Problèmes de sensibilité et vue d’ensemble de l’entraînement

La relation entre l’entraînement de la sensibilité et les enseignements du bouddhisme

« Développer une sensibilité harmonieuse » est un programme que j’ai mis au point pour s’entraîner à atteindre l’équilibre émotionnel. S’appuyant sur les enseignements du Bouddha, les divers exercices dérivent donc de sources bouddhiques ; toutefois, c’est une forme d’entraînement qui ne requiert aucun arrière-plan ni contexte bouddhique pour s’y engager. Je l’ai élaboré principalement parce que de nombreuses personnes rencontraient des problèmes dans la vie, et ne savaient pas vraiment comment appliquer les enseignements du Bouddha afin d’être capables de s’en servir pour s’aider eux-mêmes. Les personnes qui ne pratiquaient pas encore le bouddhisme rencontraient ce genre de problèmes tout aussi bien, et il n’est pas toujours facile de trouver les méthodes permettant de les gérer. Ce sont des problèmes qui on trait aux questions de sensibilité.

La difficulté à appliquer les méthodes du bouddhisme dans ce domaine tient au fait qu’il n’existe pas de mot pour dire « sensibilité » dans les langues tibétaine et sanskrite. Afin d’être à même de trouver les méthodes de la tradition bouddhique qui puissent aider à régler ce genre de problèmes, il est nécessaire d’analyser quels sont les véritables facteurs impliqués dans la sensibilité.

Vidéo : Pr. Chönyi Taylor — « Le Bouddha, premier psychologue »
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Attention et réactivité

À l’analyse, on découvre qu’en réalité il y a deux composantes qui entrent dans l’entraînement de notre sensibilité. Ce sont (1) l’attention, autrement dit notre aptitude à être attentif, et (2) la réactivité, comment nous réagissons. Bien entendu, quand nous parlons de sensibilité, nous parlons de sensibilité émotionnelle, et non d’allergies, ce genre de sensibilité-là.

Dans notre façon d’être attentifs, nous rencontrons certaines difficultés. Soit nous prêtons une trop grande attention, soit nous en prêtons trop peu ; quant à notre façon de réagir : soit nous sur-réagissons soit nous ne réagissons pas assez, voire pas du tout. Les domaines dont nous parlons sont (1) les effets de notre comportement – sur les autres et sur nous-mêmes – et (2) les situations : celle d’autrui et la nôtre.

Quand on met tous ces facteurs ensemble, on obtient de très nombreuses variantes avec lesquelles il est possible d’avoir des problèmes. Par exemple, nous ne faisons pas assez attention aux effets de notre comportement sur les autres ou sommes trop préoccupés par leur impact sur eux. Quelqu’un nous dit quelque chose qui nous blesse si rapidement que nous sur-réagissons. Ou bien nous ne nous soucions pas de ce que les autres pensent, et cela nous est égal de les interrompre et éventuellement de les déranger. Ou bien nous pouvons être conscients de ce qui se passe, mais ne pas réagir et ne rien faire. Ou encore nous pouvons vraiment faire quelque chose sans qu’il y ait de sentiment derrière ; enfin nous pouvons avoir une appréciation faussée de la façon de réagir et de gérer la situation. Toutes ces difficultés concernent la question de la sensibilité.

Pourquoi ce programme a-t-il été développé ?

J’ai élaboré ce programme à la fin des années 90. En l’élaborant et en réfléchissant aux différentes questions que les gens rencontraient, je me sentais principalement concerné par les échanges que les gens avaient entre eux dans la vie normale de tous les jours : au travail, en famille, avec leurs amis, etc. J’ai donc développé ce programme, lequel comporte vingt-deux exercices. C’est un programme très, très complet, aussi n’en décrirai-je qu’une petite partie.

Cela prend trois ans pour en faire le tour, à raison d’un cours par semaine, en travaillant très progressivement, soigneusement, et lentement. Je l’ai enseigné deux fois à Berlin, trois années de suite à chaque fois, et en ai donné des introductions dans de nombreux pays de par le monde, et les gens l’ont trouvé très efficace.

Mais les temps ont changé. Quand je l’ai mis au point, c’était avant l’apparition des réseaux sociaux, avant les messageries et les activités multitâches dans lesquelles les gens sont impliqués de nos jours. Il me semble que les gens ont besoin de programmes de ce genre encore plus qu’auparavant du fait du déséquilibre croissant de la sensibilité en réponse à toutes ces avancées technologiques. J’ai fait une liste de quelques exemples de déséquilibres auxquels ont peut penser rapidement et facilement en rapport avec notre époque moderne de réseaux sociaux.

Déséquilibres de la sensibilité à l’époque des réseaux sociaux

Par exemple nous sommes en compagnie de quelqu’un, mais en même temps nous tapons des messages ou nous parlons au téléphone avec quelqu’un d’autre. Nous sommes alors complètement insensibles à la réalité de l’autre personne comme si « elle n’existait plus, comme si désormais elle ne comptait plus », comme si envoyer un message ou taper un twitt à un ami, ou quelqu’un de cet ordre, était plus important. N’est-ce pas très indélicat ?

Il y a là aussi un problème avec le fait d’accorder son attention : nous ne tenons pas compte de la personne avec qui nous nous trouvons, ou bien nous sommes sans arrêt en train de vérifier nos messages et les nouvelles informations qui arrivent sur les réseaux sociaux, ce genre de chose. Il y a des jeunes qui dorment avec leur téléphone à côté d’eux la nuit et qui ne dorment même pas correctement. On peut constater qu’ils sont inattentifs à l’effet que ce comportement a sur eux car le lendemain ils sont épuisés, ont de difficultés à se concentrer à l’école ou au travail, etc. C’est comme si on était devenu hypersensible, dans le sens où on veut vraiment savoir ce que tous les autres pensent, ce qu’ils font, leurs twitts, leurs Instagrams, leurs pages Facebook, etc., mais en réalité il s’agit d’insensibilité à leur égard car l’enjeu principal c’est « moi », « je ne veux passer à côté de rien, je ne veux rien rater ». N’est-ce pas ?

Ou bien nous accomplissons plusieurs tâches en même temps. Ainsi on peut voir des gens qui déambulent et, très souvent, nombre d’entre eux ont des écouteurs et leur iPods en marche, sans parler de toutes les autres choses qu’ils font en même temps. Quel en est le résultat ? C’est que leur faculté d’attention est morcelée. Ils n’accordent jamais une pleine attention à ce qui se passe autour d’eux ni aux autres gens, etc.

