Les catégories de maladies
Pour avoir une vue d’ensemble du système médical tibétain, commençons par examiner la manière dont les maladies sont classées et abordées. L’un des systèmes utilisés à cette fin divise les maladies en trois catégories générales :
- Les maladies dépendantes (gzhan-dbang), qui résultent de l’influence d’autres facteurs ; par exemple, des déséquilibres au sein de notre organisme, une alimentation ou un comportement malsain, des conditions extérieures, l’environnement, des micro-organismes, etc. Il s’agit de la catégorie la plus vaste de maladies, qui comprend les maladies les plus courantes.
- Les maladies profondément enracinées (yongs-grub) telles que les maladies héréditaires, congénitales ou génétiques. Ces maladies sont très difficiles à guérir, comme l’hémophilie, l’asthme ou les allergies dont une personne souffre depuis la petite enfance.
- Les maladies « conceptuelles » (kun-btags), telles que les troubles psychosomatiques. Celles-ci sont souvent considérées comme provenant d’esprits malfaisants. Elles sont principalement traitées par des rituels accomplis surtout par des moines ou des moniales, rituels qui semblent efficaces dans de nombreux cas.
Même si l’on n’accepte pas le fondement métaphysique du traitement par un rituel des maladies psychosomatiques, on peut comprendre leur efficacité sur le plan psychologique à partir d’un phénomène analogue observé dans certains systèmes de soins africains. Si un membre d’une tribu est malade et qu’il est entouré de tout le village qui danse et chante toute la nuit dans le but de le guérir, cette personne bénéficie d’un formidable soutien émotionnel et de la certitude que tout le monde se soucie d’elle. Cela peut certainement être très utile, en particulier pour les problèmes psychosomatiques.
Si l’on adopte un point de vue purement scientifique, on peut décrire un mécanisme similaire dans le système bouddhique tibétain. Si un groupe de moines ou de moniales accomplit des rituels complexes en faveur d’une personne, et surtout si celle-ci a une grande confiance et une grande foi en leur efficacité spirituelle, elle se sentira beaucoup plus optimiste quant à son rétablissement et, dans de nombreux cas, son état s’améliorera. Des études scientifiques récentes suggèrent que notre état d’esprit influence le système immunitaire de l’organisme. Si nous nous sentons intégrés à une communauté et aimés, si nous sommes optimistes et joyeux, si nous sommes calmes et détendus, si nous avons le sentiment de pouvoir d’une manière ou d’une autre, contrôler la situation et que nous gardons espoir, notre système immunitaire s’en trouve renforcé. Nos chances de guérison sont bien plus élevées que si nous sommes anxieux, pessimistes, colériques et que nous nous sentons seuls, isolés et impuissants. Cela s’est avéré vrai pour un large éventail de maladies, telles que le cancer et les maladies cardiaques, et pas seulement pour les maladies psychosomatiques.
Dans un autre système de classification, on distingue :
- Les troubles de cette vie — ils correspondent aux maladies dépendantes. Ils découlent principalement de l’influence de conditions ou d’actions de cette vie et se manifestent ensuite au cours de celle-ci.
- Les troubles issus de vies antérieures — ceux-ci correspondent à des maladies profondément enracinées. Ils résultent principalement de l’influence d’actions karmiques commises au cours de vies antérieures.
- Les troubles causés par des esprits malfaisants — ceux-ci correspondent aux maladies conceptuelles.
Une quatrième catégorie vient ensuite s’ajouter :
- Les troubles superficiels — ceux-ci résultent simplement d’une alimentation ou d’un comportement inadaptés et ne nécessitent qu’une modification de ceux-ci pour être guéris.
Chacune de ces quatre catégories comprend 101 maladies principales, d’où le nombre souvent cité de 404 maladies abordées en médecine tibétaine.
Examinons en détail cette première catégorie de maladies, celles qui résultent de l’influence d’autres facteurs, car c’est là l’objet principal du système médical tibétain. En théorie, cependant, chacune des trois ou quatre catégories générales de maladies présente les mêmes subdivisions.
Classification en fonction des déséquilibres des trois humeurs
Un point important à noter avant de poursuivre : la médecine tibétaine est un système holistique qui considère et traite le corps dans son ensemble, sans se limiter à un seul aspect. Ainsi, en raison de facteurs internes ou externes, ou des deux, des déséquilibres surviennent au sein du corps dans son ensemble.
