Présentation détaillée de l’astrologie tibétaine Partie 5 : Aperçu historique

Évolution de l’astrologie en Chine d’un point de vue historique

Parlons maintenant un peu de l’histoire de l’astrologie, d’abord en Chine, puis de la manière dont elle est arrivée au Tibet et s’y est développée. Le système des dix tiges célestes et des douze branches terrestres, combinées en un cycle de 60 pour compter les jours, se retrouve sur les os oraculaires de la dynastie Shang à partir du XVIe siècle avant notre ère. À partir du VIIIe siècle avant notre ère environ, les douze branches ont été utilisées pour numéroter les années et les mois. Lors des réformes calendaires de la dynastie Han en 104 avant notre ère, les noms des douze branches ont été appliqués aux périodes astrologiques de deux heures de la journée, et le cycle de 60 ans des tiges et des branches au décompte officiel des années. À titre non officiel, cependant, les années continuaient d’être désignées simplement par les douze branches, et ce jusqu’à nos jours.

Bien que certains lui attribuent une antiquité extrême, la première formulation textuelle effective des cinq éléments se trouve dans La Grande Norme (Hongfan 洪範, 洪范), qui fait partie du Classique des documents (Shujing 書經, 书经 ; Classique de l’Histoire), datant des IVe et IIIe siècles avant notre ère. L’ordre des éléments y est le suivant : eau, feu, bois, métal et terre. À la fin du IIIe siècle avant notre ère, dans un recueil de courants philosophiques, notamment ceux liés aux théories historiques cycliques de Zou Yan (Tsou Yen 鄒衍, 邹衍) et dans le classique intitulé Les Ordonnances mensuelles (月令), on retrouve l’ordre actuel : bois, feu, terre, métal et eau. Il n’est pas fait mention des relations complètes entre « mère » et « enfant », « ennemi » et « ami », mais chaque élément est décrit comme engendrant le suivant à son tour et comme étant vaincu par celui qui vient après lui. Chaque élément préside à une direction et à une saison : 

  • le bois préside à l’est et au printemps,
  • le feu préside au sud et à l’été,
  • le métal préside à l’ouest et à l’automne,
  • l’eau préside au nord et à l’hiver,
  • la terre préside au centre et soutient tous les autres éléments. 

Corrélation entre les cycles des animaux et des éléments

Au premier siècle de notre ère, les douze animaux ont été associés aux douze branches et les cinq éléments aux dix tiges, chaque paire de tiges représentant l’aspect yang et yin de l’élément correspondant. Cependant, bien que les animaux puissent être utilisés comme substituts des branches, ils ne constituent pas des équivalences exactes, car, comme déjà mentionné, les affiliations yin et yang sont différentes. Les branches alternent entre le yang et le yin, en commençant par le yang. Quant aux animaux, ils sont associés de la manière suivante : 

  • Rat et bœuf — yin
  • Tigre — yang
  • Lièvre — yin
  • Dragon, serpent, cheval et chèvre — yang
  • Singe — yin, mais parfois aussi yang
  • Coq — yang
  • Chien et cochon — yin 

Le décompte des cycles de 60 ans associant éléments et animaux a commencé en 364 de notre ère, de sorte que l’actuel 27ème cycle chinois a débuté en 1984.

La question de savoir si les Chinois ont emprunté le cycle des animaux à leurs voisins d’Asie centrale pour l’adapter à leur système indigène des douze branches, ou si ce sont les Asiatiques centraux qui l’ont emprunté aux Chinois, fait l’objet d’un vif débat parmi les spécialistes. En effet, les noms des animaux peuvent être traduits, tandis que les mots désignant les branches et les tiges sont purement phonétiques et intraduisibles. Quoi qu’il en soit, le cycle des douze animaux est présent non seulement en Asie centrale, mais aussi en Asie du Sud-Est et en Asie de l’Est. Dès la fin du VIe siècle, on le retrouve chez les Turcs orientaux pour le décompte des années, et au cours des siècles suivants, il s’est étendu vers l’ouest jusqu’aux proto-Bulgares turciques. On le retrouve même aujourd’hui dans certaines régions du Moyen-Orient, notamment chez les Kurdes et en Turquie. 

