verger et les relations sexuelles avec le ou la partenaire de quelqu’un d’autre ? Parce que, ainsi qu’il est écrit dans les suttas pālis, ce comportement sexuel conduit à beaucoup d’autres actions destructrices : mentir, tuer, voler, etc. ; la masturbation ne va pas mener aussi facilement à ce genre d’actions. Toute l’idée est que nous ne voulons pas nous comporter comme des animaux qui satisfont leurs pulsions sexuelles dès qu’elles se manifestent. Autrement dit, [nous ne voulons pas] nous laisser dominer par le désir sexuel sans égard pour quoi que ce soit d’autre. Or, si nous aspirons à nous libérer des émotions destructrices, nous voulons nous fixer des limites. Les limites que nous nous fixons, quelles soient-elles, sont extrêmement utiles : au moins nous permettent-elles d’exercer notre conscience discriminante.

Si nous voulons prononcer le vœu laïque consistant à s’abstenir des comportements sexuels inappropriés, la description est très claire dans le texte tibétain. Que ce soit la version de Gampopa, ou de Tsonkhapa, ou de Dza Paltrul – je n’ai pas trouvé de version sakya, mais ce doit être la même chose – elles sont toutes pareilles. Et si nous aimons pratiquer la masturbation, ce n’est pas parce que Gampopa ne la mentionne pas explicitement que nous allons choisir de prononcer nos vœux dans la lignée kagyu et non dans la lignée gelug, – ce n’est pas la bonne manière de procéder. Ce qu’il faut savoir, c’est que quand on prend un vœu, c’est tout le vœu. On ne peut pas l’interpréter chacun à sa façon, choisir uniquement les points qui nous plaisent et rejeter les autres. Il y a un vœu de bodhisattva spécifique qui s’y oppose.

D’autre part, il convient de mentionner qu’il y a deux niveaux de vœux laïques : les vœux laïques avec célibat et les vœux laïques généraux sans célibat. Le vœu laïque général, lequel consiste à éviter les comportements sexuels inappropriés, n’exclut pas la relation sexuelle appropriée avec votre propre partenaire du sexe opposé, tandis que pour le célibat laïque (tshangs-spyod dge-bsnyen), le rapport sexuel par n’importe lequel des trois orifices d’une autre personne, y compris de sa propre partenaire, est à mettre sur la liste des comportements sexuels inappropriés. En fait, pour être plus précis : dans le célibat laïque, le rapport sexuel vaginal avec sa propre partenaire est un comportement sexuel inapproprié, et pour tous les laïques il est inapproprié d’avoir un rapport sexuel oral ou anal avec quiconque, que ce soit avec sa propre partenaire ou celle d’un autre.

Selon l’abhidharma, il y a trois types de vœux. Il y a un vœu qui se rapporterait à quelque chose de spécifiquement énoncé par le Bouddha : éviter un certain type de conduite destructive ou non recommandable. Puis il y a un anti-vœu par lequel on promet de toujours commettre un acte destructif, comme quand on rejoint l’armée : « Je vais toujours tuer ». Puis il y a quelque chose entre les deux qui consisterait à promettre d’éviter certains types de comportements inappropriés, mais pas tout le lot. Ce sont les explications données par guéshé Wangchen. On n’est pas obligé de prendre tout le vœu. Sans prendre tout le vœu, on pourrait éviter, disons, d’avoir une relation sexuelle avec la partenaire de quelqu’un d’autre, ou si on est attaché à la masturbation ou à la sexualité orale, ou à autre chose qu’on aime, on prend l’un des « vœux de catégorie intermédiaire ». La force positive n’est pas aussi importante que si on prenait tout le vœu, mais elle l’est beaucoup plus que si, en l’absence de vœu, on évitait de temps en temps les comportements inappropriés.

En ce qui concerne l’éthique sexuelle dans le tantra, j’ai mentionné que les comportements sexuels sont non recommandables parce qu’ils accroissent les émotions perturbatrices. Dans la plus haute classe du tantra, l’anuttara-yoga, et dans le système nyingma, spécifiquement je présume que ce serait dans le maha-yoga, l’anu-yoga et l’ati-yoga, mais en particulier dans l’anu-yoga, le désir est utilisé comme faisant partie de la voie. Cependant, il s’agit d’« utiliser le désir pour détruire le désir ». Cette phrase est répétée encore et encore, et encore.