Le système médical tibétain aborde ces déséquilibres par ce que l’on traduit le plus souvent par les trois « humeurs ». Les termes tibétain et sanskrit d’origine désignant les « humeurs » (nyes-pa, skt. doṣa) évoquent quelque chose qui peut mal tourner ou présenter un dysfonctionnement. Ces trois humeurs peuvent faire référence à divers systèmes biochimiques, neuro-électriques, physiologiques ou énergétiques au sein du corps, mais il est préférable d’essayer de comprendre la vision tibétaine dans son propre contexte.
Les trois humeurs sont généralement traduites par « vent » (rlung, skt. vāta), « bile » (mkhris-pa, skt. pitta) et « flegme » (bad-kan, skt. kapha). Parfois, une quatrième humeur, le « sang » (khrag), vient s’y ajouter. Ces humeurs peuvent être soit trop fortes, soit trop faibles, à des degrés divers et selon des combinaisons variables. De plus, chacune des trois comprend cinq sous-catégories. Il n’est pas toujours facile de comprendre pourquoi chacun de ces groupes de cinq constitue un ensemble.
Les cinq types de vent
Les cinq types de vent sont :
- Le vent qui soutient la vie (srog- ’dzin) — situé depuis le sommet du crâne jusqu’à la gorge, puis descendant vers la poitrine. C’est l’énergie impliquée dans l’inspiration et l’expiration, la déglutition et le vomissement, le fait de cracher, de tousser, d’éternuer, d’avoir le hoquet et de roter. Il soutient la vie en ce sens qu’il fournit la base physiologique permettant à l’esprit de fonctionner avec concentration et aux sens d’être clairs.
- Le vent ascendant (gyen-rgyu) — présent principalement dans la région de la gorge. Il est responsable des fonctions d’expression, telles que la parole, la force physique, le tonus corporel, le teint et la corpulence. Il contrôle également la force de l’esprit en ce qui concerne, par exemple, la mémoire et l’assiduité.
- Le vent diffus (khyab-byed) — résidant dans le cœur ou provenant de celui-ci, il est présent dans tout le corps. C’est l’énergie impliquée dans les muscles et l’activité motrice, comme la marche, le fait de soulever, de s’étirer, de saisir, d’ouvrir et de fermer la bouche et les paupières, etc.
- Le vent accompagnant le feu (me-mnyam) — situé dans la partie inférieure de l’estomac et présent dans tous les organes et canaux du corps. C’est l’énergie impliquée dans la digestion de l’essence nutritive des aliments qui a été séparée de la partie résiduelle. Il anime également le fonctionnement des organes du corps, la circulation, le système nerveux et le métabolisme en général.
- Le vent d’évacuation vers le bas (thur-sel) — situé dans le bas-ventre et les organes génitaux. C’est l’énergie impliquée dans l’expulsion et la rétention de l’urine, des selles, du sperme, des règles et d’un fœtus.
La description et la localisation de ces cinq vents en médecine tibétaine diffèrent de celles que l’on trouve dans les divers tantras bouddhiques, et toutes deux diffèrent du système ayurvédique.
D’une manière générale, les troubles liés aux vents peuvent se traduire par une hypertension ou une hypotension artérielle, des maladies cardiaques, des flatulences, de la nervosité ainsi que des tensions tant musculaires que mentales. De nombreux déséquilibres psychologiques sont dus à des perturbations des vents, tels que la paranoïa, la dépression, la mélancolie, l’agitation et le tourment, ainsi que le syndrome communément appelé en anglais « d’avoir le cœur brisé », notamment lorsqu’un être cher nous quitte.
Les cinq types de bile
Les cinq types de bile sont les suivants :
- La bile digestive (’ju-byed) — située dans la partie centrale de l’estomac. Elle est chargée de séparer certains nutriments des aliments ingérés une fois que ceux-ci ont été digérés. Elle apporte chaleur et force au corps, et contribue de manière générale au bon fonctionnement des quatre autres types de bile.
- La bile de l’accomplissement (sgrub-byed) — située au cœur, elle nous apporte dynamisme, ambition, désir, détermination et confiance en soi.
- La bile régulatrice de la couleur (mdangs-sgyur) — située dans le foie, elle est responsable de la couleur rouge du sang et des muscles (l’hémoglobine, par exemple), ainsi que de la couleur blanche des os, du sperme, etc.
- La bile de la vue (mthong-byed) — située dans les yeux, elle intervient dans le fonctionnement des yeux et de la vue.