Les effets de l’insensibilité

Récemment, j’ai lu, aux nouvelles sur Internet, qu’il y avait eu un meurtre, une fusillade dans une rame de métro. Je ne me souviens plus si c’était à New York ou à San Francisco, ou ailleurs. Il y avait une caméra de sécurité qui filmait les gens dans le wagon. La majorité des gens était tellement absorbée par leurs téléphones portables, leurs messageries, ou à jouer à des jeux vidéos, qu’ils n’ont même pas remarqué qu’on était en train de tuer quelqu’un dans le même wagon qu’eux. Ils n’ont même pas levé les yeux. Il s’agit là d’un exemple extrême d’insensibilité, d’absence d’attention, du fait d’être juste totalement absorbé, de façon absolue, dans son propre petit monde, comme si le reste du monde n’existait pas.

Certaines personnes ont des difficultés à réagir véritablement aux autres de façon sincère et humaine, c’est pourquoi ils prennent de fausses identités sur Internet et interagissent avec les autres sous cette fausse identité. Ou, sans faire montre d’un très bon jugement, ils répondent aux autres de façon qui est de très loin insuffisante ; autrement dit, plutôt que d’avoir une conversation ou un échange avec quelqu’un, ils se contentent de leur envoyer un SMS. Ou bien ils ne se donnent même pas la peine de faire ça. Ils postent quelque chose sur Twitter afin que tout le monde soit au courant.

Il y a là une forme d’insensibilité à l’égard du sens de l’intimité que toute personne est en droit de réclamer. Et puis il y a tout ce phénomène des « likes » sur Facebook, et le fait d’être vraiment concerné par combien de « likes » on a et de se sentir déprimé si on n’en a pas assez, ce qui fondamentalement revient à seulement s’intéresser à « soi ». Combien de gens « m’ » aiment ? Parfois notre réponse émotionnelle n’est pas réellement de savoir si on nous aime vraiment ou non, mais bien plus de savoir combien de « likes » on a. Dans ce sens, il s’agit d’une préoccupation au sujet de « soi ».

Enfin, il y a le fait d’être insensible à notre propre situation, comme de rester assis à la maison à regarder Facebook et à voir toutes les photos de vacances des autres, quels moments merveilleux ils passent tandis que « moi, le pauvre, je suis simplement assis ici à les regarder sur mon ordinateur ». Dès lors, les gens s’en trouvent encore plus déprimés en devenant hypersensibles à leur propre situation, aggravée par Facebook. La conclusion c’est que les gens, encore plus que par le passé, ont besoin d’une forme d’entraînement de la sensibilité qui puisse les aider à gérer les problèmes, lesquels empirent de plus en plus à cause du développement des réseaux sociaux et de la technologie.

Les deux jambes avec lesquelles la sensibilité avance

Que peut-on faire ? Ce programme comporte, comme je l’ai dit, vingt-deux exercices et se déroule par paliers progressifs. J’aime donner l’explication de l’entraînement complet comme s’il reposait et se tenait sur deux jambes : deux choses fondamentales nécessaires. Le programme en son entier dépend du développement indispensable de ces deux principes fondamentaux. Ce sont un « esprit tranquille » et un « cœur bienveillant » ou « attitude bienveillante ».

Un esprit tranquille

Avoir un esprit tranquille veut dire que nous faisons taire toute conversation intérieure, jugements, distraction, musique, toutes ces choses qui nous occupent l’esprit, de telle sorte que nous sommes véritablement calmes, attentifs et ouverts à l’autre ou à nos propres sentiments et sensations.

Au début quand j’ai développé le programme, je m’intéressais au problème suivant, problème que les gens ont toujours bien entendu, à savoir le fait de se préoccuper exagérément de plaire et faire plaisir à tout le monde. Et donc ces gens ne sont jamais vraiment tranquilles et s’inquiètent en se demandant : « Qu’est-ce que je ressens ? » Cela se produit souvent avec les gens qui sont toujours incapables de dire non et qui, par conséquent, ont tendance à en faire trop. Cela arrive dans le cas où ils interagissent socialement, car il y a des gens qui n’ont même pas d’interaction sociale. Si on est constamment en train d’écouter de la musique, on est incapable de véritablement se calmer et de voir. « Qu’est-ce que je ressens ? Quels sont mes sentiments ? Quels sont mes besoins ? » On doit faire taire ces pensées superflues.

Au cours d’authentiques échanges en tête-à-tête avec autrui, il est important de ne pas penser à autre chose. « Quand est-ce que cette personne va se taire et me laisser tranquille ? Peut-être que j’ai reçu un message sur Facebook, ce genre de chose, et je suis en train de passer à côté parce que je perds mon temps en parlant en ce moment avec cette personne. » Toutes sortes de pensées de cet ordre. Un autre exemple bizarre consiste à penser, quand on parle à quelqu’un : « Oh ! Ce qu’il vient de dire est tellement génial. Excusez-moi. » On ne s’excuse d’ailleurs pas nécessairement, on pense juste qu’on doit en faire un twitt, ou qu’on doit l’envoyer sous forme de message à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas là faire preuve d’un esprit tranquille.

À l’origine, quand j’ai développé le programme, je pensais également surtout aux pensées critiques : « Oh ! Ce que cette personne dit est stupide. » Ou au fait de ramener à la surface des histoires du passé, sans rester vraiment dans le moment présent. Nous devons également faire taire ce genre de choses, bien entendu. « Avoir l’esprit tranquille » ne veut pas dire qu’on ne ressent rien. « Être tranquille » signifie simplement qu’on est ouvert au fait d’avoir des sentiments positifs qui correspondent vraiment à la situation.

Bien sûr, le bouddhisme possède de très nombreuses méthodes pour apaiser l’esprit. Une méthode très simple consiste à lâcher prise, à reconnaître qu’on bavarde dans sa tête et de simplement laisser passer les pensées sans les saisir. On peut s’aider à faire cela en imaginant un poing fermé qu’on ouvre, laissant ainsi les pensées s’échapper. Il y a plusieurs autres méthodes, mais ce n’est guère le lieu d’entrer dans une discussion détaillée sur toutes les méthodes enseignées dans chacun de ces exercices.

Un cœur bienveillant

La seconde jambe est ce que j’appelle « le cœur bienveillant » ou « l’attitude bienveillante ». Une fois qu’on a fait le calme à l’intérieur de soi, cela consiste à reconnaître l’autre personne et nous-même en se disant : « Vous êtes un être humain et avez des sentiments tout comme moi, et, de même que la façon dont j’agis envers vous et dont je vous parle affectera vos sentiments, de même la façon dont vous agissez et me parlez affectera les miens. Je vous considère donc sérieusement et prends en compte sérieusement le fait que vous éprouvez des sentiments, et ainsi je prends soin de vous. » Non que je m’inquiète de vos sentiments, mais que je me sente profondément et sincèrement concerné à leur sujet, et il ne s’agit pas d’un simple intérêt scientifique.