Pourquoi cela ? Cela parce que ce type de pratique relève d’un niveau extrêmement, extrêmement avancé. Donc, vous maîtrisez parfaitement le stade de génération : parfaite visualisation ; parfait zhinay, un état d’esprit pacifié et stable ; shamatha, parfaite concentration ; et, bien sûr, bodhichitta, compréhension de la vacuité, renoncement ; toutes ces choses. Et vous avez déjà obtenu le contrôle des souffles ou vents d’énergie dans le corps et pouvez parfaitement visualiser les canaux, etc., à un niveau où il n’y a pas de risque d’avoir un orgasme parce que vous contrôlez toutes ces énergies car vous n’êtes pas un débutant qui, essayant de les maîtriser, se rend malade faute d’être qualifié pour le faire, provoquant ainsi des problèmes de prostate et toutes sortes de difficultés. À ce stade, la pratique se fait avec une partenaire, mais cela n’a rien à voir avec un rapport sexuel, cela n’a rien à voir avec notre concept ordinaire du rapport sexuel ; il s’agit purement et simplement de joindre deux organes – rien de plus – et cela génère une certaine sensation extatique, laquelle génère ensuite une conscience extatique associée aux souffles ou vents d’énergie dans le canal central. C’est là que la sensation a lieu.

Cela devient la circonstance qui permet de dissoudre les autres souffles d’énergie du corps dans le canal central. C’est quelque chose de très spécifique. Vous avez déjà dissous les autres souffles d’énergie dans le canal central, et maintenant il s’agit précisément de dissoudre l’énergie la plus difficile à dissoudre, celle qui est au niveau de l’épiderme, de sorte à pouvoir arriver et accéder au niveau de l’esprit de claire-lumière après avoir dissous ces énergies. Ce sont elles qui transportent les émotions perturbatrices, et c’est de cette façon que vous pouvez vous débarrasser du désir. Ainsi, quand vous les dissolvez, vous vous débarrassez du désir et des autres émotions perturbatrices, et du niveau conceptuel de l’esprit aussi. Puis, faisant appel à votre compréhension de la vacuité, que vous avez déjà, vous avez cette compréhension de la vacuité avec cet esprit de claire-lumière – cet esprit de claire-lumière d’extase [NdT : de béatitude ] – et avec suffisamment de familiarité avec cet état d’esprit, et vous l’avez, vous serez capable d’y demeurer indéfiniment : c’est ce qu’on appelle l’illumination.

Par conséquent, on ne devrait penser en aucun cas que le rapport sexuel impliqué dans le tantra et symbolisé ou représenté sur les peintures par un couple en union ait quoi que ce soit à voir avec un rapport sexuel ordinaire. En réalité, croire que la sexualité ordinaire pourrait être une voie vers la libération et l’illumination constitue une rupture des vœux tantriques racine. Par conséquent, si vous avez des relations sexuelles, soyez réalistes. Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un grand acte spirituel et qu’à travers le parfait orgasme, vous atteindrez l’illumination…

Il y a aussi des vœux tantriques qui consistent à ne pas laisser échapper ce qu’on appelle en général le liquide [NdT : gouttes] de « jasmin » ou de « lune » ou quelque chose comme ça, et qui signifie « ne pas avoir d’orgasme ». Ils s’adressent à la fois aux hommes et aux femmes, ne concernent pas spécifiquement l’éjaculation masculine. Et, je le répète, c’est quand vous êtes à un niveau de pratique super avancé ; c’est comme ce que nous avons dit auparavant à propos du stade de complétude : vous êtes capable d’amener toutes les énergies dans le canal central et ne voulez pas de cet orgasme qui expulse toute l’énergie vers l’extérieur, parce que cela mettrait un terme à la situation dans laquelle il est possible d’amener les souffles dans le canal central. Nous ne parlons pas des stades antérieurs de la pratique ; c’est au stade spécifique [très avancé] de la pratique que cela devient pertinent.