Au IVe siècle, l’attribution des éléments non seulement aux dix tiges célestes, mais aussi à chacune des douze branches terrestres et aux 60 combinaisons tige-branche s’est standardisée. Les dix tiges ont été associées, deux par deux, d’abord au bois, puis au feu, à la terre, au métal et à l’eau. Chacun de ces éléments est l’élément « fils » de celui qui le précède. Les douze branches, avec leurs animaux correspondants, étaient associées aux éléments des mois des saisons, tels qu’ils avaient été formulés dans Les Ordonnances mensuelles mentionnées plus haut. 

  • Le printemps est associé au bois,
  • l’été au feu,
  • l’automne au métal,
  • l’hiver à l’eau, 
  • et les saisons intermédiaires à la terre. 

Deux mois, et donc deux branches et deux animaux chacun, étaient associés aux quatre saisons principales, et un de chaque à chacune des saisons intermédiaires, bien que dans d’autres contextes, les saisons principales durent chacune 72 jours et les saisons intermédiaires seulement 18 jours chacune. 

La séquence commence au milieu de l’hiver, au cours du mois où a lieu le solstice d’hiver : 

  1. La 1ère branche correspond à l’hiver, associé à l’eau.
  2. La 2ème branche correspond à une saison intermédiaire, associée à la terre.
  3. Les 3ème et 4ème branches correspondent au printemps, associé au bois.
  4. La 5ème branche correspond à une saison intermédiaire, associée à la terre.
  5. Les 6ème et 7ème branches correspondent à l’été, associé au feu.
  6. La 8ème branche correspond à une saison intermédiaire, associée à la terre. 
  7. Les 9ème et 10ème branches correspondent à l’automne, associé au métal.
  8. La 11ème branche correspond à une saison intermédiaire, associée à la terre.
  9. Enfin, la 12ème branche correspond à l’hiver, associé à l’eau. 

Dans les « éléments-cailloux » attribués aux douze animaux mentionnés précédemment, les éléments de la force vitale correspondent précisément à cet ensemble d’éléments des branches terrestres correspondantes, en commençant par le rat.

Les éléments attribués aux 60 combinaisons tige-branche correspondent aux éléments-cailloux du corps de chacun des 60 animaux du cycle des éléments et des animaux de 60 ans. Dans le système tibétain, ils sont dérivés comme suit : tout d’abord, on détermine l’élément clé de chacun des animaux. Ceux-ci sont : 

  • Le bois pour les deux premiers animaux de l’ordre chinois, le rat et le bœuf,
  • l’eau pour les deux suivants,
  • le fer pour les deux suivants. 
  • Cette séquence de bois, d’eau et de fer se répète ensuite, chacun étant attribué à deux animaux à tour de rôle jusqu’à la fin. 

On vérifie ensuite quelle est la relation entre l’élément clé et l’élément de pouvoir, qui, dans ce cas, correspond à l’élément de la tige céleste. 

  • S’il s’agit de l’ennemi de l’élément clé, l’ « élément-caillou » du corps est la terre,
  • s’il est son ami, c’est le feu,
  • s’il est identique, c’est le fer,
  • s'il s'agit de la mère, c'est le bois,
  • s'il s'agit de l'enfant, c'est l'eau.

