Les principales caractéristiques du tantra

La signification du tantra 

Le mot « tantra » (rgyud) désigne un continuum perpétuel. On distingue trois niveaux de continuums :

  1. Le continuum perpétuel de la base, c’est-à-dire le continuum mental individuel (flux mental) de tout être limité (doué de sensibilité), avec tous les facteurs de sa nature de bouddha (khams de-bzhin snying-po) qui rendent possible son atteinte de l’illumination.
  2. Le continuum perpétuel de la voie, soit la continuité des pratiques du Mahayana avec des figures de bouddha (yi-dam, déités tantriques) qui peuvent être maintenues indéfiniment, car les figures de bouddha ne se fatiguent, ne vieillissent ni ne meurent.
  3. Le continuum perpétuel du résultat, soit la continuité sans fin des corpus (corps) d’illumination d’un bouddha.

La pratique du continuum de la voie purifie les taches fugaces sur le continuum de base d’une personne de sorte à se transformer en continuum de résultat. Les textes qui traitent de ces sujets sont aussi des tantras. 

Les classes de tantra 

Les trois lignées bouddhistes tibétaines de la période de la nouvelle traduction, c’est-à-dire les lignées Sakya, Kagyu et Guéloug, divisent le tantra en quatre classes :

  1. Kriya (pratique d’une figure de bouddha rituelle) – qui met l’accent sur les pratiques rituelles externes, à l’instar des ablutions, du régime alimentaire et du jeûne.
  2. Charya (pratique d’une figure de bouddha comportementale) – qui met autant l’accent sur la conduite externe que sur les méthodes internes.
  3. Yoga (pratique d’une figure de bouddha intégrée) – qui met l’accent sur les méthodes yoguiques internes.
  4. Anuttara yoga (pratique d’une figure de bouddha insurpassablement intégrée) – qui met l’accent sur des méthodes de pratiques internes spéciales et plus avancées.

La lignée Nyingma de la période de l’ancienne traduction transmet six classes de tantra dont les trois premières sont les mêmes que celles citées précédemment et les trois suivantes correspondent à des étapes plus avancées de l’anuttara yoga :

  1. Mahayoga (pratique d’une figure de bouddha grandement intégrée) – qui met l’accent sur la visualisation.
  2. Anuyoga (pratique d’une figure de bouddha subséquemment intégrée) – qui met l’accent sur les systèmes d’énergie subtile.
  3. Atiyoga (pratique d’une figure de bouddha suprêmement intégrée) ou dzogchen (rdzos-chen, la grande complétude) – qui met l’accent sur le niveau le plus subtil de l’activité mentale (esprit).

Les préliminaires 

Toutes les classes de tantra requièrent un niveau de compétence spirituelle acquis au moyen de pratiques préliminaires (sngon-'gro, ngondro), lesquelles servent de préparation pour pouvoir s’engager dans les voies du tantra. Toutes les classes de tantra requièrent en effet un niveau de stabilité dans les préliminaires communs avec la pratique des bodhisattvas des enseignements du soutra, ainsi que l’accomplissement d’une certaine quantité de pratiques spéciales non communes avec le soutra. 

Les préliminaires communs

Les préliminaires communs avec la pratique des soutras du bodhisattva comprennent le développement des quatre pensées qui tournent l’esprit vers le Dharma (blo-ldog rnam-bzhi). Celles-ci consistent à contempler :

  1. La précieuse renaissance humaine
  2. La mort et l’impermanence 
  3. Les lois de cause à effet (skt. : karma)
  4. Les inconvénients de la renaissance à la récurrence incontrôlable (skt. : samsara).

Toutes les classes de tantra requièrent aussi une formation solide dans les autres pratiques des soutras du bodhisattva. En fait, le tantra est une méthode qui vise à associer et effectuer simultanément toutes les pratiques des soutras, lesquelles comprennent :

  • La direction sûre (le refuge)
  • La détermination d’être libre (le renoncement)
  • L’autodiscipline éthique
  • La concentration
  • La sagesse discriminatrice (shes-rab, skt. : prajna, sagesse) de la vacuité (skt. : shunyata, le vide)
  • L’amour et la compassion
  • La bodhichitta (un cœur dédié à l’illumination et à l’altruisme)
  • Les autres attitudes de longue portée (skt. : paramita, perfections) : la générosité, la patience et la persévérance.