- La bile éclaircissant le teint (mdog-byed) — présente dans la peau, elle est responsable de la couleur de la peau, comme lorsque l’on souffre de jaunisse ou d’un coup de soleil.
D’une manière générale, il est donc difficile de dire si ces types de bile sont des énergies ou des substances biochimiques. On peut toutefois observer ici une corrélation entre les problèmes digestifs liés au foie et à la vésicule biliaire, d’une part, et la jaunisse, la fatigue oculaire, la mauvaise humeur et la sensation de fièvre, d’autre part. Ce sont là les symptômes typiques d’un trouble de la bile en général.
Les cinq types de flegme
Les cinq types de flegme sont les suivants :
- Le flegme de soutien (rten-byed) — présent dans les régions thoracique et abdominale. Il apporte de l’humidité à l’organisme, à l’instar de la salive et du mucus. Il régule les fluides corporels et, de manière générale, soutient le fonctionnement des quatre autres types de flegme.
- Le flegme de décomposition (myad-byed) — situé dans la partie supérieure de l’estomac, il transforme les aliments solides en une substance semi-liquide.
- Le flegme de l’expérience (myong-byed) — présent dans la langue, il permet au sens du goût de fonctionner.
- Le flegme de satiété (tshim-byed) — présent dans le cerveau, il met fin à notre appétit et nous procure une sensation de satiété non seulement sur le plan alimentaire, mais aussi au niveau de tous les sens. Il nous permet également de différencier les goûts, les odeurs, les sons, les images et les sensations tactiles.
- Le flegme de liaison (’byor-byed) — présent dans toutes les articulations, il assure la souplesse.
Le flegme, en général, concerne donc les différents fluides du corps, les systèmes muqueux et lymphatique, ainsi que la lubrification des articulations. Les troubles liés au flegme comprennent notamment les rhumes, les allergies, l’écoulement nasal, la congestion pulmonaire, certains types d’asthme, les mictions fréquentes, l’arthrite, les rhumatismes, etc.
Classification des maladies selon qu’elles sont « chaudes » ou « froides »
Le système bouddhique tibétain classe également les maladies en « chaudes » ou « froides » :
- Les troubles liés au flegme sont lourds et froids. Le flegme étouffe la chaleur corporelle ; ainsi, tous les troubles liés au flegme sont froids.
- Les troubles biliaires sont de l’ordre des brûlures. Tous les troubles biliaires sont chauds.
- Les troubles liés au vent sont à la fois chauds et froids, ils favorisent ce qui prédomine parmi les deux. Ainsi, les déséquilibres liés au vent peuvent être soit chauds, soit froids.
Lorsque les quatre humeurs sont présentes, les troubles liés à la bile et au sang sont chauds, tandis que ceux liés au flegme et au vent sont froids. La tradition mongole de la médecine tibétaine met l’accent sur cette classification en « chaud » et « froid ».
Classification des maladies selon les cinq éléments
Le système médical bouddhique tibétain classe parfois également les maladies comme des déséquilibres selon l’ensemble pan-indien des cinq éléments. Ces cinq éléments sont :
- La terre
- L’eau
- Le feu
- Le vent
- L’espace
En ce qui concerne les corrélations :
- Les déséquilibres de la terre et de l’eau correspondent à des troubles liés au flegme.
- Les déséquilibres du feu correspondent à des troubles liés à la bile.
- Les déséquilibres du vent correspondent à des troubles liés au vent.
- L’espace est omniprésent et ses déséquilibres se retrouvent dans tous les troubles.
Les éléments pan-indiens peuvent être compris comme suit :
- La terre influence la formation des muscles, des tissus et des os. Elle renvoie donc à l’aspect solide du corps.
- L’eau intervient dans la formation du sang et des autres fluides corporels, c’est-à-dire dans la composante liquide de l’organisme.
- La terre et l’eau sont toutes deux rafraîchissantes et tempèrent ainsi la chaleur corporelle, tout comme le flegme est froid ; or, les troubles des os et des fluides corporels relèvent le plus souvent du flegme.
- Le feu concerne la température corporelle et le teint, ou la couleur de la peau, qui relèvent tous deux de la fonction de la bile et sont également chauds. La température et ce qu’on appelle la « chaleur digestive », l’acidité de l’estomac, etc., seraient toutes liées aux processus digestifs de la bile.
- Le vent concerne la respiration et l’énergie, qui sont le plus souvent impliquées dans les troubles liés au vent. Le vent peut soit attiser la chaleur, soit accroître le froid.