Les systèmes classiques d’astrologie chinoise

Dans la branche de l’astrologie chinoise classique connue sous le nom des « quatre piliers » (suzhu 四柱) ou, plus communément, des « huit caractères » (bazi 八字), les quatre piliers correspondent à la combinaison tige-branche, ou « binôme », de l’année, du mois, du jour et de l’heure de naissance. Ceux-ci sont constitués des huit caractères, à savoir les caractères représentant les quatre tiges et les quatre branches. Dans ce type d’astrologie, ces quatre et ces huit caractères, ainsi que les éléments qui leur sont associés, sont analysés pour déterminer leur compatibilité, entre autres, afin d’interpréter la personnalité fondamentale et la destinée d’une personne. Ce système, tout comme celui de l’astrologie du Yi Jing, n’est pas apparu sous une forme tibétaine, à l’exception de quelques aspects mineurs. 

Premières périodes de l’astrologie au Tibet, en Mongolie et chez les Ouïghours

Les textes chinois d’astrologie et d’astronomie sont parvenus au Tibet avant ceux d’origine indienne. Cela s’est produit à l’époque du roi Songtsen Gampo, fondateur du grand empire tibétain. Ce dernier comptait parmi ses épouses une princesse chinoise et une princesse népalaise. La première, Kong-jo, apporta avec elle en 649 de notre ère divers textes chinois, ainsi que des textes médicaux. En l’espace de quelques années, l’utilisation des douze signes animaux pour désigner les années fut instaurée. Ce fut pratiquement le seul système utilisé au Tibet pendant les deux siècles suivants. Ce n’est que dans des cas exceptionnels, tels que l’inscription du traité sino-tibétain de 821 de notre ère à Lhassa et certaines inscriptions tibétaines découvertes dans les grottes de Dunhuang, dans l’ouest du Gansu, datant à peu près de la même période, que fut utilisé le cycle de 60 ans associant éléments et animaux, qui était alors en usage en Chine.   

En Mongolie, le cycle des douze animaux pour désigner les années apparaît dans des inscriptions turciques et ouïghoures à partir du VIIIe siècle. Comme il existait déjà des exemples turciques orientaux de ce type dès la fin du VIe siècle, il s’agit sans aucun doute d’une continuation de cette tradition. Lorsque les Ouïghours fuirent la Mongolie en 840 de notre ère et s’installèrent dans la région de Turfan, au Turkestan oriental, ainsi que dans l’ouest du Gansu, non loin de Dunhuang — deux régions qui échappèrent alors à la domination tibétaine en l’espace de quelques années — ils perpétuèrent cette coutume au sein de la population. En 1201 de notre ère, Gengis Khan l’adopta des Ouïghours, qu’il avait conquis pacifiquement, et la généralisa dans tout l’Empire mongol. 

Les Ouïghours ont également utilisé le cycle de 60 ans associant éléments et animaux au niveau officiel de l’État et des monastères bouddhiques, depuis leur migration vers le sud-ouest au milieu du IXe siècle jusqu’à au moins la fin du XVIIe siècle. La version qu’ils utilisaient différait toutefois de celles du Tibet et de la Chine. 

Dans ces deux derniers pays, l’ordre dans lequel les éléments sont associés aux paires d’années correspond à la séquence standard : bois, feu, terre, fer, eau. Comme mentionné précédemment, il existe cinq ensembles d’éléments pour les « calculs aux cailloux », associés à chacun des douze animaux dans leurs combinaisons avec des éléments de pouvoir au sein d’un cycle de soixante ans. Parmi ces cinq ensembles, il s’agit de celui des éléments de pouvoir. Dans le système chinois classique, comme nous venons de le voir, le cycle des 60 combinaisons tige-branche est associé à un ensemble d’éléments différent de celui-ci, l’équivalent de ceux du système « corps-cailloux ». 

Dans les manuscrits et documents ouïghours de cette période, le cycle de 60 ans est défini par un système qui semble être un hybride des deux. Les années sont désignées par des combinaisons d’animaux et de l’ensemble des éléments du corps, qui apparaissent plus couramment en association avec les seules 60 paires tige-branche. Cette variante se retrouve dans un document tibétain isolé provenant de Dunhuang, datant de la période de domination ouïghoure, mais n’apparaît nulle part ailleurs dans la tradition tibétaine. Curieusement, elle apparaît également dans la tradition chinoise aux XIXe et XXe siècles.