Je pense qu’à notre époque de réseaux sociaux avoir un cœur bienveillant est encore plus important qu’auparavant. De bien des façons, en prétendant être plus connectés aux autres, nous le sommes en fait moins car nous ne considérons pas vraiment l’autre comme ayant des sentiments ou comme une vraie personne. C’est juste quelqu’un sur un écran d’ordinateur ou dans une messagerie qu’on peut éteindre quand on n’a plus envie d’avoir affaire à lui.

Si les choses vont dans le sens d’une réalité virtuelle où tous les autres deviennent des personnages au sein d’un vaste et gigantesque jeu numérique interactif auquel, en pressant sur un bouton, on peut mettre fin – et alors il n’y a plus rien–, personnages dont on n’a plus besoin de se soucier, alors nous ne considérons pas sérieusement l’autre comme un être humain. De même, nous ne nous considérons pas sérieusement comme un être humain, car c’est de cette façon que nous interagissons avec les autres.

Ce sont donc là les deux choses fondamentales que nous développons. Nous faisons précéder l’entraînement en générant un esprit calme et un cœur bienveillant. Chaque exercice est abordé en réaffirmant ces deux principes. Ensuite, le reste des exercices est divisé en deux étapes. Il y a quatre étapes de base sur lesquelles nous devons travailler, suivies d’une cinquième : l’entraînement de plus haut niveau.

Les principes de base

Imaginer une sensibilité idéale

La première étape comprend les fondements dont nous avons besoin pour nous développer plus avant. D’abord, nous faisons usage de notre imagination en essayant de nous figurer ce à quoi ressemblerait une sensibilité idéale. Cela inclurait les aspects suivants :

  • Ne pas se raconter d’histoires dans sa tête, accompagnées de commentaires.
  • Avoir une attention sincère et un souci des autres.
  • Être dans un état non critique – suspendre ses jugements à propos des autres et de soi, et se dire : « Comme je suis stupide », etc.
  • Être exempt du sentiment de sa propre importance – laquelle nous ferait ressentir : « Je suis le centre du monde, et tout le monde doit faire attention à moi, et peu m’importe ce que vous pensez ; la seule chose importante, c’est ce que je pense. »
  • Ne pas édifier de murs solides entre nous ; dans un échange personnel avec quelqu’un, ne pas brandir de boucliers ni dresser de remparts autour de soi, ne pas être sur la défensive.
  • Être sans peurs.
  • Être joyeux – être heureux d’être en compagnie d’une personne.
  • Faire montre de chaleur et de compréhension – être quelqu’un de compréhensif, capable de donner de la sympathie et de comprendre quels sont les problèmes d’autrui.
  • Pour ce qui est de l’expression faciale – ne pas afficher un visage fermé comme si nous nous ennuyions et ne pouvions attendre que la personne avec qui nous sommes se taise ou s’en aille, en espérant que le téléphone sonne pour mettre un terme à l’entretien.
  • Faire preuve de contrôle de soi – se contrôler afin de ne pas blesser la personne par nos paroles ou nos actes.
  • Parler de manière agréable – on doit faire attention au ton de notre voix et à ce que nous disons.
  • Agir de manière censée – on doit réfléchir avant d’agir.
  • Être spontané – ne pas être rigide tout en étant conscient que la manière dont nous agissons aura un effet sur l’autre personne, donc ne pas faire tout ce qui nous passe par la tête. Pour certaines personnes, quand elles sont très tristes et déprimées, les prendre dans nos bras est approprié. Mais pour quelqu’un d’autre, également triste et déprimé, ce genre de comportement peut ne pas convenir, il faut donc être avisé et utiliser son jugement correctement.

On imagine ce que ce serait d’être comme ça. On doit avoir une petite idée du but qu’on vise afin de l’atteindre. Pouvez-vous vous imaginer être ainsi ?

Affirmer nos aptitudes naturelles

Puis, dans l’exercice suivant, nous devons affirmer et évaluer nos aptitudes innées. « Suis-je capable de devenir comme ça ? Ai-je les outils pour le faire ? » Oui, et on réaffirme cela en se rappelant toutes les fois où nous avons eu chacune de ces qualités.

  • Se sentir joyeux et détendu comme quand on est allongé au chaud dans un lit – vous connaissez cette sensation.
  • Être concentré et attentif – quand on écrit, vous devez être concentré, ou si vous tapez un texte vous devez l’être aussi sans quoi vous faites des fautes. Le fait que nous sommes capables d’écrire ou de taper un texte indique qu’on peut se concentrer. Écrire des messages de toute évidence demande beaucoup d’attention.
  • Ressentir et faire montre de chaleur – si vous avez jamais caressé un chaton ou un chiot dans votre giron, vous connaissez ce genre de sensation chaleureuse.
  • Faire preuve de compréhension – si vous savez lasser vos chaussures vous avez un certain niveau de compréhension de la façon de faire une chose et de pouvoir la faire correctement.
  • Avoir le contrôle de soi pour ne pas causer de blessure – par exemple, quand vous ôtez une écharde de votre doigt, vous êtes tout à fait capable d’exercer un grand contrôle de vous-même et de faire très attention à ce que vous faites.
  • Se sentir inspiré et rempli d’énergie – la plupart des gens sont inspirés par de la musique, un coucher de soleil : quelque chose les inspire. Nous sommes donc capables de nous sentir enthousiastes et pleins d’énergie.

Voyez-vous, pour se développer, il est très important d’avoir d’abord une idée de ce que nous voulons accomplir, puis d’affirmer que nous disposons des outils pour atteindre cet objectif. C’est juste une question de développer ces qualités-là, mais nous les avons. Si on nous démontre que nous possédons ces qualités, alors nous pouvons être un peu plus confiants dans le fait que la chose est possible.

S’abstenir des comportements nuisibles

Un autre aspect – fondamental celui-là – de notre façon sensible de traiter les autres et nous-mêmes, c’est de se réfréner de tout comportement nuisible, il s’agit là d’un fondement éthique : « Je n’agirai pas de manière nocive ni ne vous causerai du tort, je ne ferai rien qui soit autodestructeur. » Avec cet exercice, nous reconnaissons les divers aspects de notre comportement qui sont nuisibles pour les autres et pour nous-mêmes, comme de ne pas être honnête ou d’avoir un comportement dommageable non seulement pour les autres mais aussi envers soi en s’épuisant au travail, en ne prenant pas assez de repos, en ne mangeant pas correctement, en n’ayant pas d’activité physique, ce genre de choses, car elles sont autodestructrices.

Bien des aspects subtils entrent dans ce registre. Par exemple, vous êtes avec une personne âgée, vous marchez avec elle, vous devez donc ne pas marcher trop vite et ne pas parler trop bas au risque que la personne ne puisse pas vraiment entendre ce que vous dites. Ce genre de choses. Elles paraissent minimes mais en vérité elles sont vraiment importantes si vous devez vous conduire de manière sensible avec quelqu’un qui a des besoins particuliers, telle une personne âgée.