Les préliminaires non communs

Pour purifier les forces internes négatives (sdig-pa, skt. : papa, potentialités négatives) et accumuler des forces positives (bsod-nams, skt. : punya, potentialités positives), la pratique du tantra requiert aussi une quantité minimum de préliminaires spéciaux non communs avec la pratique du soutra. La plupart du temps, ce sont cent mille répétitions de : 

  1. Prosternations, accompagnées de la récitation d’un verset pour prendre une direction sûre et réitérer la bodhichitta
  2. Mantras de Vajrasattva (rDo-rje sems-pa) à cent mille syllabes pour la purification
  3. Offrandes de mandala, symbolisant le don de tout l’univers et de tout ce qu’il contient, pour atteindre l’illumination et être bénéfique à autrui
  4. Versets ou mantras du yoga du Maître (bla-ma'i rnal-'byor, « lama neljor ») pour intégrer nos corps, parole et esprit dans les corps, parole et esprit des maîtres spirituels qui sont des bouddhas pour nous.

Les mantras (sngags) sont des mots et des syllabes répétés en langue sanskrite pour, comme son nom sanskrit l’indique, « protéger l’esprit des négativités ». Un mandala (dkyil-'khor) est un symbole de l’univers. Cent mille répétitions ou davantage peut aussi constituer un préalable à d’autres pratiques préliminaires non communes. Par exemple, dans la tradition guéloug, les prosternations et les versets de la prise de direction sûre et de bodhichitta constituent deux préliminaires distincts auxquels viennent habituellement s’ajouter quatre autres préliminaires, ce qui en fait neuf au total :

  1. Le mantra de Samaya Vajra (Dam-tshig rdo-rje) pour la purification de nos liens étroits (dam-tshig, skt. : samaya) avec nos maîtres spirituels
  2. Les offrandes de grains de sésame à Bhuji Vajradaka (Za-byed rdo-rje mkha-'gro) dont on fait un feu pour brûler les forces négatives de notre continuum mental
  3. Les offrandes de bols d’eau
  4. La fabrication de tablettes de glaise votives (tsa-tsa) imprimées d’une figure de bouddha ou du maître de la lignée.

Toutes les traditions tibétaines requièrent les préliminaires de base du soutra, à l’instar de la direction sûre et de ce que la tradition guéloug appelle « les trois principaux esprits de la voie » (lam-gtso rnam-gsum) : le renoncement, la bodhichitta, et une compréhension correcte de la vacuité. Nous devons au moins être capable de générer artificiellement (bcos-ma) ces esprits de la voie, ce qui signifie que nous devons nous efforcer d’atteindre un état conceptuel correct les concernant en nous appuyant sur un raisonnement valide. Un esprit de la voie n’a pas besoin d’être non conceptuel pour être authentique et pour être ressenti au niveau émotionnel.

Avant de recevoir une initiation, les guélougs préconisent d’avoir au moins commencé la pratique de cent mille répétitions de chacun des préliminaires spéciaux, sous réserve de continuer ensuite. Les traditions non guélougs préconisent de terminer au moins un ensemble de cent mille répétitions de chaque préliminaire spécial avant de recevoir une initiation. Néanmoins, toutes les traditions insistent sur la pratique continue des préliminaires spéciaux en tant que partie intégrante de la pratique quotidienne.

Les trois types de cérémonie initiatique 

Une fois accomplie une certaine quantité de pratiques préliminaires, l’engagement réel dans une pratique tantrique nécessite une cérémonie initiatique. Il y en a trois types :

  1. L’habilitation (dbang, « wang », initiation)
  2. La permission subséquente (rjes-snang, « jenang », permission)
  3. L’accumulation de mantras (snags-btus).