- L’espace fait référence aux cavités et aux voies corporelles, à la position des différents organes dans le corps, etc., qui peuvent avoir une incidence sur n’importe quelle maladie.
La classification des maladies est en réalité assez complexe, car toute maladie est souvent une combinaison complexe de déséquilibres touchant non seulement une, deux, voire trois humeurs. De plus, il ne faut pas oublier que chacune de ces humeurs comporte cinq sous-catégories.
Sept paramètres influençant la classification des maladies
De plus, pour une même maladie, telles que l’asthme ou les ulcères, sept paramètres influencent sa classification dans le système bouddhique tibétain.
- La cause — telle que les humeurs spécifiques qui sont déséquilibrées en raison, à un niveau profond, de leurs émotions perturbatrices correspondantes, dont nous parlerons dans un instant. Une même maladie peut présenter plusieurs variantes pouvant être causées par un déséquilibre de l’une des trois humeurs, ou par n’importe quelle combinaison de celles-ci.
- Les conditions — celles qui ont contribué à ce que la cause donne lieu à la maladie, telles que l’alimentation, le comportement, les influences des saisons, la météo, les esprits malveillants, etc. Un asthme d’origine biliaire provoqué par le fait de travailler dans une usine polluée est différent d’un asthme d’origine biliaire provoqué par la météo ou par le contact avec une substance à laquelle on est allergique.
- Le point d’entrée — il existe une séquence générale de propagation des maladies dans l’organisme, et une maladie spécifique peut avoir pénétré dans les systèmes de l’organisme à n’importe quel moment de cette séquence.
- La localisation — où se trouve le trouble au sein de l’organisme. Un ulcère du duodénum est différent d’un ulcère de l’estomac.
- Les caractéristiques générales de la maladie — telles que son degré de gravité et où elle se situe dans l’échelle de gravité possible.
- Les détails spécifiques — s’il s’agit d’un trouble lié au vent, à la bile, au flegme ou d’un trouble complexe chez un enfant, un adulte ou une personne âgée, vivant sous tel ou tel climat, à telle ou telle altitude, et à telle ou telle saison de l’année.
- La conclusion spécifique — à savoir comment les six premiers paramètres s’additionnent pour déterminer le stade d’évolution de la maladie, jusqu’à ce qu’elle devienne un cas en phase terminale.
Précisions concernant la classification des maladies en fonction de leur localisation dans le corps
Parmi les sept paramètres susmentionnés pour la classification des maladies, la localisation d’une maladie fait référence au type d’organe concerné. Il existe deux catégories d’organes corporels :
- Les organes vitaux ou solides, qui sont tous classés comme « chauds ».
- Les organes creux ou réservoirs, qui sont tous classés comme « froids ».
Les cinq organes vitaux ou solides (don-lnga) sont :
- Le cœur
- Les poumons
- Le foie
- La rate
- Les reins
Les six organes creux ou réservoirs (snod-drug) sont :
- L’estomac
- L’intestin grêle
- Le gros intestin
- La vésicule biliaire
- La vessie
- Les organes reproducteurs, à savoir les ovaires et les vésicules séminales.
Une même maladie présente donc un grand nombre de variantes en fonction de sa localisation dans l’organisme, et les traitements varieront en conséquence. De plus, la médecine tibétaine adoptant une approche holistique, chaque patient présente un état de santé de base et un état actuel qui lui sont propres, ainsi qu’une condition physique et un ensemble de troubles divers, qui influenceront également la classification et le traitement de la maladie. C’est pourquoi il est si difficile, dans le système tibétain, de parler d’une maladie en général, comme le cancer, si ce n’est à un niveau très superficiel. Il existe tout simplement trop de variantes et de possibilités.
Un facteur qui n’influe toutefois pas sur la maladie ou le traitement — puisqu’on m’a déjà posé la question à ce sujet — est l’origine ethnique du patient. Les êtres humains sont les mêmes partout, et au sein d’un même groupe ethnique, on retrouve toutes les possibilités et toutes les variations.
Classification des maladies en fonction des conditions extérieures
La saison et les conditions météorologiques, tout comme l’alimentation et le comportement, peuvent non seulement être des facteurs causaux de la contraction d’une maladie, mais aussi influencer son traitement et son évolution. Une même maladie contractée à des saisons différentes est considérée et traitée différemment. Examinons quelques détails.
