Définitions de base
Une vision erronée à l’égard d'un réseau transitoire ('jig-lta) concerne la façon dont nous nous percevons en tant que personnes (gang-zag) par rapport aux agrégats de notre expérience (phung-po). Elle ne concerne que nous-mêmes en tant que personnes et non d'autres personnes. Elle se présente sous deux formes : (1) fondée sur la doctrine (kun-brtags) et (2) surgissant automatiquement (lhan-skyes), selon qu'elle repose sur la saisie d'une âme grossière ou subtile impossible de la personne (gang-zag-gi bdag-’dzin rags-pa et phra-mo, saisie d'un soi grossier et subtil de la personne). La forme fondée sur la doctrine provient de l'apprentissage et de l'acceptation des enseignements sur l'âme (bdag, sanskrit ātman) de l'un des systèmes philosophiques indiens non bouddhiques.
- En général, selon le Mahayana, la saisie d'une âme impossible peut concerner l'âme impossible de la personne ou de tous les phénomènes. Une vision erronée à l’égard d'un réseau transitoire repose sur la saisie de l'âme impossible uniquement de la personne.
- La saisie d’une âme impossible ajoute (sgro-’dogs) un mode d'existence impossible à son objet, et n'est donc ni une conscience primaire (rnam-shes) ni un facteur mental (sems-byung, conscience subsidiaire), bien qu'elle accompagne les deux. De plus, comme il ne s'agit pas d'un facteur mental, ce n'est pas une émotion ou une attitude perturbatrice (nyon-mongs, sanskrit klesha). Une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire est à la fois un facteur mental et une attitude perturbatrice. En tant que telle, elle n’ajoute rien.
- Selon l’école Guéloug, la saisie d'une âme impossible peut accompagner soit une cognition conceptuelle, soit une cognition non conceptuelle, bien qu'elle ne se manifeste pas sous une forme manifeste pendant la cognition non conceptuelle du vide [vacuité]. Une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire n'accompagne que la cognition conceptuelle.
Seule la vision erronée fondée sur la doctrine à l’égard d'un réseau transitoire, qui repose sur la saisie fondée sur la doctrine d'une âme grossière impossible de nous-mêmes en tant que personnes, est divisée en vingt visions erronées à l’égard d'un réseau transitoire ('jig-lta nyi-shu). C'est le cas indépendamment des définitions des âmes grossières et subtiles impossibles des personnes. Toutes les autres formes de visions erronées d'un réseau transitoire ne sont pas divisées en vingt visions erronées.
Aperçu des positions des différents systèmes philosophiques indiens selon la présentation Guéloug
Définitions des âmes impossibles grossières et subtiles
Selon toutes les écoles bouddhiques indiennes autres que l'interprétation Guéloug du Prasangika, l'âme grossière impossible de la personne est une âme statique, monolithique et indépendante des cinq agrégats (rtag-gcig-rang-dbang-gi bdag). La saisie de l'âme grossière impossible de la personne est uniquement fondée sur la doctrine, elle ne se produit pas automatiquement. L'âme subtile impossible d'une personne est une âme qui peut être connue de manière autosuffisante (rang-rkya thub-’dzin-pa’i bdag). La saisie de l'âme subtile impossible de la personne surgit automatiquement et ne se produit pas sous une forme fondée sur la doctrine.
Selon le Prasangika Guéloug, l'âme grossière impossible peut être dûment trouvable en tant qu'entité pouvant être connue de manière autosuffisante. L'âme subtile impossible de la personne est simplement dûment trouvable (qui a une existence dûment trouvable, bden-par grub-pa). La saisie d'une âme grossière et d'une âme subtile impossible de la personne se produit à la fois sous une forme fondée sur la doctrine et surgissant automatiquement.
Base d'une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire
Le Vaibhashika affirme qu'une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire est fondée uniquement sur la saisie d'une âme grossière impossible de la personne.
Le Sautrantika, le Chittamatra, le Svatantrika et le Prasangika affirment qu'elle peut être fondée sur la saisie d'une âme grossière impossible ou subtile de la personne.
La position bouddhique indienne non prasangika
Dans tous les systèmes bouddhiques indiens autres que le Prasangika Guéloug, un réseau transitoire fait référence à l'un des cinq agrégats : les formes des phénomènes physiques, les sentiments de niveaux de bonheur, les distinctions, les autres variables incidentes et les types de conscience. Une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire se concentre sur un réseau spécifique de nos agrégats et les considère comme ayant une certaine relation avec une âme grossière impossible ou subtile.En bref, elle considère les agrégats comme un « moi » impossible (nga) ou un « mien » impossible (nga’i-ba).