L’habilitation

La visualisation de nous-même en tant que figure de bouddha nécessite d’abord une habilitation (initiation), laquelle permet de réussir la pratique en :

  • Instaurant un lien étroit avec un maître tantrique en tant que source d’inspiration vivante (byin-rlabs, bénédictions)
  • Nous reliant à la tradition vivante qui remonte au temps du Bouddha
  • Nous conférant des vœux que nous devons garder intacts pour modeler notre conduite et notre pratique
  • Purifiant encore davantage les diverses forces négatives internes 
  • Activant les facteurs de notre nature de bouddha
  • Sublimant ces facteurs en déposant un legs (sa-bon, planter des « graines ») dans notre continuum mental à travers l’expérience consciente d’états d’esprit spécifiques et de vision profonde, à l’instar d’une conscience de béatitude de la vacuité dans l’anuttara yoga, ou de notre nature de bouddha dans les traditions non guéloug.

Une habilitation ne peut avoir véritablement lieu que si :

  • Nous éprouvons respect et confiance envers la méthode tantrique, dans le meilleur des cas grâce à une bonne compréhension de celle-ci
  • Nous sommes pleinement confiants, nous appuyant sur une preuve irréfutable que nos maîtres tantriques ont la capacité de nous guider correctement sur la voie tantrique
  • Nous nous sentons grandement inspirés par nos maîtres tantriques
  • Nous prononçons les vœux qui nous sont conférés et promettons de les garder intacts 
  • Nous participons activement au processus de visualisation, du mieux que nous pouvons
  • Nous faisons consciemment, à notre niveau actuel, l’expérience d’états mentaux ou de visions spécifique décrites par nos maîtres tantriques lors de la cérémonie.

Sadhanas, poujas et tsog

Après avoir reçu une initiation, nous sommes habilités à pratiquer une sadhana (sgrub-thabs). Le terme sadhana désigne une méthode de réalisation de soi en tant que figure de bouddha, c’est-à-dire la figure de bouddha pour laquelle nous avons reçu l’initiation. D’autres termes employés pour sadhana sont « auto-génération » (bdag-bskyed) et, dans l’anuttara yoga, « pratique antécédente à la réalisation » (mngon-rtogs).

Une sadhana comporte la récitation d’un texte rituel de méditation décrivant le processus d’auto-visualisation ainsi qu’une série d’autres pratiques complexes basées sur cette auto-génération, telle la récitation de mantras et le don d’offrandes. Suivre l’entière série de visualisations et de méditations dans la sadhana est comparable à suivre un entraînement physique intense dans des arts martiaux ou à exécuter une chorégraphie.

Une sadhana et un gourou yoga ne sont pas une pouja (puja, mchod-pa). Une puja est un rituel d’offrandes au cours duquel nous effectuons des offrandes au maître tantrique que nous visualisons comme étant inséparable des figures de bouddha. Si nous avons reçu une initiation, nous nous visualisons aussi nous-même en tant que figure de bouddha pendant la puja ; dans le cas contraire, nous ne nous visualisons pas sous cette forme, nous pouvons seulement être présent et observer le rituel sans participer comme membre à part entière à la tournée cérémoniale d’offrandes d’une fête d’abondance (tshog-'khor, ganacakra).

Pendant une pouja, nous offrons le tsog (tshogs), une fête rituelle d’abondance en tant que véritable repas offert au maître tantrique ; ce tsog comprend habituellement une torma (gtor-ma) – un cône sculpté composé de farine d’orge grillé et de beurre. Dans l’anuttara yoga, la fête inclut aussi de l’alcool et de la viande spécialement consacrés, représentant la transformation et l’utilisation des agrégats, des éléments et des énergies subtiles de notre corps pour obtenir des réalisations. Après que le maître tantrique et les autres participants ont goûté les offrandes, l’alcool et la viande, chacun rend des petites portions de ce qu’il lui reste, lesquelles sont rassemblées sur une assiette par l’assistant(e) du maître et offertes à l’extérieur aux esprits gardiens régionaux. À la fin de la cérémonie, les participants consomment ou ramènent chez eux ce qu’il reste de nourriture, mais la consommation de l’alcool restant est une pratique dégénérée, comme si le tsog était prétexte à s’enivrer ! 