Après une période de déclin au Tibet au IXe siècle, une nouvelle vague d’influence astrologique d’origine chinoise est venue de la région de Khotan, au Turkestan oriental, à partir du Xe siècle. Elle s’est amalgamée à ce dont on se souvenait des textes de l’ancienne période, qui avaient été altérés. Un nouveau système définitif de calculs des éléments fut ainsi élaboré par l’astrologue tibétain Dharmakara, qui incluait désormais les calculs relatifs à la mort, au mariage, aux obstacles, à l’horoscope ainsi qu’à la géomancie. Dès le XIe siècle, le cycle de 60 ans associant éléments et animaux était couramment utilisé au Tibet sous sa forme actuelle, et non dans la variante ouïghoure. 

Dans les calendriers tibétains actuels, le nombre d’années royales est également indiqué. Il s’agit du décompte des années écoulées depuis l’accession au trône du premier roi tibétain, Nyatri Tzenpo, en 127 avant notre ère. Je ne sais pas quand ce système d’années royales a été instauré.

Histoire du système astrologique et astronomique du Kalachakra en Inde

La partie indienne des textes d’astrologie et d’astronomie est parvenue au Tibet avec l’introduction du Tantra du Kalachakra, dont le premier chapitre est consacré aux cycles temporels externes. Selon la tradition bouddhique, les enseignements du Kalachakra dans leur ensemble auraient été initialement dispensés par le Bouddha au stoupa de Shri Dhanyakataka, près de l’actuelle Amaravati, dans l’Andhra Pradesh, au sud de l’Inde. Ils ont été préservés sous la forme du Tantra racine du Kalachakra (Dus-’khor rtsa-rgyud, skt. Mulakālacakratantra) à Shambhala, une terre pure peuplé d’humains situé au nord, mais qui n’est pas tout à fait un lieu physique réel sur cette terre. Plus tard, à Shambhala, le Tantra abrégé du Kalachakra (bsDus-rgyud, skt. Laghukālacakratantra) et son commentaire, Lumière immaculée (Dri-med ’od, skt. Vimalaprabha), furent composés. 

Il est difficile de savoir si ces textes existaient sous forme écrite ou s’ils étaient simplement transmis oralement. Quoi qu’il en soit, le Tantra racine du Kalachakra a été perdu et seuls les deux derniers textes ont été transmis. Ils ont été réintroduits en Inde au plus tard au début du XIe siècle, peut-être même un siècle plus tôt, mais il est difficile d’en déterminer la date avec précision. Que l’on accepte ou non Shambhala et le récit historique traditionnel, c’est en tout cas à cette époque que le système du Kalachakra est apparu sous forme écrite en Inde. On le trouvait dans les grandes universités monastiques du nord de l’Inde, telles que Nalanda, et il s’est même répandu jusqu’au Myanmar (Birmanie). Atisha a signalé sa présence à Java (Indonésie) au début du XIe siècle, avant son arrivée au Tibet.

Dans la Lumière immaculée, il est fait mention de quatre systèmes astrologiques indiens, dont un système « Romaka », sans aucun doute d’origine gréco-romaine. Dans cet ouvrage, on déplore que ces quatre systèmes aient été altérés par une influence non indienne. Il est difficile d’identifier la nature et l’origine de cette influence. Le terme sanskrit désignant ce qui n’est pas indien, mleccha, a été utilisé pour les Grecs, les Arabes, les Turcs et, de manière générale, pour toute personne ne parlant pas le sanskrit. En 1031 de notre ère, le célèbre astronome arabe al-Biruni s’est rendu en Inde et a consulté le recueil datant du début du VIe siècle regroupant les cinq systèmes astrologiques indiens les plus courants, mais il est difficile de dire s’il les a falsifiés. Parmi ces cinq systèmes figure également le « Romaka », ou système romain. Comme mentionné précédemment, l’influence astrologique et astronomique grecque est parvenue en Inde par l’intermédiaire des marchands romains, d’Alexandrie vers l’ouest de l’Inde, vers le Ier siècle de notre ère. Cette altération leur est peut être imputable. Il s’agit là de questions historiques très difficiles à trancher.    