Vision erronée grossière fondée sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire – les vingt visions erronées
S’appuyant sur la saisie fondée sur la doctrine d'une âme grossière impossible de nous-mêmes en tant que personnes, la vision erronée fondée sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire comporte vingt visions erronées. Ces vingt visions se composent de quatre visions erronées pour chacun des cinq agrégats. En ce qui concerne notre corps, par exemple, nous pouvons le considérer :
- comme un « moi » statique, monolithique et indépendant,
- comme la possession d'un « moi » statique, monolithique et indépendant,
- comme une chose que contrôle ou domine un « moi » statique, monolithique et indépendant
- comme l’habitat d'un « moi » statique, monolithique et indépendant.
La première des quatre repose sur le fait de saisir nos agrégats comme étant « moi » et donc de considérer nos agrégats et notre âme grossière impossible comme étant totalement identiques, comme étant « un ». C'est l’affirmation de l'école non bouddhique Charvaka, à savoir qu'une personne ou une âme est simplement le corps et l'esprit. Ici, l'affirmation Charvaka de la personne peut être incluse comme une affirmation d'une âme grossière impossible. Les trois autres visions erronées considèrent nos agrégats comme « miens » et considèrent donc nos agrégats et notre âme grossière impossible comme « différents » (tha-dad, nombreux), comme l'affirment les sept autres systèmes philosophiques indiens non bouddhiques.
Vision erronée subtile surgissant automatiquement à l’égard d’un réseau transitoire
Dans les systèmes Sautrantika, Chittamatra et Svatantrika, lorsqu'une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire se produit sur la base de l'attachement à une âme subtile impossible – une âme qui est connaissable de manière autosuffisante – elle n'a qu'une forme surgissant automatiquement. En effet, l'attachement à une âme subtile impossible ne se produit que de manière automatique. Ainsi, dans le Sautrantika, le Chittamatra et le Svatantrika, les visions erronées à l’égard d'un réseau transitoire ne concernent pas le même niveau d'âme impossible.
La vision erronée surgissant automatiquement à l’égard d'un réseau transitoire se concentre également sur un réseau transitoire spécifique de nos agrégats, mais ne comporte pas vingt formes. Elle considère soit que ces agrégats et notre supposée âme connaissable de manière autosuffisante sont totalement identiques (ngo-bo gcig, avoir la même nature essentielle, être « un »), soit comme étant totalement séparés (ngo-bo tha-dad, avoir des natures propres différentes, être « multiples »). Les deux alternatives sont, respectivement, la vision erronée à l’égard d'un réseau transitoire surgissant automatiquement en tant que « moi » ou en tant que « mien ».
Ce n'est qu'après nous être débarrassés de la vision erronée à l’égard d'un réseau transitoire surgissant automatiquement que nous atteignons la libération. Se débarrasser de la forme fondée sur la doctrine n'est qu'une étape sur la voie de la libération.
La position Prasangika Guéloug
Dans le système Prasangika Guéloug, un réseau transitoire fait référence à notre « moi » connaissable de manière valide, car il s'agit d'un réseau en constante évolution de parties, de facettes et d'instants. Une vision erronée à l'égard d'un réseau transitoire se concentre sur notre « moi » connaissable de manière valide et le considère comme notre âme grossière ou subtile impossible ayant une certaine relation avec nos agrégats. Pour résumer, elle considère le « moi » connaissable de manière valide comme un « moi » impossible ou comme un « moi-même, le possesseur » impossible en relation avec les agrégats.
Que la vision erronée d'un réseau transitoire se produise sur la base de l'attachement à une âme grossière impossible (une âme existante trouvable et connaissable de manière autosuffisante) ou sur la base de l'attachement à une âme subtile impossible (une âme simplement existante trouvable), cela ne fait aucune différence à l'égard de ce qui suit. Dans les deux cas, la vision erronée a à la fois des formes fondées sur la doctrine et des formes qui surgissent automatiquement. En effet, l'attachement à une âme grossière et subtile impossible, telle que définie dans le Prasangika, se manifeste à la fois sous des formes fondées sur la doctrine et sous des formes qui surgissent automatiquement. Ainsi, dans le Prasangika, les visions erronées fondées sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire et celles qui surgissent automatiquement concernent les deux niveaux d'âme impossible.
- Pour le Prasangika Guéloug, « fondée sur la doctrine » fait référence aux émotions et attitudes perturbatrices dérivées de l'apprentissage et de l'acceptation des enseignements d'un système philosophique bouddhiques non prasangika.