Mais il y a encore une chose que je voudrais expliquer à propos de l’éthique sexuelle : le principal général, si on n’est pas prêt à devenir moine ou nonne, est d’essayer de minimiser tout aspect problématique de la sexualité ; en d’autres termes : tous les aspects qui vont augmenter les problèmes. Pour cela, il y a des facteurs qui, quand ils sont impliqués, rendent les résultats karmiques entiers ou complets, et il y a la liste de ceux qui les alourdissent. En général il faut qu’il y ait l’implication d’un support et, si c’est la partenaire de quelqu’un d’autre, [il faut qu’il y ait] une claire distinction : vous savez qu’il s’agit de la partenaire d’une autre personne. Mais dans certains textes il est dit que si la femme est la compagne de quelqu’un d’autre et qu’elle ment, si elle ne vous le dit pas, cela reste quand même un problème car si quelqu’un venait à s’en apercevoir, cela causerait évidemment de sérieux ennuis. Dans certains commentaires il est dit que cette conduite est fautive, quand bien même vous n’auriez pas reconnu correctement la situation.

D’autre part, bien que ce ne soit pas mentionné explicitement dans les textes, il semblerait que pour les hommes, en ce qui concerne le support impliqué dans un acte sexuel inapproprié, avoir un rapport sexuel inapproprié avec un homme soit moins lourd qu’avec une femme ; et avec soi-même, moins lourd qu’avec un autre homme. C’est ce que je déduis du deuxième reliquat du vœu de moine qui consiste à éviter de toucher avec convoitise le corps ou les cheveux d’une femme. Pour un moine, toucher avec convoitise le corps ou les cheveux d’un homme est simplement considéré comme similaire à un reliquat, mais n’est pas un reliquat complet. Le vœu du moine s’en trouve affaibli, mais pas autant que s’il touchait une femme avec convoitise. Et comme nous l’avons vu aussi dans le cadre des vœux de moine, un acte sexuel avec soi-même en utilisant sa propre main constitue un « reliquat » (lhag-ma), tandis qu’un acte sexuel impliquant les orifices d’une autre personne constitue une « défaite » (pham-pa) et résulte dans la perte des vœux.

Ensuite il faut qu’une intention motive le comportement et qu’une émotion perturbatrice soit impliquée,  et il faut que l’action ait lieu – la rencontre de deux organes génitaux – et le dernier point, je n’ai pas bien compris sa signification, mais j’ai pensé que cela désignait l’orgasme, parce que le mot tibétain signifie soit « extase » [« béatitude »], soit « plaisir », donc j’ai compris « extase de l’orgasme », et il est très difficile de demander la vraie signification à un moine tibétain. Néanmoins, j’ai effectivement réussi à trouver – de nouveau à partir de la discussion de ce thème dans le vinaya – en fait, cela renvoie juste à l’expérience du plaisir au contact des organes génitaux. Donc, si on vous viole ou quelque chose de ce genre, s’il n’y a pas de plaisir et que c’est seulement douloureux, l’action n’est pas complète.

Soit dit en passant que ces précisions proviennent des textes du vinaya qui expliquent les vœux des moines. Pour qu’un moine essuie une défaite du point de vue de la transgression du vœu de n’avoir aucune sexualité, il lui suffit de faire la simple expérience du plaisir après introduction de son organe génital dans l’un des trois orifices et, dans le cas du rapport sexuel vaginal, quand il entre en contact avec l’organe génital de la femme. Pour qu’il y ait défaite, ni l’expérience d’un orgasme ni l’éjaculation de sperme ne sont nécessaires. De la même manière, pour qu’un moine commette un reliquat dû à la masturbation, il lui suffit de faire la simple expérience du plaisir quand le sperme atteint la base de son organe génital et, comme pour la défaite, ni l’expérience d’un orgasme ni l’éjaculation de sperme ne sont nécessaires.  

Puis il y a les facteurs qui affectent la force de maturation du karma. Le premier est la nature de l’action impliquée en matière de quantité de dommages causée à soi-même et à l’autre personne en général du fait de la nature de l’acte. Le rapport sexuel oral ou anal est un acte beaucoup plus lourd que la masturbation, il y a une distinction à ce sujet qui est aussi en analogie avec les vœux de moine. Comme nous l’avons vu, un rapport sexuel oral ou anal constitue une défaite, tandis que la masturbation ne constitue qu’un reliquat.