Introduction du système astrologique du Kalachakra au Tibet et en Mongolie

Quoi qu’il en soit, le Tantra abrégé du Kalachakra et son commentaire, Lumière immaculée, ont été traduits du sanskrit et transmis au Tibet à plusieurs reprises par divers traducteurs et maîtres entre le XIe et le XIIIe siècle. Ils ont pris une place prépondérante dans les premières traditions Sakya et Kagyou, où divers autres commentaires ont été rédigés et où des éléments provenant à la fois des maîtres chinois et indiens ont été combinés et retravaillés pour donner naissance à la tradition astrologique et astronomique tibétaine spécifique.

L’année 806 de notre ère est citée comme marquant le début du système de calcul du calendrier du Kalachakra. C’est à cette date qu’Aja, le onzième Détenteur des Castes de Shambhala, codifia le système des précis de mathématiques. Comme mentionné précédemment, le Kalachakra partage avec les systèmes hindous l’utilisation du cycle de Jupiter de 60 ans pour le décompte des années et le désigne comme le cycle « éminent », d’après le nom de la première des 60 années. La première année du premier cycle « éminent » de 60 ans du calendrier tibétain, considérée comme la date officielle de l’introduction des enseignements du Kalachakra au Tibet, correspond au célèbre nombre d’années prédit dans la littérature du Kalachakra, à savoir « feu-espace-océan », après le début de la période musulmane en 624 de notre ère, bien que cette période ait en réalité commencé en 622. Comme cela a également été mentionné précédemment, les nombres sont spécifiés sous forme de noms de code, faisant référence aux énumérations courantes de la littérature pan-indienne, et énumérés dans l’ordre des unités, des dizaines, des centaines, et ainsi de suite. Il y a trois feux, l’espace est vide comme le zéro, et il y a quatre océans. Ainsi, « feu-espace-océan » correspond à 403 ans après 624, soit l’an 1027 de notre ère.

Lorsque le cycle « éminent » de 60 ans du Kalachakra a été mis en corrélation avec le cycle chinois de 60 ans des éléments et des animaux, l’année 1027 de notre ère ne correspondait pas au début d’un cycle chinois — qui commence toujours par une année du Rat masculin de Bois —, mais plutôt à sa quatrième année. C’est pourquoi les cycles tibétains commencent par une année du Lièvre de Feu féminin, la raison pour laquelle, dans la plupart des cas, ils font débuter le décompte des douze animaux par le lièvre, et celle également pour laquelle, lorsqu’une journée est divisée en douze périodes portant les noms du cycle des animaux, la première période, l’aube, de 5 h à 7 h du matin selon l’heure de l’horloge, est celle du lièvre. De plus, le fait qu’une journée commence à l’aube est conforme au système indien des jours solaires. La première période de la journée chinoise classique, en revanche, s’étend de 23 h à 1 h du matin et correspond à la période du rat, premier animal de la séquence chinoise. Ainsi, comme il existe un décalage de trois ans, l’actuel dix-septième cycle tibétain a commencé en 1987, tandis que l’actuel vingt-septième cycle chinois a débuté en 1984, comme nous venons de le noter.

Bien que le premier cycle « éminent » de 60 ans ait débuté en 1027 de notre ère, ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle que le calendrier du Kalachakra s’est imposé au Tibet. Les années continuaient toutefois à être désignées régulièrement par leur combinaison animal-élément, plutôt que par leurs noms dans le cycle « éminent ». Les calculs mathématiques du calendrier reposaient toutefois sur le système du Kalachakra.