Vision erronée grossière fondée sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire– les vingt visions erronées
Comme dans les systèmes non prasangika, les vingt visions erronées à l'égard d'un réseau transitoire ne se produisent qu'avec l'attachement fondé sur la doctrine à une âme grossière impossible de la personne. Ainsi, les vingt visions erronées ne se produisent pas avec l'attachement grossier surgissant automatiquement, ni avec l'attachement subtil fondé sur la doctrine ou surgissant automatiquement.
Comme dans les systèmes non prasangika, le Prasangika divise les vingt visions erronées à l’égard d’un réseau transitoire en quatre, en fonction de chacun des agrégats. Par exemple, en ce qui concerne notre corps, nous pouvons considérer notre « moi » connaissable de manière valide comme :
- un « moi » trouvable et connaissable de manière autosuffisante (un « moi » trouvable par imputation et connaissable de manière valide selon la définition commune) qui est ce corps,
- un « moi » trouvable et connaissable de manière autosuffisante qui est le possesseur de ce corps,
- un « moi » trouvable et connaissable de manière autosuffisante qui est le contrôleur ou le maître de ce corps,
- un « moi » trouvable et connaissable de manière autosuffisante qui est l'habitant de ce corps.
La première position considère le « moi » non trouvable et connaissable de manière valide comme un « moi » trouvable et connaissable de manière valide qui est l'un ou l'autre des cinq agrégats. C'est la position Vatsiputriya (gNas-ma’i bu-pa), l’une des dix-huit écoles Hinayana, laquelle n'affirme même pas qu'un « moi » connaissable de manière valide trouvable, identique (« un ») à l'un des agrégats trouvables, soit connaissable par imputation. Selon cette école, le « moi » connaissable de manière valide est connaissable de manière autosuffisante et, par conséquent, le Vatsiputriya n'affirme pas l'absence d'une âme subtile impossible de la personne.
Les autres systèmes non prasangika affirment que le « moi » connaissable de manière valide est un « moi » trouvable par imputation et connaissable de manière valide, lequel est imputé sur le réseau trouvable ou la continuité trouvable des cinq agrégats. Ces systèmes affirment également qu'il s'agit d'un « moi » trouvable qui est imputé sur un élément trouvable spécifique de l'un des agrégats – à savoir, sur la conscience mentale ou alayavijnana (kun-gzhi rnam-shes, conscience fondatrice), en tant qu’éléments trouvables de l'agrégat de la conscience. Si l'une de ces possibilités était le cas, le « moi » connaissable de manière valide, en tant que « moi » trouvable et connaissable de manière valide, devrait être totalement différent (« multiple ») de tout autre élément trouvable des cinq agrégats. Cela conduit à une conception fondée sur la doctrine selon laquelle le « moi » connaissable de manière valide – en tant que « moi » trouvable et connaissable de manière valide, imputé sur la conscience mentale trouvable ou sur l'alayavijnana trouvable – serait le possesseur, le contrôleur ou l'habitant identifiable de cet autre élément trouvable des agrégats.
Vision erronée grossière surgissant automatiquement à l’égard d'un réseau transitoire
La vision erronée grossière surgissant automatiquement à l'égard d'un réseau transitoire est fondée sur l'attachement qui surgit automatiquement à une âme de la personne connaissable de manière autosuffisante selon la définition commune. Elle considère le « moi » connaissable de manière valide comme une âme connaissable de manière autosuffisante qui est soit totalement identique aux agrégats trouvables, soit le possesseur trouvable totalement différent des agrégats trouvables.
Vision erronée subtile fondée sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire
La vision erronée subtile fondée sur la doctrine à l'égard d'un réseau transitoire repose sur l'attachement subtil fondé sur la doctrine à une âme dûment existante trouvable de la personne. Elle s'acquiert en apprenant et en acceptant les affirmations d'existence dûment trouvable faites par les systèmes philosophiques bouddhiques non prasangika. Sur la base de cette saisie, elle considère le « moi » connaissable de manière valide comme une âme trouvable qui est soit totalement identique aux agrégats trouvables, soit le possesseur trouvable totalement différent des agrégats trouvables.
Vision erronée subtile surgissant automatiquement à l’égard d'un réseau transitoire
La vision erronée subtile surgissant automatiquement à l’égard d'un réseau transitoire est fondée sur une saisie subtile qui surgit automatiquement d'une âme dûment existante trouvable de la personne. Elle considère également le « moi » connaissable de manière valide comme une âme trouvable, de la même manière que la forme subtile fondée sur la doctrine.