La permission subséquente

Après le rituel d’habilitation à pratiquer une figure de bouddha spécifique, nous pouvons également recevoir une permission subséquente pour cette même figure de bouddha afin de :

  • Fortifier les facteurs de notre nature de bouddha précédemment activés 
  • « Arroser » les graines déjà plantées
  • Réitérer nos vœux.

La plupart des permissions subséquentes comportent au moins trois parties :

  1. La sublimation (NDT : l’élévation) (byin-rlabs, bénédiction) du corps
  2. La sublimation de la parole
  3. La sublimation de l’esprit.

En général les instruments utilisés lors de la cérémonie permettent de distinguer une permission subséquente d’une initiation. La plupart du temps les initiations incluent la représentation d’un mandala (résidence d’une figure de bouddha) placée dans une structure semblable à un palais et construite sur du sable. Les participants reçoivent un bandeau rouge à mettre sur leur front pendant certaines parties de la cérémonie, un cordon rouge à nouer autour du bras et deux brins de graminée kusha à placer respectivement sous leur oreiller et sous leur matelas pour examiner leurs rêves la première nuit. 

Les permissions subséquentes ne font appel à aucun de ces éléments. Leur signe révélateur, en particulier dans les traditions guéloug, kagyu et nyingma, est une torma placée sur une table à côté du maître tantrique. L’image d’une figure de bouddha piquée sur un bâtonnet et une petite ombrelle placée au-dessus viennent couronner la torma. Pendant la cérémonie, le maître tantrique touche le sommet de la tête des disciples avec celle-ci, tout en agitant une cloche rituelle.

Si nous recevons une permission subséquente sans initiation préalable, nous avons seulement la permission de visualiser la figure de bouddha devant nous ou sur le sommet de notre tête. Nous ne sommes pas habilités à nous visualiser sous la forme de la figure de bouddha. Par contre, si nous avons reçu une initiation à une figure de bouddha dans une certaine classe de tantra – par exemple, Avalokiteshvara à mille bras (sPyan-ras gzigs Phyag-stong) pour le kriya yoga, ou Kalachakra (Dus-'khor) pour l’anuttara yoga – nous sommes habilités à nous visualiser sous la forme d’une autre figure de bouddha appartenant à la même classe de tantra ou à une classe inférieure, telle que la Tara Blanche (sGrol-dkar), avec une permission subséquente pour cette figure de bouddha uniquement. Dans ce cas, nous n’avons pas besoin de recevoir l’initiation complète de Tara Blanche. 

L’accumulation de mantras

Après une initiation à une figure de bouddha spécifique, on peut aussi recevoir une accumulation de mantras pour cette même figure de bouddha, indépendamment de la permission subséquente. Pour une cérémonie d’accumulation de mantras, les voyelles et les consonnes (a-li ka-li) de l’alphabet sanskrit sont écrites sur la surface d’un miroir en métal au moyen d’une poudre colorée, chaque lettre étant habituellement placée séparément dans la case d’une grille. Pendant le rituel, pour chaque syllabe du mantra principal de la figure de bouddha, le maître tantrique énonce à haute voix l’endroit de la grille où se trouvent la consone et la voyelle, par exemple en égrenant les coordonnées verticale et horizontale de la case qui les contient. Après chaque syllabe, un assistant prélève un peu de poudre colorée sur le miroir et l’utilise pour la retranscrire sur la surface d’un autre miroir en métal. Ce rituel permet d’avoir l’assurance de recevoir correctement le mantra.

Vœux

Les vœux (sdom-pa) établissent des limites que nous promettons de ne pas franchir. Ils sont formulés en termes de deux types d’« actions non recommandables » (kha-na ma-tho-ba) que nous promettons d’éviter.

  1. Les actions naturellement non recommandables (rang-bzhin-gyi kha-na ma-tho-ba) sont naturellement destructives (mi-dge-ba, non vertueuses), à l’instar de l’acte qui consiste à ôter la vie
  2. Les actions non recommandables interdites (bcas-pa'i kha-na ma-tho-ba) sont des actes neutres au plan éthique ((lung ma-bstan, non spécifiées), interdits par le Bouddha car préjudiciables à certains types de pratiquants. Par exemple : manger après midi est interdit aux moines et aux moniales car cela tend à abrutir l’esprit pour la méditation du soir.