Ne soyez pas critique à ce sujet. Parfois, quand l’autre personne a du mal à vous entendre et que vous devez parler plus fort, vous pourriez avoir tendance à penser que cette personne est stupide parce que vous devez hausser la voix. N’est-ce pas là porter un jugement ? C’est une autre composante de notre sensibilité équilibrée que de ne pas être critique. Elle n’a pas compris ce que vous disiez parce qu’elle ne vous entendait pas bien, mais on pense qu’elle n’a pas compris ce qu’on disait parce qu’elle est stupide.

Associer chaleur humaine et compréhension

Dans ce domaine, le dernier exercice consiste à associer chaleur humaine et compréhension. Nous avons besoin d’une combinaison des deux. « Je vous prendrai au sérieux parce que vos paroles et vos sentiments sont réels. » Par exemple : « Quand je disais que j’étais bouleversé(e), c’était pour de vrai, c’est pourquoi vous devez être chaleureux et compréhensif envers moi. » De même, quand vous disiez que vous étiez bouleversé(e), je me dois de vous prendre au sérieux et vous traiter avec chaleur et compréhension. Comme je l’ai dit, tous ces exercices comportent de très nombreuses parties. Je peux juste donner un aperçu de chacun d’entre eux.

Dévoiler les talents de notre esprit et de notre cœur

La deuxième phase de l’entraînement s’appelle « Dévoiler les talents de notre esprit et de notre cœur ». Si on voit qu’on possède les outils pour être en mesure de développer cette sensibilité équilibrée et saine envers autrui et envers soi, alors comment y accède-t-on ? Telle est la question dont traite cette section.

Passer du « moi » à la simple activité mentale

Tout d’abord, nous devons déplacer notre centre d’intérêt du moi en tant que « soi » à la simple activité mentale en cours. Exemple : quelqu’un nous dit quelque chose, plutôt que de nous concentrer sur « il m’a dit ça », etc., « que dois-je lui dire maintenant ? », etc., on considère que ce qui se passe vraiment c’est simplement le fait d’entendre des sons. C’est là tout ce qui arrive : le fait d’entendre quelqu’un parler. Telle est l’activité mentale. On est d’accord ? C’est un hologramme mental de sons qui s’élève. Ce qu’on entend, c’est quelqu’un qui dit un mot et une syllabe à la fois, mais dans notre tête nous les assemblons pour en faire une phrase dotée de sens. C’est ce en quoi consiste l’audition, le fait d’entendre. Il n’y a pas de « moi concret » qui fasse office d’observateur ou de contrôleur et qui existe séparément [du processus]. Toutefois, je suis responsable de ce dont je fais l’expérience et de ce que je fais. Ce que nous tentons de faire ici c’est de devenir plus objectifs du point de vue de notre expérience.

Les contenus de nos expériences changent tout le temps. L’activité mentale d’entendre ces contenus [les sons] est un phénomène individuel et je suis responsable de ce que je fais et de ce que je dis en réponse à ces contenus, de même que j’en subirai les effets. Mais la chose principale est de se concentrer juste sur le fait qu’il s’agit d’une simple activité mentale qui a lieu. Une simple activité mentale.

Notre activité mentale est en perpétuel devenir, toujours en train de se produire

Avec l’exercice suivant, on réalise que cette activité mentale est absolument fondamentale. Elle est très subtile. Elle est toujours présente : c’est le surgissement d’une sorte d’hologramme mental, comme je l’appelle, et la perception qu’on en a est toujours en train de se produire.

Par exemple, nous apercevons quelqu’un et nous voyons sur son visage l’expression d’une contrariété : la personne est contrariée. On examine alors ce qui se passe au niveau de l’activité mentale de notre vision et on en vient à réaliser que :

  • Mes propres émotions ne m’empêchent pas de voir le visage. Cette vision continue de se produire. Peu importe que je sois contrarié, effrayé, etc. : cela n’empêche pas la vision.
  • Mon discours mental ne l’empêche pas non plus.
  • Si je pense que je ne suis pas en mesure d’entrer en relation avec cette personne et ses problèmes, cela ne me rend pas incapable de continuer de voir qu’elle est contrariée.
  • Elle est contrariée. Je suis incapable de changer la réalité en pensant : « Bon, cette personne n’existe pas, ou c’est un monstre », peu importe. Cela ne modifie pas la réalité.
  • Peu importe ce qui se passe dans mon esprit sans rapport avec la question, cette activité mentale de juste voir la personne, de voir son visage contrarié, ou d’écouter ses mots perturbés, continue de se produire. Elle est là constamment.

Accéder aux talents naturels de l’esprit et du cœur

L’exercice suivant consiste à accéder, de façon générale, aux talents naturels de notre esprit et de notre cœur. Il s’agit d’un exercice très profond pour se calmer et se détendre. On y parvient en relâchant progressivement :

  • La tension musculaire
  • Toute pensée verbale ou image mentale que nous pourrions avoir
  • Toutes pensées préconçues – à propos des autres, de nous-mêmes et de nos éventuelles interactions
  • Tout jugement verbal et non verbal – sans qu’on ait besoin de se dire « cette personne est stupide » ou « comme elle est pénible », bien qu’on puisse être critique sans même en passer par les mots
  • Toute projection de rôles accompagnée d’attentes de notre part ou de la part de l’autre personne – telle que : « Je suis la mère, tu es l’enfant. La mère est supposée agir de cette façon-ci, l’enfant de cette façon-là. » Ou bien : « Tu es mon (ou ma) partenaire. Tu es supposé(e) être comme ça. Je dois être comme ceci. »

Si vous pouvez apaiser et lâcher prise de tout ça en sorte que tout le stress et la tension s’en aillent, vous remarquerez alors – et les gens le remarque – qu’un sentiment d’ouverture chaleureuse se manifeste à l’égard de l’autre. Vous êtes naturellement attentifs et vous vous sentez concernés. Il n’y a ni hésitation ni inquiétude dans la réponse que vous apportez, quels que soient les moyens qui semblent appropriés. Tout cela est possible et nous le constatons si nous cessons de penser « moi, moi, moi, qu’est-ce qu’on pense de moi ? », et le reste à l’avenant. Comprenez qu’il s’agit juste d’activité mentale, et que c’est là tout ce qui se passe, et, si vous êtes en mesure de vous calmer suffisamment, les qualités naturelles de votre esprit et de votre cœur sont présentes, et vous pouvez y avoir accès.

Les cinq sortes de conscience profonde

Ensuite, ce avec quoi on apprend à travailler, ce sont les « cinq sortes de conscience profonde », qui sont les moyens fondamentaux de l’esprit grâce auxquels l’activité mentale fonctionne. 