Les facteurs saisonniers
En général, des déséquilibres au niveau de l’une des humeurs peuvent se former lorsque les saisons sont inhabituellement trop chaudes ou trop froides, perturbant ainsi les rythmes naturels du corps. Ils peuvent également se former si l’on ne s’habille pas en fonction du temps, par exemple en portant trop peu de vêtements par temps froid ou trop par temps chaud.
Au fil des différentes saisons de l’année, les humeurs s’accumulent, se manifestent ou s’atténuent naturellement. Cela peut également créer les conditions propices à l’apparition, à l’aggravation ou à la disparition naturelle d’une maladie. Les climats et les caractéristiques saisonnières varient à travers le monde, et ce qui est décrit dans les textes tibétains concernant le climat de l’Inde peut ne pas s’appliquer à d’autres régions. Néanmoins, en examinant le cas de l’Inde, nous pouvons prendre conscience de certains principes généraux.
Dans les régions montagneuses du nord de l’Inde, bien que l’hiver et le printemps soient similaires à ceux de tout climat tempéré, l’été se divise en deux parties. La première est très chaude, rude et sèche, tandis que la seconde correspond à la mousson, qui est pluvieuse, humide et plus fraîche. L’automne est à nouveau assez chaud, puis vient l’hiver.
- Les troubles liés au vent s’accumulent pendant la première partie de l’été, lorsque le temps est léger et agité, à l’image du vent. Mais comme la nature du vent est fraîche, la chaleur de la saison le maintient à l’état latent. Lorsque les pluies de mousson arrivent et que le temps devient frais et venteux, les maladies liées au vent qui se sont accumulées se manifestent alors. Après la mousson, lorsque le temps redevient chaud à l’automne, le vent s’apaise naturellement.
- Les déséquilibres liés à la bile s’accumulent pendant la saison humide et pluvieuse, mais comme le temps est frais et que la bile est de nature chaude, ils ne peuvent pas se manifester. Ce n’est qu’à l’arrivée de l’automne, chaud et ensoleillé, qu’ils se manifestent. En hiver, la bile s’atténue naturellement sous l’effet du froid.
- Les troubles liés au flegme s’accumulent pendant l’hiver, lorsque le temps est lourd et froid. Le flegme est de nature froide, mais le froid hivernal le « gèle » pour ainsi dire, de sorte qu’il devient immobile et ne peut se manifester. Au printemps, le flegme accumulé fond et se manifeste. La chaleur estivale le brûle ensuite, ce qui engendre une atténuation du flegme.
De plus, les enfants sont plus sujets aux déséquilibres liés au flegme, les adultes à ceux liés à la bile et les personnes âgées à ceux liés au vent. Il faut donc veiller, à certaines périodes de l’année et à certains âges, à ne pas aggraver les humeurs par une alimentation ou un comportement inappropriés, ce qui pourrait créer des conditions supplémentaires propices à l’apparition de troubles.
Les facteurs alimentaires et comportementaux
À tout moment de l’année et par tous les temps, si nous nous attardons trop longtemps sur des objets sensoriels — images, sons, odeurs, saveurs ou sensations physiques — qui sont soit trop agréables, soit excessivement désagréables, cela peut également entraîner un déséquilibre dû à une surstimulation. Par exemple, les personnes obsédées par l’écoute de musique forte toute la journée ou celles qui vivent au milieu du bruit constant, fort et agressif de la circulation peuvent développer des déséquilibres au niveau de leurs vents. Une activité physique, une parole ou une utilisation de l’esprit excessives ou insuffisantes peuvent également entraîner des déséquilibres des humeurs. De plus, forcer pour uriner ou aller à la selle, ou se retenir de force lorsque nous devons d’accomplir ces besoins peut également constituer un facteur favorisant l’apparition de maladies.
Les troubles liés aux vents
Les troubles liés aux vents peuvent être provoqués et aggravés par une consommation excessive de café, de thé fort, de concombres, de viande de porc ou de chèvre. Le café, en particulier en haute altitude, est très néfaste pour les problèmes liés aux vents. Les pommes de terre, les petits pois et les haricots qui sont simplement bouillis puis consommés sans l’eau de cuisson peuvent également aggraver ces problèmes, tout comme le jeûne. Les déséquilibres des vents peuvent également se manifester en raison d’un désir excessif de relations sexuelles, d’objets matériels, de richesse, etc., ainsi que d’un sentiment de frustration et de dépression profondes face à l’impossibilité de les obtenir. Ils peuvent également survenir lors d’un chagrin excessif, d’une activité physique intense ou d’un exercice à jeun, d’une privation de nourriture prolongée, d’un manque de sommeil, d’un surmenage, d’un bavardage excessif, d’une exposition à des vents frais et violents, d’une position assise devant un ventilateur ou un appareil électrique, ainsi qu’en cas de saignements, de vomissements et de diarrhée. À la lecture de cette liste, il n’est pas étonnant que tant de personnes dans les pays occidentaux souffrent de troubles liés aux vents !