Mais l’un des facteurs les plus importants est celui de la force d’implication de l’émotion perturbatrice – l’intensité de votre convoitise et de votre désir, ou de votre colère. Ce pourrait être pour faire du mal à cette personne, comme dans le cas du viol, ou, sans forcément être en colère contre la femme, pour blesser son mari ou quelque chose de ce genre. C’est la force de cette colère, ou la force de votre naïveté si vous pensez que c’est OK de coucher avec n’importe qui.

Le troisième est une envie irrésistible et distordue qui pousse à l’action. C’est le fait de penser qu’il n’y a rien de préjudiciable à s’adonner à un certain type de comportement inapproprié et que c’est parfaitement OK ; du coup, vous vous disputez avec toute personne qui exprime une autre opinion. À la suite de quoi, vous agissez. Ce facteur est la quantité de souffrance infligée à l’autre personne ou à soi-même quand l’action est effectuée. Si vous recourez à la force, au viol ou au sado-masochisme, c’est pire… ou si vous faites mal à la personne en ayant un rapport sexuel sur un sol dur et humide au risque de la faire tomber malade.

Ensuite vient le support vers lequel l’action est dirigée : cela dépend de la quantité de bienfaits que soi-même ou autrui a reçu de cette personne dans le passé, reçoit dans le présent ou recevra dans le futur – par conséquent, il est plus lourd d’avoir un rapport sexuel avec sa propre mère qu’avec l’épouse d’un autre – ; ou cela concerne les qualités positives de la personne – un rapport sexuel avec une moniale est un acte plus lourd qu’avec une laïque. Le facteur suivant est le statut de l’autre personne : autrement dit, l’acte est beaucoup plus lourd si la personne est malade, aveugle ou handicapée mentale, ou si c’est encore un enfant. Avoir un rapport sexuel avec la femme ou le mari de votre meilleur(e) ami(e) est beaucoup plus lourd qu’avec la femme ou le mari de quelqu’un que vous ne connaissez pas.

Entre aussi en compte la condition de soutien, que nous ayons fait vœu d’éviter les rapports sexuels inappropriés ou pas. C’est la fréquence des actes sexuels, le nombre de personnes impliquées – un viol collectif ou en réunion est beaucoup plus lourd qu’un viol individuel ; le suivi, la répétition de l’action dans le futur ; et enfin, la présence ou l’absence de forces de contre-balancement. Ainsi, l’action est alourdie si nous en éprouvons de la joie, si nous n’avons pas de regret, si nous n’avons pas l’intention d’arrêter, si nous n’avons pas de sens de dignité morale personnelle ou si la façon dont nos comportements se reflètent sur autrui nous importe peu. Si, censé être un grand pratiquant du Dharma, nous fréquentons les sex-clubs ou autres, comment rejaillit notre conduite sur nos maîtres enseignants, sur notre pratique bouddhique, etc.

Résumé

En résumé, le plus important est de ne pas agir aveuglément sous l’emprise d’émotions perturbatrices, mais d’exercer une certaine conscience discriminante, une certaine compréhension concernant notre conduite sexuelle. Ne vous faites pas d’illusion, – toute activité sexuelle augmente le désir et va dans le sens contraire de son extinction – et soyez honnêtes avec vous-mêmes : « Je ne suis pas encore vraiment prêt(e) à œuvrer pour la libération. Je vais donc au moins essayer de me fixer des limites, de m’imposer une astreinte. »  Je pense que beaucoup d’entre nous le font, se mettent des limites à ne pas dépasser ; il y a des choses que nous faisons et d’autres que nous ne faisons pas. C’est une très bonne chose. Soyons encore plus déterminés et tâchons de diminuer le poids des conséquences de notre sexualité. Rappelez-vous, le plus important est d’essayer de vaincre les comportements pulsionnels dus à l’influence de la convoitise et du désir. Et si nous suivons cette ligne directrice générale, si nous suivons ces principes généraux, nous n’atteindrons peut-être pas la libération « juste comme ça », mais nous irons au moins dans la direction qui permettra de réduire nos problèmes.

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