Dans la tradition guéloug, les pratiquants qui souhaitent recevoir une habilitation ou une permission subséquente doivent d’abord prononcer et garder intact un certain niveau de vœu de pratimoksha (libération individuelle) laïque ou monastique. S’ils ne l’ont pas fait auparavant, ils doivent prendre un certain niveau de vœu de pratimoksha laïque pendant la cérémonie. Les traditions non guéloug requièrent au moins de prononcer et de garder intacts les vœux de refuge, lesquels peuvent aussi être pris pour la première fois au cours de la cérémonie.

Toutes les habilitations ou initiations, toutes les permissions subséquentes et toutes les accumulations de mantras incluent la prise des vœux de bodhisattva, lesquels consistent à nous retenir de commettre les actions fautives (nyes-pa) qui nous empêcheraient de nous rendre le plus possible utile à autrui. Par exemple, imaginons quelqu’un qui, à cause de son attachement à obtenir de l’argent, de l’amour, de la célébrité, de l’attention, etc., critique les autres et se vante… Nous faisons le vœu de nous abstenir d’une telle conduite fautive car celle-ci, à cause de nos priorités égoïstes, nous empêcherait d’aider correctement autrui. 

Les habilitations, les permissions subséquentes et les accumulations de mantras dans les deux plus hautes classes de tantra impliquent la prise de vœux tantriques, lesquels consistent à se retenir de commettre les actions fautives qui nous empêcheraient de réussir notre pratique tantrique. Par exemple, imaginons que nous ayons une mauvaise opinion de nos enseignants et que nous ayons le sentiment qu’ils sont prétentieux, hypocrites et incompétents. Une telle attitude crée des obstacles pour suivre les pratiques qu’ils nous enseignent car, à cause de cette opinion, nous manquons de confiance dans les instructions qu’ils nous donnent. Sans confiance, nous ne pouvons pas les suivre efficacement ni obtenir de réalisations. Pour avoir confiance, il nous faut examiner scrupuleusement les qualifications de l’enseignant avant de recevoir une cérémonie initiatique de sa part, de sorte à n’avoir ni doute ni incertitude. 

On ne reçoit pas de vœux la première fois que l’on assiste simplement à une cérémonie d’initiation ou de permission subséquente. Pour recevoir des vœux, il faut les prononcer sciemment et promettre de les garder aussi intacts que possible. Nous promettons de garder nos vœux de pratimoksha pendant toute notre vie et nos vœux de bodhisattva et tantriques pendant toutes nos vies futures, jusqu’à notre atteinte de l’illumination. 

Pratiques étroitement liantes et promesses de pratique continue 

En outre, les initiations comprennent l’engagement dans certains ensembles de pratiques étroitement liantes (dam-tshig, skt. : samaya, serments, paroles d’honneur). Les pratiques étroitement liantes sont formulées en termes d’actions, constructives ou neutres au plan éthique, que nous promettons d’adopter et qui sont favorables à la pratique spirituelle.

Les pratiques étroitement liantes nous lient étroitement à :

  • Une certaine classe de tantra, telle que l’anuttara yoga
  • Une subdivision spécifique de l’anuttara yoga, telle que le tantra mère (ma-rgyud), ou 
  • Une des familles de bouddha (sang-rgyas-kyi rigs).

Le tantra mère met l’accent sur les méthodes qui permettent d’obtenir la cognition non conceptuelle la plus subtile. Une famille de bouddha est un aspect de la nature de bouddha, représenté par une figure principale masculine de bouddha, connue dans les langues occidentales sous le nom de dhyani bouddha. Les familles de bouddha contiennent aussi des figures supplémentaires, y compris des bouddhas de forme féminine et des bodhisattvas de forme masculine et féminine.