La conscience profonde pareille à un miroir

Avec ce qu’on appelle « la conscience profonde pareille à un miroir », nous prenons note d’informations, d’un très grand nombre d’informations en fait, c’est juste que nous n’y faisons pas attention. Si on regarde vraiment l’autre personne, on peut déduire tant de choses de l’expression de son visage, de son langage corporel, de la façon dont elle prend soin d’elle, de la façon dont elle s’habille, de son maintien. On peut voir beaucoup de choses ; et toutes ces informations nous arrivent. Si en outre on est suffisamment calme, on peut alors y prêter attention et les noter.

Si l’on écoute vraiment ce que l’autre personne dit, on peut déduire beaucoup également du ton de la voix, de l’émotion qui se tient derrière, voire même de son volume. Quelqu’un qui parle si bas qu’on peut à peine l’entendre est ordinairement quelqu’un qui manque de beaucoup d’assurance et de confiance en soi. Nombre d’informations sont véhiculées par la façon même dont les gens parlent et le volume de voix qu’ils utilisent.

La conscience profonde qui égalise

La forme suivante de conscience profonde est appelée « la conscience profonde qui égalise », à savoir qu’elle perçoit les schémas concernant le comportement des gens, et qu’elle fait s’assembler les données. Nous sommes capables de faire cela. Nous devons en être capables, sans quoi comment saurions-nous si ces deux personnes sont des femmes et ces deux autres des hommes ? Nous sommes capables de voir des similitudes dans les choses.

La conscience profonde qui individualise

Ensuite vient « la conscience profonde qui individualise ». En dépit du fait de voir des schémas dans le comportement des autres – par exemple quand nous sommes avec notre partenaire, on commence à dégager une signification à propos de ce qui se passe avec lui (ou elle) à partir de ses schémas –, cela nous aide à le (ou la) comprendre. Avec cette sorte de conscience profonde, nous voyons également la spécificité de cette situation particulière, nous voyons qu’elle a ses propres caractéristiques individuelles. Chaque pièce du puzzle n’est pas toujours la même.

La conscience profonde qui accomplit

Puis vient « la conscience profonde qui accomplit » pour répondre à ce que nous percevons grâce aux autres types de conscience profonde. Il s’agit simplement de la volonté d’apporter une réponse en agissant en fonction de ce que nous percevons, autrement dit d’accomplir quelque chose. Même un ver de terre sait, quand il voit de la nourriture, y répondre en la mangeant, en se fondant sur la vue de différents morceaux de nourriture comme étant également de la nourriture. Un ver de terre sait cela.

La conscience profonde de la réalité

Vient enfin « la conscience profonde de la réalité », pour savoir ce qu’est telle chose et quoi faire – pas juste y répondre de manière générale – mais quoi faire précisément.

Tels sont les outils qui font partie des talents de l’esprit. Ils constituent les façons dont l’esprit fonctionne, pour notre usage, à notre service. En fait, nous les utilisons dans la vie de tous les jours. Pour le dire très simplement, on voit un trou dans le mur là-bas et on sait que c’est une porte, et on sait ce qu’on peut faire ; on sait qu’on peut passer au travers et que pour ça il faut ouvrir la porte, qu’on ne peut pas juste se plaquer dessus. C’est ainsi que fonctionne notre esprit. Nous voyons de nombreuses portes différentes, et nous savons que ce sont toutes également des portes et nous savons quoi faire avec chacune d’entre elles. La même chose s’applique à propos des gens qui sont contrariés, et ce que la plupart d’entre eux aiment. Mais chaque cas est particulier et demande à être individualisé.

Tout ceci constitue la deuxième phase, celle qui consiste à dévoiler les talents de notre esprit et de notre cœur.

Dissiper la confusion au sujet des apparences

La troisième phase consiste à « dissiper la confusion au sujet des apparences ». Ce à quoi nous prêtons attention et à quoi nous répondons, fondamentalement, ce sont les apparences, à la façon dont les choses nous apparaissent. Souvenez-vous, l’activité mentale consiste à fabriquer des apparences, des hologrammes mentaux. Et c’est ce que sont les faits de voir, d’entendre, de penser.

Il est très important d’essayer de comprendre ce concept d’hologramme mental. Que voyons-nous ? Il y a tous ces gens assis là en face de moi, et il y a la lumière qui frappe ma rétine, et cela est converti en impulsions électriques et chimiques. D’une certaine manière, à un niveau empirique, cela se traduit par un hologramme mental qui est ce qu’on voit. Ce n’est pas comme s’il y avait un hologramme mental qu’on puisse trouver dans notre tête. C’est pourquoi on dit que c’est mental, mais en réalité, physiologiquement, tout ça est le produit d’une décharge d’influx nerveux et de substances chimiques.

Hologrammes mentaux combinés avec des projections

Le problème c’est que l’activité mentale superpose des projections sur ces hologrammes mentaux. Le plus souvent nous réagissons à la projection plutôt qu’à la situation réelle. Par exemple, quelqu’un ne nous a pas appelé ; c’est juste un fait, nous n’avons pas eu de nouvelles de cette personne. Dès lors, nous projetons sur elle : « Elle ne m’aime plus », et le reste à l’avenant ; alors qu’il se pourrait simplement que la batterie de son téléphone ait été déchargée. Nous devons d’abord valider les apparences que nous percevons. Nous devons confirmer l’apparence conventionnelle réelle que nous constatons et noter toute inflation ou surinterprétation que nous pourrions avoir.

Prenons un autre exemple : vous vivez avec quelqu’un et cette personne n’a pas fait la vaisselle ni nettoyé les lieux, quelque chose de cet ordre. Tel est le fait, mais nous projetons dessus : « Tu es un(e) horrible bon(ne) à rien ; jamais tu ne nettoies, tu es complètement irresponsable », etc. La méthode pour déconstruire cette projection consiste à voir que cette projection est comme un ballon que nous avons gonflé à partir de la situation. Nous imaginons alors que nous faisons éclater ce ballon, mais non pas dans le sens dualiste d’un moi séparé qui le piquerait avec une aiguille : il éclate tout simplement.

Ou bien on pourrait imaginer un livre de contes de fées avec prince et princesse, ou le désarroi de la victime dans son bon droit aux prises avec l’horrible bon à rien paresseux – quel que soit le scénario qu’on se fait. On referme simplement le livre, assez de contes de fées.

Tel est le premier exercice.

Déconstruire les apparences trompeuses

Viennent ensuite une série d’exercices visant à déconstruire les apparences trompeuses, les projections. Tout d’abord nous visualisons les changement qui se produisent au cours de la vie, comme dans le cas d’une vieille personne, afin de déconstruire l’apparence illusoire de la personne n’ayant qu’un seul âge, et ce pour toujours. C’est ainsi que nous la percevons. Nous voyons quelqu’un, une personne âgée, par exemple, atteinte d’Alzheimer, et nous pensons qu’elle a toujours été comme ça. Nous ne pensons aucunement qu’elle a été une personne fonctionnant normalement ; qu’elle a eu une vie, un métier, une famille, etc. C’est comme si elle avait toujours été comme ça, et le resterait : une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer qui ne sait même pas son propre nom. Il s’ensuit que nous avons peur d’échanger avec elle, voir même de la toucher.