Chogyal Phagpa (Chos-rgyal ’Phags-pa), qui vécut dans la seconde moitié du XIIIe siècle, fut l’un des premiers maîtres et auteurs illustres de l’école Sakya dans le domaine de l’astrologie et de l’astronomie. Il fut le précepteur de l’empereur mongol de Chine, Kubilai Khan, et c’est à lui, ainsi qu’à son oncle Sakya Pandita, que l’on attribue l’introduction du bouddhisme tibétain en Mongolie. Il a sans aucun doute également introduit l’ensemble du système astrologique tibétain. De plus, c’est très probablement grâce au fait que son oncle, puis lui-même et ses successeurs, aient été nommés souverains laïques du Tibet par les khans mongols — qui, à commencer par Kubilai, étaient les empereurs de la dynastie Yuan en Chine — que le calendrier du Kalachakra est devenu le calendrier officiel du Tibet.

Cycles des chiffres des carrés magiques

Dans le système chinois classique, les neuf chiffres du carré magique ont été associés au cycle des éléments et des animaux de 60 ans au cours de la seconde moitié du XIVe siècle, au début de la dynastie Ming. Cette corrélation a été rétroactivement datée du XVIème cycle chinois de 60 ans, qui a débuté en 1324 sous la dynastie mongole des Yuan. Comme il faut 180 ans pour que la séquence des chiffres du carré magique et des animaux associés aux éléments se répète, les cycles ont été regroupés par trois et ont reçu les noms de cycles supérieur, intermédiaire et inférieur. Ainsi, l’actuel 27ème cycle chinois, qui a débuté en 1984, est un cycle inférieur, et la prochaine période de 180 ans commencera avec le 28ème cycle en 2044.

On ignore à quelle date les nombres du carré magique correspondant aux années ont été associés aux noms des combinaisons animal-élément dans le système tibétain de calcul des éléments, bien que cela ait très bien pu se produire à cette même époque. Comme indiqué précédemment, les Tibétains font débuter cette période de 180 ans par une année du Rat masculin de Bois, tout comme les Chinois. Les trois cycles de 60 ans constituant les périodes de 180 ans sont appelés « premier », « deuxième » et « troisième ». Le 17ème cycle tibétain actuel, qui a donc débuté en 1987, est un troisième cycle et, pour des raisons liées au nombre du carré magique de l’année, on considère qu’il a en réalité commencé en 1984.

Dans la variante Bön de l’astrologie tibétaine, on dit que la première période de 180 ans a commencé lorsque le premier maître bönpo a enseigné cette discipline il y a 3 900 ans avant 1984. Par conséquent, dans le système Bön, 1984 est la première année du troisième cycle de 60 ans de la 21ème période de 180 ans. Cela situerait l’année initiale du calendrier Bön en 1916 avant notre ère.

Les lignées astrologiques au Tibet 

Il existe actuellement deux grands courants d’études astrologiques et astronomiques tibétaines : la lignée Tsurpu (Tshur-phu) et la lignée Pugpa (Phug-pa). La première trouve son origine dans les commentaires du début du XIVe siècle sur le Tantra abrégé du Kalachakra, rédigés par le Troisième Karmapa, Rangjung Dorjé (Kar-ma Rang- ’byung rDo-rje), du monastère de Tsurpu. Ce système, que l’on trouve exclusivement dans la tradition Karma Kagyou, utilisait à l’origine le système des précis de mathématiques pour tous ses calculs. À l’heure actuelle, il ne l’utilise plus que pour calculer les positions du soleil et de la lune, et recourt au système complet des principes pour calculer celles des planètes.