Si l’on y est prédisposé, les déséquilibres du vent peuvent être prévenus ou atténués en consommant de la viande de mouton, de l’agneau, de la viande maturée, du beurre affiné, de la mélasse, des oignons, de l’ail, en buvant du lait chaud, en restant dans des endroits douillets et chauds, en admirant des paysages au loin, en passant du temps en compagnie d’amis proches, en riant et en se détendant. Les massages, notamment à l’huile de sésame, sont également très bénéfiques.
Les troubles liés à la bile
Les troubles liés à la bile peuvent résulter de la consommation excessive de piment, d’aliments chauds, épicés, gras et huileux, notamment d’huiles issues de céréales, de beurre de cacahuète, de noix, d’œufs, de viande de mouton, d’agneau, de yak, de beurre, de mélasse et d’alcool, en particulier s’il est vieilli. Ils sont aggravés par l’exposition au soleil, le travail physique intense, surtout au soleil, le fait de dormir après le déjeuner, surtout lorsqu’il fait chaud, la colère, le jogging ou la course à pied intense, en particulier dans un esprit de compétition, etc.
Si l’on est sujet à ces troubles, on peut les soulager ou les prévenir en consommant du yaourt à base de lait de vache ou de chèvre, de la viande de gibier ou de chèvre, du porridge d’orge ou de pissenlit, en buvant de l’eau bouillie froide, en séjournant près de la mer ou dans un climat frais et venteux, en évitant le soleil et en restant calme.
Les troubles liés au flegme
Les troubles liés au flegme peuvent être causés et aggravés par une consommation excessive de sucreries, de fruits sucrés ou non mûrs, de chou-fleur, de chou, de carottes, de légumes crus, d’aliments froids et de boissons froides en général, d’aliments trop cuits, pas assez cuits, crus ou brûlés, de viandes maturées, ainsi que par une consommation excessive de blé et de riz. Ils sont aggravés par le fait de dormir dans des endroits humides, de s’asseoir sur un sol froid et humide, d’attraper un coup de froid après une baignade ou une douche froide, de dormir pendant la journée, de ne pas faire d’exercice, de rester totalement immobile après les repas, etc.
Les troubles liés au flegme peuvent être soulagés ou, si l’on y est prédisposé, prévenus en consommant de la viande de mouton, du poisson, du miel, en buvant de l’eau bouillie chaude, du vin vieilli, en faisant de l’exercice, en s’exposant au soleil et en se tenant au chaud.
Les causes psychologiques de la maladie
Ce qui est le plus intéressant et unique dans le système médical bouddhique tibétain, c’est l’analyse de la source la plus profonde du déséquilibre des trois humeurs. Bien qu’un déséquilibre puisse résulter d’un facteur externe, tel que le fait de rester exposé au froid et à la pluie, de consommer des aliments inadaptés ou d’entrer en contact avec certains micro-organismes, la source principale de la mauvaise santé, au niveau le plus profond, réside néanmoins dans le déséquilibre émotionnel. C’est l’une des caractéristiques uniques de l’approche bouddhique de la médecine.
Examinons de plus près ces causes sous-jacentes.
- Le désir ardent, l’attachement et l’avidité sont à l’origine des troubles du vent. Par exemple, les personnes animées d’une grande cupidité, désireuses de gagner beaucoup d’argent et de réussir dans la vie, qui se surmènent et s’inquiètent sans cesse, souffriront souvent d’hypertension artérielle, d’insomnie et de tension nerveuse. Ce sont là des troubles liés au vent. Ou encore, les personnes très attachées à leur conjoint, à leurs amante(e)s ou à leurs proches, qui voient ensuite l’autre personne les quitter, éprouveront souvent un chagrin d’amour, accompagné d’une profonde dépression et d’une grande peine. Ces troubles sont eux aussi dus à une perturbation des vents.
- La colère et l’hostilité sont liés aux troubles de la bile. Les personnes qui se mettent facilement en colère, qui sont rancunières et qui sont malveillantes ont la bile qui bouillonne dans leur corps. Leur visage rougit et brûle de rage. En conséquence, elles peuvent souffrir de troubles digestifs et d’ulcère.