De même, nous sommes avec quelqu’un, notre partenaire par exemple, et il (ou elle) est contrarié(e), et nous disons : « Oh, tu fais toujours la tête. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que chaque instant de sa vie depuis le moment où il (ou elle) était un bébé et jusqu’à sa mort, il (ou elle) a été, est et sera contrarié ? Nous oublions tous les changements qui se produisent au cours d’une vie, qu’il existe tant d’autres situations différentes. Nous ne replaçons pas cette situation particulière dans son contexte, dans son ensemble. C’est très important dans les relations [amoureuses ou amicales] avec les gens, nous avons tendance à oublier le contexte dans son entier, tous les différents aspects de notre interaction avec quelqu’un. Simplement du fait que telle circonstance particulière est dramatique, nous avons tendance à penser que c’est ça, qu’il en est ainsi, n’est-ce pas ? N’est-ce pas là une complète exagération ?

Il en va de même en ce qui nous concerne, on pense : « Je suis toujours comme ça ; et il en sera toujours ainsi. » Il est important de replacer les choses dans le contexte de notre vie tout entière, la façon dont nous nous développons au cours de la vie. Nous n’en étions pas toujours au stade où nous ne pouvions trouver du travail, où nous avions des relations amoureuses difficiles, ce genre de chose. La vie passe par de très nombreuses phases, de très nombreux changements. Il faut garder en vue l’ensemble.

Disséquer nos expériences en parties et en causes

Puis, dans l’exercice suivant, nous disséquons notre expérience en parties et en causes. Prenons l’exemple de quelqu’un qui est bouleversé. Bien. Il y a de très, très nombreuses causes à cela, pas seulement : « Ce que j’ai dit vous a contrarié. J’en suis la cause principale », ou : « Tu es une personne horrible et tu fais toujours la tête. » Vous savez comment c’est quand on revient à la maison ou que notre partenaire rentre et que nous sommes déjà là. C’est comme si on imaginait que cette personne n’avait rien à faire dans la vie avant que nous ne rentrions ou qu’elle-même ne rentre. Et maintenant elle est là et le fait qu’elle ait eu une rude journée au travail ou à la maison avec les enfants n’a aucune espèce d’existence dans notre esprit. Nous devons donc voir que la façon dont elle agit maintenant, ce qu’elle éprouve à cet instant, dépend de ce qui s’est passé avant, au cours de la journée. Ce n’est pas juste ce que nous voyons qui se passe sous nos yeux à cet instant précis sans qu’il ne se soit rien passé auparavant.

Je pense que ce point est très pertinent en matière de messagerie et de tous les emails et SMS que nous échangeons les uns avec les autres. C’est comme d’imaginer qu’il ne se passe absolument rien dans la vie de l’autre personne. Si elle ne répond pas et ne réagit pas instantanément, nous sommes très contrariés. Nous sommes totalement insensibles au fait qu’elle a sa vie à elle, de même, quand on appelle quelqu’un, on doit demander : « Êtes-vous occupé ? Avez-vous un moment ? Est-ce le bon moment ou dois-je vous rappeler plus tard ? »

C’est faire preuve d’un incroyable manque de délicatesse et de suffisance de penser que je peux vous interrompre à tout moment par un SMS ou un appel téléphonique, et que vous devriez répondre instantanément. Du point de vue de la situation des gens, de l’état d’esprit où ils se trouvent, etc., il y a tous les facteurs causals [les antécédents] de leur enfance, de leurs parents, de ce qui s’est passé à leur travail, leur santé, et tant de choses différentes ; déconstruisez donc la situation.

Nos expériences sont semblables à des vagues sur l’océan

Viennent ensuite d’autres exercices consistant à voir nos expériences comme des vagues sur l’océan ; nos émotions enflent, enflent, mais la vague finit par retomber. « Comment osez-vous me dire cela ?! » Quelqu’un vous dit quelque chose de vraiment agressif et vous êtes extrêmement offensé, comme une vague déferlante sur l’océan. Mais si vous vous détendez simplement, comme le fait la vague, peu à peu vous vous calmez. Considérez cela juste comme une activité mentale, comme une vague sur l’océan de votre esprit. Laissez-la retomber ; ne la laissez pas troubler les profondeurs de l’océan.

Prenons l’exemple de quelqu’un qui nous dit quelque chose de franchement agressif, ou de réellement choquant ou de carrément critique à notre égard. Que s’est-il passé au niveau de l’activité mentale ? Nous avons vu ça dans le premier exercice de cette section. Tout ce dont il s’agit concerne le fait d’entendre. Vous avez juste entendu des mots, c’est tout ce qui s’est passé. Si, grâce à la pratique, vous êtes suffisamment calme intérieurement, vous pouvez sentir l’énergie qui se trouble à l’intérieur de vous. Quelqu’un vous dit des paroles rudes et c’est comme si vous le ressentiez au niveau de l’estomac, votre énergie se noue, vous avez l’estomac serré. C’est comme cette grande vague sur l’océan, mais en fait l’esprit c’est juste la faculté d’entendre, l’esprit est comme l’océan. C’est ainsi.

L’esprit est pareil à cet océan très calme, qui entend simplement des mots, mais soudain l’esprit se noue avec cette sensation dans votre estomac, comme s’il essayait de fabriquer un « moi » concret qui se redresse en criant : « Vous m’avez dit ça ! Comment osez-vous ! » C’est très étriqué. Ce que vous devez faire à ce moment-là, c’est juste de laisser retomber la tension. C’est juste une vague sur l’océan. Inutile d’en faire une montagne. Laissez-la se calmer et redevenir ce qu’elle est : l’océan. Tout ce qui s’est passé, c’est que vous avez entendu des mots et alors, de manière pondérée, vous pouvez y répondre, mais non pas en disant : « Comment osez-vous ! Moi, moi, moi ! »

Ensuite nous avons des exercices permettant de combiner la compassion avec ces différentes manières de déconstruire nos apparences.

Répondre avec une sensibilité équilibrée

La quatrième section, dernière phase de cet entraînement de base, consiste à « réagir avec une sensibilité équilibrée ». En d’autres termes, une fois qu’on a déconstruit les projections, on voit ce qui se passe vraiment avec l’autre personne et en nous, sans projeter sur la situation ni l’ignorer, comme si on était insensible. On doit alors être en mesure de répondre à la situation réelle. Ce qu’on cherche c’est d’être capable de répondre à la réalité plutôt qu’à notre fantasme. 