En général, les habilitations ou initiations et les permissions subséquentes contiennent des promesses de pratique continue (khas-len) pour toute notre vie. Celles-ci peuvent consister à s’engager à effectuer une ou plusieurs des pratiques suivantes :

  • La récitation quotidienne d’un certain nombre de répétitions de mantras
  • La récitation quotidienne d’une sadhana
  • L’offrande bimensuelle de tsog (en particulier dans le tantra mère)
  • Une retraite

Les retraites tantriques et les poujas de feu 

Un engagement à effectuer une retraite revient en général à effectuer une retraite fonctionnelle (las-rung). Une telle retraite, avec sa pouja de feu (sbyin-sreg) à la fin, rend notre esprit apte à fonctionner avec la figure de bouddha et sa pratique. Fonctionnelle signifie apte à l’auto-habilitation (bdag-'jug, auto-initiation) pour purifier et renouveler nos vœux, pour pouvoir exécuter d’autres rituels de la figure de bouddha et, si nous remplissons des conditions supplémentaires, pour conférer à autrui n’importe laquelle des trois cérémonies initiatiques. 

Lors d’une retraite fonctionnelle, nous répétons plusieurs centaines de milliers de fois chaque mantra de la principale figure de bouddha selon la pratique et le nombre de syllabes du mantra.  Nous répétons aussi dix mille fois chacun les mantras des figures du mandala associé. Pour ce faire, nous pouvons procéder dans le contexte de quatre, trois, deux sessions quotidiennes, ou une seule. Lors de chaque session, nous récitons la sadhana en omettant certaines petites parties lors de sessions spécifiques.

Si nous pratiquons quatre sessions par jour, nous restreignons nos mouvements à un périmètre autour de notre domicile et nous limitons nos contacts à certaines personnes Si nous pratiquons moins de quatre sessions par jour, il n’est pas nécessaire de restreindre nos mouvements ni de limiter le contact avec autrui. Il suffit d’effectuer chaque session à la même place, sur le même siège.   

Une pouja de feu est l’offrande d’un grand nombre de substances spécifiques jetées dans un feu lors d’un rituel complexe. Nous nous visualisons sous la forme d’une figure de bouddha et nous visualisons le feu sous la forme d’Agni (Me'i lha), divinité du feu commune au bouddhisme et à l’hindouisme, avec la figure du bouddha de notre pratique dans le coeur d’Agni. La pouja de feu brûle ou purifie toutes les fautes que nous avons pu commettre lors de nos retraites et resserre encore nos liens avec la figure de bouddha.

Transmissions orales et discours tantriques 

En plus des trois types de cérémonies initiatiques, la transmission orale de la sadhana (lung) ainsi qu’un discours (khrid, « tee ») s’y rapportant sont nécessaires avant de s’engager dans la pratique intensive ou dans la retraite fonctionnelle.

Lors d’une transmission orale, notre maître tantrique lit à voix haute, en général très rapidement, soit la sadhana, soit le texte du discours explicatif. Le fait d’entendre cette récitation par quelqu’un qui l’a reçue à son tour a pour effet de nous transmettre sa lignée de façon ininterrompue en remontant à sa source.

La tradition de la transmission orale remonte à l’époque du Bouddha lorsque, quatre siècles après son décès, aucun de ses enseignements n’avait encore été couché par écrit. Divers groupes de moines mémorisaient différents enseignements et les passaient aux générations suivantes à l’aide de récitations répétées à voix haute à l’unisson, jusqu’à ce que leurs disciples aussi les connaissent par cœur sans aucune faute. La récitation en groupe garantissait que la mémoire défaillante d’un seul moine ne puisse altérer le texte.

Que les moines récitants et les disciples auditeurs comprennent ou ne comprennent pas le sens des textes n’avait aucune importance pour le succès de la transmission. La seule chose qui comptait était de rendre correctement tous les mots et d’éviter les omissions, les ajouts et les erreurs textuels. Dans l’étude et la pratique du bouddhisme, il est important de ne pas avoir de doute quant à l’absence de corruption du contenu des enseignements. Dès lors que nous avons cette confiance, nous pouvons analyser correctement un texte d’enseignement et, dans ce cas, si certains points échappent à notre compréhension, nous savons que le problème n’est pas du côté des mots mais du côté de notre manque de connaissance ou d’expérience. Ainsi, même de nos jours, les moines, les moniales et les pratiquants laïques mémorisent les textes principaux à l’aide de récitations effectuées à voix haute de façon répétée, avant même de commencer à étudier ou à pratiquer leurs contenus. De plus, ils récitent encore régulièrement par cœur ces textes tous ensemble lors de leurs assemblées.