- La naïveté, l’étroitesse d’esprit et l’entêtement engendrent des troubles du flegme. Par exemple, les personnes qui refusent d’apprendre quoi que ce soit et qui sont peu réceptives et insensibles aux autres verront souvent cette attitude se refléter dans leur corps, qui sera lui aussi « fermé ». Leurs sinus ou leur nez peuvent être bouchés par un rhume, leurs poumons obstrués par l’asthme ou leurs articulations raides à cause de l’arthrite.
Cet aspect est l’un des points les plus intéressants de tout le système de la médecine tibétaine. Il signifie que, peu importe les efforts que nous déployons pour ramener notre corps à l’équilibre, la moindre chose le fera à nouveau sortir de l’harmonie. Il s’agit d’un syndrome récurrent et incontrôlable, ce que le bouddhisme appelle le « samsara ». Si nous ne travaillions qu’au niveau physique, nous serions constamment en train de lutter pour maintenir l’équilibre ; nous ne pourrions jamais remporter une victoire durable. En effet, la véritable source de la santé physique réside dans le bien-être mental et émotionnel.
C’est une réflexion très profonde qui donne matière à réflexion, notamment quant aux états d’esprit qui pourraient correspondre à certains types de maladies et en être la cause. Par exemple, il arrive souvent que des personnes ayant une attitude très négative envers elles-mêmes et envers la vie en général, qui ont le sentiment de n’avoir aucune raison de vivre, développent un cancer. Parallèlement à la haine qu’elles éprouvent envers elles-mêmes, leur corps s’autodétruit par le biais d’une tumeur maligne. On observe fréquemment ce phénomène chez des personnes âgées dont le mari ou la femme est décédé(e) et qui, estimant que leur propre vie n’a plus de sens, développent rapidement un cancer et meurent à leur tour.
Un autre exemple serait celui des personnes qui s’adonnent de manière excessive, sans aucune retenue, à des rapports sexuels non protégés et sans discernement avec de nombreux partenaires, ou qui souffrent d’une dépendance aux drogues par injection, et qui contractent ensuite le sida. Parallèlement à leur incapacité à faire preuve de maîtrise de soi et à s’abstenir de pratiques malsaines, le système immunitaire de leur corps s’affaiblit et ne parvient plus à lutter contre la maladie.
Ces idées sont très suggestives et donnent matière à réflexion. La cause la plus profonde de toutes les maladies réside toutefois dans l’inconscience [ignorance] et la confusion concernant la réalité et notre identité, ce qui nous fait éprouver ces émotions perturbatrices que sont le désir ardent, la colère et la naïveté.
Découvertes scientifiques concernant les effets de nos attitudes sur le système immunitaire
Au cours des dernières années, des scientifiques occidentaux ont commencé à étudier la relation entre les états émotionnels et la santé. Jusqu’à présent [en 1990], ils n’ont étudié que les personnes enclines à la colère ou à la dépression, ainsi que celles qui ont tendance à refouler leurs sentiments. Ils n’ont pas encore étudié les personnes animées par l’avidité et la soif. Les premières données indiquent que les personnes envahies par la colère, le stress ou la peur, ou qui ont une faible estime d’elles-mêmes, ou un sentiment d’aliénation, de dépression ou de déconnexion par rapport à leur famille ou à leur communauté, ou qui ont, de manière générale, une vision pessimiste et négative de la vie, ou encore celles qui refoulent leurs sentiments, présentent un nombre plus faible de lymphocytes T (qui détruisent naturellement des cellules infectées) dans leur système immunitaire. Ils ont tendance à moins bien se remettre des maladies, présentent un taux de survie plus faible, une espérance de vie plus courte et tombent plus souvent malades que ceux qui éprouvent de la joie de vivre, qui rient fréquemment, sont calmes et détendus, se sentent aimés et intégrés à un groupe de soutien, et qui ont une vision optimiste et positive de la vie. Les scientifiques ont observé ce phénomène chez des patients atteints de cancer, d’hypertension, de maladies cardiaques, du sida, etc. Ils n’ont toutefois pas encore étudié la corrélation entre des états émotionnels spécifiques et des maladies précises.