Ajuster nos facteurs mentaux

Le premier exercice consiste à « ajuster nos facteurs mentaux ». On apprend à identifier les différents facteurs impliqués dans notre activité mentale : comment nous faisons attention, quelle quantité d’intérêt nous accordons aux choses, ce que nous pouvons distinguer d’une situation ou chez une personne, comment nous nous concentrons, comment nous discriminons, quelles sont nos intentions. Et nous voyons que nous pouvons modifier tous ces facteurs, nous pouvons les ajuster, mais pas de manière dualiste avec d’un côté un « moi » et de l’autre, là-bas, les boutons d’une radio qu’on pourrait tourner, mais simplement de les modifier en accordant plus d’intérêt à ce que dit l’autre personne, et non en pensant « oh ! quelle barbe », et puis « ça m’est égal ». Faites montre d’intérêt. La façon d’interagir avec les gens, c’est de se montrer curieux de leurs vies. « Que se passe-t-il pour vous en ce moment ? » Soyez sincères.

On voit qu’il est possible de développer l’intérêt. S’il y avait tout un tas de pull-overs, là par terre, nous ne leur accorderions pas beaucoup d’intérêt. Mais s’il faisait vraiment froid et qu’on ait besoin d’un pull à enfiler parce qu’on a très froid, nous nous intéresserions à eux. Il est possible de modifier et d’ajuster nos facteurs mentaux.

Déverrouiller nos sentiments

S’ensuit un exercice très important qui consiste à « déverrouiller nos sentiments ». Cela implique d’accepter et d’accueillir la souffrance et d’être en mesure de donner du bonheur, car il arrive parfois que nous soyons avec quelqu’un, que cette personne soit vraiment bouleversée ou triste, et que nous ayons peur d’avoir à accepter cela, d’avoir à y faire face et de le ressentir. Nous sommes bloqués dans notre aptitude à éprouver de la sympathie et de l’empathie.

Fondamentalement, nous sommes effrayés. On doit apprendre que nous ne devons avoir peur de rien en matière de sentiments. Si nous sommes trop occupés, dans ce cas on ne peut nous déranger. On doit également apprendre que, bien qu’on puisse se sentir triste face à la tristesse d’autrui, cela ne veut pas dire qu’on doive en faire trop et se mettre à pleurer, et que c’est à l’autre de nous réconforter. Au lieu de cela, malgré le fait qu’on ait de l’empathie pour la tristesse des autres, la question est de savoir comment être capable de les consoler et de leur remonter le moral. Comment fait-on cela ? Où trouve-t-on le bon équilibre entre éprouver de la sympathie pour leur souffrance et leur tristesse tout en étant capable de leur donner réconfort, chaleur, et compréhension ? Développer cela est un bon exercice.

Il est remarquable, quand on est un parent et que notre enfant est très perturbé, qu’on sache d’emblée comment s’y prendre. L’enfant s’est fait mal et bien entendu on est très triste que l’enfant soit tombé et se soit blessé, cependant on doit lui donner réconfort et chaleur, et ne pas se mettre soi-même dans tous ses états. C’est beaucoup plus difficile dans le cas de notre partenaire. Fondamentalement, cela revient à réaliser qu’il n’y a rien à craindre en matière de sentiments et de rester détendus à leur propos.

Ce sont là des exercices très simples pour ne pas avoir peur de ses sentiments. On y travaille en ayant recours à des sensations physiques. On se gratte la main très fort, puis on la tient, pour ensuite la chatouiller. Quelle est la différence ? C’est juste une sensation. Il ne s’agit pas d’en faire une montagne. C’est plus difficile si c’est la personne à côté de vous qui vous griffe la main très fort, ou vous la tient, ou la chatouille. Quelle différence cela fait ? Il n’y a pas de différence ? Il s’agit juste d’une sensation physique. En réalité, il est très intéressant de faire cette expérience et d’analyser la façon dont on y répond. Ce qui est très intéressant, c’est la réponse émotionnelle qu’on donne.

Prendre des décisions adéquates

Enfin, le dernier exercice consiste à « prendre des décisions adéquates », à savoir ce qu’il convient de faire vraiment. À ce stade, tout d’abord, il convient de vérifier les faits ; est-ce que nous répondons à la réalité de la situation ou à nos projections ? Une fois que nous avons une bonne idée de la situation, il nous faut alors l’analyser : qu’ai-je envie de faire ? Qu’est-ce que je veux faire ? Que dois-je faire ? Qu’est-ce que mon intuition me suggère ?

Un exemple que j’utilise, assez clair à mon avis, est quand on veut faire un régime.

  • Je veux faire un régime – on analyse alors les raisons pour lesquelles on veut le faire –  pour une raison de santé, ou pour avoir une meilleure silhouette, peu importe ;
  • Dois-je me mettre au régime ? – est-ce juste parce que je suis anorexique et que j’ai ce fantasme d’être trop gros(se), ou bien est-ce que je dois vraiment m’y mettre parce que j’ai trop de tension artérielle, ou pour tout autre raison ?
  • Qu’ai-je envie de faire ? – voilà que mon ami(e) vient juste de m’apporter un gâteau. J’ai envie de le manger. Or je veux me mettre au régime car j’en ai besoin, mais j’ai envie de manger le gâteau. Pourquoi ai-je envie de le manger ? Gourmandise, attachement, avidité ? C’est un(e) ami(e) qui me l’a apporté, etc.

Puis, on examine la situation : est-ce que je suis honnête avec moi-même ? « Bon. Les vœux de bodhisattva disent que si quelqu’un m’offre quelque chose, il en retirera le mérite d’avoir été généreux, donc je mangerai le morceau de gâteau qu’il m’a apporté. Mais il s’agit d’une justification, car en fait je suis vraiment gourmand et je veux vraiment manger ce gâteau ! » Soyons honnêtes avec nous-mêmes à propos de la situation. « Par compassion pour vous, je mangerai le gâteau. » Qui essayons-nous de tromper ?

Dans tous les cas, on évalue les raisons pour lesquelles on veut faire telle chose, pourquoi on a besoin de la faire, pourquoi on a envie de faire quelque chose d’autre, et ensuite on prend une décision rationnelle. La personne avec laquelle je vis est bouleversée, j’ai envie de partir en courant, mais je dois rester pour la réconforter. On se dit : « Oh ! J’aimerais juste que cette personne se calme. Je me sens impuissant, et je ne sais pas quoi faire. » On évalue toutes ces données. « Je veux partir en courant, je ne me sens pas d’humeur à affronter cette situation mais je dois y faire face. » Et ce besoin prime, la raison de ce besoin est plus importante que ma peur, ou tout autre sentiment qui fait que je ne n’ai pas envie d’y faire face. Et alors on s’y confronte.

En vérité, c’est là un principe très important à suivre dans notre travail. Combien de fois, quand on travaille, ne s’est-on pas dit : « Je ne veux pas vraiment faire cela. Je n’ai pas vraiment envie de faire cela, mais je dois le faire. Et pourquoi dois-je le faire ? Pour payer le loyer », ou pour tout autre raison. Peu importe qu’on n’ait pas envie de faire ce travail stupide, on le fait. « Je veux faire autre chose » – et alors quoi ! Et donc on tire le meilleur parti de la situation, et on y fait face de manière adéquate. C’est l’entraînement de base.