Le système de calcul Chatuhpitha-Kalachakra est dérivé du système de Tsurpu. Il a été instauré à la fin du XVIe siècle par Drugchen Pemakarpo (’Brug-chen Padma dkar-po) et est suivi par la tradition Drugpa Kagyou, ainsi que par les Bhoutanais. C’est pourquoi on l’appelle parfois aussi « calcul bhoutanais » (’Brug-rtsis). Il combine des éléments tirés à la fois du Tantra du Kalachakra et du Chatuhpitha, ou Tantra des Quatre Sièges (gDan-bzhi rgyud). La principale différence entre ce système et le système de Tsurpu réside dans le fait que le jour de la semaine lunaire calculé correspond à la date passée plutôt qu’à la date actuelle. Par exemple, si un mercredi donné est calculé comme étant le 9 du mois dans le système de Tsurpu, ce 9 est considéré dans le système bhoutanais comme le jour écoulé et le 10 est pris comme étant le mercredi. La tradition Drikung Kagyou suit un système qui combine les traditions de Tsurpu et de Pugpa.

Le système ou la lignée Pugpa a été fondé au XVe siècle par les trois maîtres dont le nom comportait le suffixe « gyatso » : Pugpa Lhundrub Gyatso (Phug-pa Lhun-grub rgya-mtsho), Kédrub Norzang Gyatso (mKhas-grub Nor-bzang rgya-mtsho) et Tsangchung Chodrag Gyatso (gTsang-chung Chos-grags rgya-mtsho). S’appuyant sur les commentaires du Kalachakra rédigés au XIVe siècle par le maître sakya Butön (Bu-ston Rin-chen grub), il met l’accent sur le système complet de principes de calculs mathématiques reconstitué à partir de fragments du Tantra racine du Kalachakra. Ce système est actuellement suivi par les traditions Guéloug, Sakya et Nyingma et est le plus répandu. Il a été adopté par le groupe mongol kalmouk au sein de l’Union soviétique. 

La différence entre les deux principaux systèmes tibétains, le Pugpa et le Tsurpu, réside dans la manière dont le calendrier lunaire est mis en corrélation avec le calendrier solaire, mais ces différences ne sont pas très importantes. Dans le texte de la fin du XVIIe siècle intitulé L’Aigue-marine blanche (Bai-dyur dkar-po) de Dési Sangyé Gyatso (sDe-srid Sang-rgyas rgya-mtsho), les systèmes complet et abrégé sont harmonisés, et c’est ce système qui est encore suivi aujourd’hui. L'auteur a utilisé le système des principes complets pour le calendrier et l’almanach, mais a inclus dans l’almanach les données issues du système des précis de mathématiques pour le calcul des éclipses solaires et lunaires. 

L'une des branches du système Pugpa est connue sous le nom de « calculs généraux de style chinois » (rgya-rtsis), ou « calculs jaunes » (gser-rtsis). Elle a été fondée par Mergan Kachupa (Mer-rgan dKa’— bcu-pa) au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle. « Mergan » est un titre mongol signifiant « érudit », et « Kachupa » est un titre attribué à un maître en astrologie, en médecine ou dans les enseignements bouddhiques, particulièrement utilisé chez les Mongols. Aujourd’hui encore, à l’Institut tibétain de médecine, d’astrologie et d’astronomie, les diplômés des facultés de médecine et d’astrologie se voient décerner le titre de « Kachupa ». Mergan Kachupa fut l’interprète du Cinquième Dalaï-Lama lors de sa visite en Chine en 1652, à l’invitation du premier empereur mandchou de la dynastie Qing, Shunzhi, et, à en juger par le premier mot de son titre, il était très probablement mongol. Son système fut favorisé et popularisé sous le patronage de l’empereur mandchou de Chine du XVIIIe siècle, Qianlong. 