Les scientifiques ont toutefois découvert que l’activité cérébrale des lobes frontaux droit et gauche diffère selon deux états émotionnels fondamentaux et deux tempéraments de personnalité. Ils ont observé une activité plus importante du côté gauche chez les personnes orientées vers l’ouverture, tandis que l’activité est plus marquée du côté droit chez celles orientées vers le repli sur soi. Dans le cadre de ces études, l’ouverture implique le désir de s’engager dans des activités, d’être extraverti, sociable, heureux et optimiste. Le retrait signifie être timide, craintif, pessimiste, déprimé, ou envahi par le dégoût et la colère.
Ces notions ne correspondent donc pas exactement aux deux émotions perturbatrices évoquées dans le bouddhisme, à savoir le désir ardent, l’avidité et l’attachement d’une part, et la colère et la haine d’autre part. Nous pouvons soit nous rapprocher, soit nous éloigner en fonction d’un état d’esprit constructif ou destructeur, comme c’est le cas avec l’amabilité ou la soif d’un côté, et l’hostilité, le sens des convenances et la considération de l’autre. Cependant, bien que les études modernes n’aient pas encore établi cette distinction plus fine, les scientifiques ont néanmoins constaté qu’une activité électroneuronale accrue du côté gauche, due soit au tempérament de base, soit à un état émotionnel passager, correspond à un système immunitaire affaibli. Des recherches plus approfondies sont nécessaires.
Comparaison avec les approches grecque, chinoise et ayurvédique indienne
Le système médical ayurvédique indien
En ce qui concerne l’origine ultime de la maladie, la théorie médicale bouddhique tibétaine diffère considérablement de l’approche ayurvédique indienne. Le système ayurvédique distingue également les trois humeurs que sont le vent, la bile et le flegme. Mais dans ce système, c’est un déséquilibre entre les trois aspects fondamentaux et matériels de toute matière qui provoque des déséquilibres au sein de ces humeurs, plutôt qu’un déséquilibre émotionnel. Ces trois aspects sont appelés en sanskrit les trois « guna » ou « qualités constitutives » :
- Sattva — la qualité physique de la légèreté, qui provoque des troubles liés au vent
- Rajas — l’aspect actif de la matière, qui provoque des problèmes liés à la bile
- Tamas — l’aspect sombre, qui provoque des déséquilibres du flegme
Tout comme dans le système médical bouddhique tibétain, le système ayurvédique ajoute parfois une quatrième humeur, le « sang ».
Sur le plan philosophique, les approches ayurvédique et bouddhique de la médecine sont également très différentes. À l’instar de la différence entre les approches hindoue et bouddhique de la voie spirituelle, l’Ayurveda met l’accent sur les manipulations et les aspects physiques, tandis que le bouddhisme privilégie le changement au niveau du mental.
Le système médical grec classique
Le système médical grec classique classe également les maladies en fonction de quatre humeurs, mais celles-ci diffèrent de celles du système indien. Les quatre humeurs de la médecine grecque classique sont :
- Le sang
- Le flegme
- La bile jaune
- La bile noire
Le vent n’est pas une humeur, mais une force qui circule dans le sang et donne de l’énergie au corps. La principale source de déséquilibre réside dans les conditions extérieures, et non dans les conditions internes comme dans les approches bouddhique ou hindouiste, que cette source interne soit considérée comme mentale ou physique.
De plus, les Grecs croyaient que les troubles physiques entraînaient des troubles émotionnels, ce qui est l’ordre inverse de la vision du bouddhisme tibétain. Par exemple, le mot grec désignant la bile noire est « melankholia », d’où dérive le mot français « mélancolie ».
Le système de médecine traditionnelle chinoise
Le système médical traditionnel chinois ne parle pas d’humeurs. Il considère plutôt la maladie comme un déséquilibre entre le yin et le yang. Ce concept de yin et de yang n’apparaît dans aucun système tibétain, qu’il soit médical, astrologique ou philosophique.
La classification chinoise des organes est exactement à l’opposé de celle du système bouddhique tibétain. Si le chaud correspond au yang et le yin au froid, alors en médecine chinoise, les organes vitaux sont yin et froids, tandis que les organes creux sont yang ou chauds. Dans le système de médecine macrobiotique, fondé au début du XXe siècle au Japon par George Oshawa, les organes vitaux sont yang et les organes creux yin, à l’instar du système tibétain.
Le système chinois analyse également la maladie comme un déséquilibre des cinq éléments, ou agents actifs, qui agissent sur la matière physique. Cependant, l’ensemble chinois des cinq éléments diffère grandement de l’ensemble pan-indien que l’on retrouve à la fois dans les systèmes bouddhique et hindou.
Les cinq éléments chinois sont la terre, l’eau, le feu, le bois et le métal.