Quant à l’entraînement de niveau avancé, ce dernier comporte des exercices supplémentaires permettant de déconstruire nos projections de façon plus approfondie.

Stades dans la pratique

La véritable méthode utilisée pour chaque exercice implique de passer par de très nombreuses phases. C’est pourquoi trois ou quatre sessions sont nécessaires pour chacun des exercices.

Tout d’abord, on pratique l’exercice avec des gens qui ne sont pas là. Cela comprend deux phases : en premier au moyen de photos ou d’images prises dans un magazine puis en se contentant de penser à des gens. Dans le cas de l’exercice visant à développer un cœur bienveillant, on pense : « Vous êtes un être humain et, tout comme moi, vous avez des sentiments », puis on regarde la photo de quelqu’un avec qui on a une relation étroite, quelqu’un qui est une simple connaissance, quelqu’un qui est un étranger (une photo dans un magazine), enfin quelqu’un que l’on n’aime pas. « Vous êtes un être humain, et, tout comme moi, vous avez des sentiments. » Puis, à nouveau, on travaille avec trois ou quatre personnes : des gens qu’on aime vraiment, de simples connaissances, de simples étrangers travaillant dans une boutique où l’on se rend, des gens qu’on n’aime pas, mais cette fois en pensant simplement à eux.

On travaille ensuite avec des gens vivants, des gens qui sont là, les uns après les autres. On s’assoit en cercle et on fait l’exercice en regardant chacune des personnes composant le cercle. « Vous êtes un être humain, vous avez des sentiments. Chacun d’entre vous en a, chacun en éprouve, chacun a des sentiments. » Bien entendu, cela doit aller jusqu’au point où on pense : « Je vais arrêter de me raconter des histoires et de faire des commentaires au sujet de chaque personne », et, pour que les gens se sentent à l’aise, je ne vais pas me mettre à rire, ce genre de distraction. De même, inutile de fixer du regard chacune des personnes comme si on regardait des animaux dans un zoo.

Ensuite, quand les gens se sentent suffisamment à l’aise, et sur ce point il peut y avoir des variantes culturelles, on travaille une personne à la fois. Émotionnellement, c’est un exercice très puissant, très efficace. Une personne dit à l’autre : « Vous êtes un être humain, vous éprouvez des sentiments, je prends soin de vous », et la personne qui écoute a le sentiment d’être acceptée, que quelqu’un prend soin d’elle. Puis, on échange les rôles. C’est très fort émotionnellement.

Si le groupe offre suffisamment de diversité et si on dispose d’assez de temps, alors il est très utile de répéter ce genre d’échange de personne à personne avec quelqu’un de votre propre sexe puis avec quelqu’un du genre opposé. Si les différences d’âge sont suffisamment grandes, alors on fait faire cet exercice en prenant une personne plus âgée qui parle à une personne plus jeune et vice versa. Il est très intéressant de voir une jeune personne dire à une personne plus âgée : « Vous êtes un être humain et, tout comme moi, vous avez des sentiments. »

Enfin la dernière étape de n’importe quel exercice s’adresse à nous-mêmes. Cette phase se fait à l’aide d’un miroir, en se regardant. On prend note les expressions de notre visage, ce genre de chose. Et on se répète : « Je suis un être humain », etc. Si on pratique en groupe et qu’on dispose d’un grand miroir, on peut tous se regarder en même temps dans le miroir et voir que : « Je suis pareil à n’importe qui d’autre. Il n’y a pas de différence. Tout comme chacune des personnes du groupe éprouve des sentiments, moi aussi j’en éprouve. Tout comme chacun est un être humain avec ses besoins et ses facultés de compréhension, il n’y a aucune différence entre nous. Je suis juste un élément de ce groupe de pingouins en Antarctique. »

Puis nous faisons l’exercice sans l’aide d’un miroir. Dès lors, le plus émouvant se passe autour de photos de nous-mêmes datant des premières périodes de notre vie, en particulier les époques de notre vie pour lesquelles nous avons des regrets ou éprouvions des sentiments négatifs à notre égard. « J’étais un être humain alors, j’éprouvais des sentiments, j’essayais juste de faire de mon mieux », etc., et on s’efforce de développer ce genre de sensibilité envers nous-mêmes et envers notre histoire.

On peut voir que ces exercices peuvent se révéler très bouleversant sur le plan émotionnel, c’est pourquoi il est très important de ne pas aller trop vite et de laisser aux gens du temps pour exprimer leurs expériences et pour poser des questions après chacun des exercices. Nous devons aussi admettre que ce n’est pas un entraînement pour les gens qui ont de graves problèmes émotionnels. Foncièrement, on doit être un tant soit peu stable, car un grand nombre d’émotions peuvent refaire surface. Qu’il soit bien clair que si l’un des exercices s’avère émotionnellement trop difficile, on n’est pas tenu de le faire. C’est la raison pour laquelle le tout premier exercice, qui est de calmer l’esprit, est tellement important, car ce qu’on cherche à construire c’est un espace protégé au sein duquel le principe fondamental du groupe sera de ne pas porter de jugement : « Je ne vais pas me raconter d’histoires à votre sujet, comme quoi ce que vous expérimentez, etc., est vraiment stupide », ou bien : « Je vais vous regarder de haut et vous mépriser », etc. C’est dans ce genre d’espace protégé que les gens se sentent à l’aise.

Bien qu’on puisse s’entraîner seul, sans l’aide d’un groupe – et j’ai donné les indications dans mon livre pour faire cela – bien entendu, il est beaucoup plus efficace de le faire au sein d’un petit groupe. Pas un grand groupe, un petit groupe.

Tel est l’entraînement de base. Il existe un petit nombre de groupes dans le monde qui ont commencé à faire cela sans moi, car je n’ai certainement pas le temps de développer cet entraînement et de le diffuser. Il y a un groupe à Mexico qui continue de le faire ; il y a aussi un groupe en Allemagne. Les gens sont les bienvenus pour faire cet entraînement. Comme j’ai pu le constater de par ma propre expérience d’enseignant, cela prend vraiment environ trois ans pour parcourir cet entraînement selon un rythme confortable, en passant en revue chacun des exercices et chacune de leur parties une fois par semaine.

Une fois que vous avez accompli le cycle de l’entraînement, ou une partie seulement, il peut s’avérer très utile de vous remémorer ces différents points dans votre pratique quotidienne ou votre méditation, peu importe, car chaque exercice – et il y a un manuel qui va avec – comporte des mots clés qu’on peut utiliser pour se rappeler chacun des points de chaque exercice particulier.

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