Actuellement, alors que tous les enseignements sont sous forme écrite, il est rare qu’une transmission orale se fasse par voie de récitation de mémoire ou par un groupe de récitants. En général, une personne seule lit le texte à voix haute. Parfois, différentes éditions d’un texte sont comparées au cours de la transmission afin de vérifier et d’éliminer toute faute de lecture ayant pu s’y glisser par inadvertance.

La tradition de la transmission orale n’est pas l’exclusivité du domaine tantrique, elle relève d’une coutume suivie pour tous les textes bouddhiques. De plus, elle n’est pas l’apanage des paroles du Bouddha. Les œuvres ultérieures d’auteurs indiens, tibétains et mongoles ont aussi des lignées de transmission orales initiées personnellement par leurs auteurs. 

Les retraites de trois ans 

Dans les traditions non guéloug, les pratiquants et pratiquantes effectuent souvent des retraites de trois ans au cours desquelles ils et elles :

  • Répètent les préliminaires spéciaux
  • S’entraînent plus intensivement dans les pratiques communes des soutras du bodhisattva, telles que les attitudes purifiantes (blo-sbyong, lojong, entraînement de l’esprit)
  • Apprennent comment effectuer des rituels, y compris comment jouer des instruments musicaux rituels
  • Effectuent les retraites fonctionnelles des principales figures de bouddha de leur lignée.

Les pratiquants de la tradition guéloug effectuent les mêmes pratiques une à une à diverses reprises au cours de leur entraînement. Ils ne les effectuent pas de manière consécutive dans le cadre d’une retraite de trois ans. 

Après un entraînement suffisant, les pratiquants de toutes les traditions peuvent faire une retraite de « grande approche » (bsnyen-chen) d’une spécifique figure de bouddha pendant laquelle ils répètent des dizaines de millions de mantras et effectuent un grand nombre de poujas de feu extrêmement élaborées. Le but poursuivi est d’approcher et de réaliser une figure de bouddha en particulier (bsnyen-sgrub) et d’obtenir des réalisations concrètes (dngos-grub, skt. siddhi).

Yidams, dakinis et protecteurs du Dharma 

Les yidams sont des figures de bouddha masculines ou féminines auxquelles nous lions nos corps, parole et esprit pour atteindre l’illumination. Par la voie de cette méthode nous tissons un lien étroit (dam-shig, skt. samaya) avec une figure de bouddha en nous visualisant nous-même sous cette forme, en présentant des offrandes, en récitant des mantras et en offrant des poujas de feu.

Les dakinis (mkha'-'gro-ma) et les dakas (mkha'-'gro) sont respectivement des figures féminines et masculines qui représentent notre expérience de conscience de béatitude de la vacuité et nous aident à l’accroître. Au cours d’une sadhana, nous imaginons qu’elles émanent de nous-même en tant que déesses et dieux d’offrande, présentant diverses offrandes aux bouddhas et à tous les êtres limités et, dans la tradition guéloug, à nous-même en tant que figure de bouddha. Dans la pratique de l’anuttara yoga, nous les imaginons aussi à certains points cruciaux de notre système d’énergie subtile.

Un autre nom pour les dakas est viras (dpa'-bo, héros spirituels) et les autres noms pour les dakinis sont virinis (dpa'-mo, héroïnes spirituelles) et yoginis (rnal-'byor-ma). Souvent, les termes dakinis et yoginis sont utilisés dans un sens très large pour désigner des pratiquantes féminines et l’ensemble des figures féminines d’un mandala. Parfois les dakinis – telle que Vajrayogini (rDo-rje rnal-'byor-ma) – peuvent servir de yidams sous la forme desquelles nous nous visualisons. 

Les protecteurs du Dharma (chos-skyong, skt. dharmapala) sont des figures masculines ou féminines qui aident à écarter les interférences dans notre pratique. Au niveau le plus profond, ces figures représentent notre état de conscience de béatitude de la vacuité sous des formes très énergiques – autrement dit : la meilleure protection contre les interférences. Avec nous-même en tant que figure de bouddha, nous visualisons certains protecteurs dans chaque direction autour de nous ou dans notre mandala. 