Ce système de calcul « jaune » utilise les calculs de base du calendrier Kalachakra de la tradition Pugpa, ce qui le distingue totalement, dans sa structure, du calendrier chinois classique proprement dit. Cependant, la manière dont les mois doubles sont ajoutés est très similaire, bien qu’elle ne soit pas toujours équivalente à celle utilisée dans le système chinois. Contrairement à d’autres systèmes tibétains et indiens qui comportent tous des dates doublées et omises du mois lunaire, le calendrier issu des « calculs généraux de style chinois », à l’instar du calendrier chinois, ne présente pas cette caractéristique. Les mois comptent soit 29, soit 30 jours, numérotés consécutivement et déterminés selon plusieurs traditions de calcul. Les dates marquant le début de chaque mois ne coïncident pas toujours avec celles du calendrier chinois classique ni avec celles du système Pugpa, bien que ce soit souvent le cas. 

De plus, les combinaisons animal-élément, les chiffres des carrés magiques et les trigrammes sont attribués à chaque date d’une manière différente de celle du système des éléments d’origine chinoise ou du « système noir ». Cela équivaut à ce que l’on trouve dans le système chinois classique, la séquence commençant par un jour du Rat de Bois, à l’instar du premier binôme formé par la tige 1 et la branche 1. Elle se déroule selon le cycle habituel de 60 ans, les éléments se répétant deux fois de suite. La séquence des chiffres du carré magique et des trigrammes pour les dates commence par ce jour du Rat de Bois, mais comme une année ne compte jamais 360 jours, la séquence de 360 éléments, animaux, chiffres et trigrammes débute à une date différente chaque année. 

Une branche (lignée) de ce système de calcul « jaune » est actuellement utilisée en Mongolie intérieure. Une autre branche (lignée), dont les données sont consignées dans l’almanach tibétain Pugpa, est parfois utilisée pour établir la prédiction du « Bœuf de Terre » concernant les tendances météorologiques générales de l’année. Certaines différences entre ces deux branches (lignées) seront indiquées plus loin, par exemple lors de l’examen des mois doublés. 

Les Mongols khalkhas de Mongolie, les Bouriates et, sans aucun doute, autrefois les Touviniens de l’Union soviétique suivent une variante de la tradition Pugpa connue sous le nom de « Nouveau Guéden » (dGe-ldan gsar-pa) ou « nouvelle lignée positive ». Ce courant a été fondé en 1786 de notre ère par un maître mongol de Mongour, spécialiste à la fois de l’astrologie et de la médecine, Sumpa Kenpo Yéshé Paljor (Sum-pa mKhan-po Yes-shes dpal-’byor), connu des Mongols sous le nom d’Ishbaljor. Les Mongours sont un peuple mongol vivant dans la région du lac Kokonor, au nord-est de la province tibétaine de l’Amdo. Ce système s’appuie sur les commentaires du XVe siècle relatifs au Tantra abrégé du Kalachakra, rédigés par Kédrub Djé (mKhas-grub rJe dGe-legs dpal-bzang). La plupart des calculs sont effectués selon les mêmes règles que celles du Pugpa, et les cycles de 60 ans sont également comptés de la même manière. Cependant, bien que le cycle « éminent » de 60 ans commence par une année du Lièvre féminin de Feu, le point de départ des calculs d’une période de 60 ans est fixé à une année du Cheval masculin de Feu, soit la 40ème année du cycle, puisque le Bouddha Shakyamouni est né au cours d’une telle année. En raison de cette différence, le calendrier mongol s’avère unique.

Le système astrologique Bön est appelé « calculs purs des trois analyses » (dpyad-gsum dag-rtsis). Bien que le système Bön soit considéré par les bönpos comme le plus ancien, antérieur à tous les systèmes bouddhiques, sa codification sous forme textuelle a été réalisée par Kyongtrul Jigmé Namkai Dorjé (sKyong-sprul ’Jig-med nam-mkha’i rdo-rje), né dans les années 1880 et décédé vers 1953. Ce système comporte des calculs purs dits « extérieurs », « intérieurs », « secrets » et « très secrets ». Les calculs extérieurs et intérieurs correspondent à la tradition Pugpa, avec seulement quelques variations mineures et une approche légèrement différente de certains calculs. Les calculs secrets et très secrets sont plus précis que les calculs extérieurs et intérieurs.

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