Lors de pratiques spécifiques de yidams, nous invitons aussi certains autres types de protecteurs de Dharma dans notre mandala – tels que Mahakala (dGon-po) ou Palden Lhamo (dPal-ldan lha-mo, skt. Shridevi) – pour leur présenter des offrandes et leur donner des instructions afin qu’ils nous assistent dans nos activités d’illumination. Parmi ce dernier type de protecteurs, beaucoup étaient, à l’origine, des esprits puissants, soit des fantômes aux doigts crochus (yi-dags, esprits avides) soit des êtres divins (lha, dieux) de tradition non bouddhique. Certains étaient néfastes et d’autres étaient de simples gardiens des sommets de montagne ou de régions locales. De grands maîtres du passé les ont soumis et leur ont fait prêter serment de protéger le Dharma du Bouddha et ses pratiquants.

En tant que figures de bouddha, nous sommes comme des maîtres et les protecteurs du Dharma que nous déployons sont comme nos féroces chiens de garde. À moins d’avoir la force de les contrôler et à moins de les nourrir régulièrement, ils peuvent se retourner contre nous. Les pratiques destinées aux protecteurs du Dharma lors desquelles nous convions spécifiquement certains d’entre eux dans notre mandala sont donc extrêmement avancées, elles ne sont pas pour les débutants. Un engagement dans leur pratique requiert normalement la transmission de permissions subséquentes spécifiques (jenangs). 

Les pratiques des protecteurs de Dharma impliquent de complexes rituels consistant à « accomplir et restaurer » (bskang-gso) au cours desquels nous, en tant que figure de bouddha, présentons des offrandes spéciales et rappelons aux protecteurs qu’ils ont prêté serment d’accomplir et de restaurer nos liens étroits avec eux. Un autre rituel commun est la libation dorée (gser-skyems) lors de laquelle nous offrons de l’alcool ou du thé noir aux protecteurs, mais sans les goûter nous-même. Nous pouvons aussi simplement inviter les protecteurs dans notre mandala pour leur présenter des offrandes, surtout sous la forme de tormas, et leur adresser des requêtes (gsol-'debs). En Occident, toutes ces pratiques sont appelées de manière informelle « poujas aux protecteurs ».

Afin de tisser un lien encore plus étroit avec un protecteur du Dharma, nous pouvons aussi effectuer une retraite de protecteur et réciter plusieurs centaines de milliers de fois les mantras qui lui sont associés, et offrir un pouja de feu pour conclure la retraite.  

En tant que figure de bouddha, nous pouvons invoquer certains protecteurs du Dharma, tels que Palden Lhamo, pour nous aider à faire des prédictions (mo, thugs-dam) au moyen de dés ou de rosaires de perles. Une telle pratique nécessite d’avoir effectué une retraite de protecteur.

Dans certaines traditions bouddhistes tibétaines, certains protecteurs du Dharma peuvent aussi servir de yidams, tels que Mahakala dans la tradition Kagyu. Cependant, la plupart du temps, nous ne nous visualisons pas sous la forme d’un protecteur du Dharma.

La vitesse du tantra 

Les trois premières classes de tantra sont beaucoup plus rapides que les méthodes du soutra parce que, par la voie de leur pratique, il est possible de prolonger notre durée de vie et, dans le cadre de cette prolongation, d’atteindre l’illumination. En suivant les méthodes de l’anuttara yoga, cependant, il est possible d’atteindre l’illumination dans le cadre de notre vie ordinaire. En fait, nous pouvons même l’atteindre en une période de trois ans et de trois phases lunaires (lo-gsum phyogs-gsum) – une phase lunaire s’étalant de la nouvelle lune à la pleine lune ou de la pleine lune à la nouvelle lune.

La période de trois ans et trois phases lunaires ne doit pas être trop prise à la lettre ni être annoncée à des fins publicitaires ou mercantiles pour attirer les gens vers la pratique de l’anuttara yoga. Elle provient de la présentation de Kalachakra sur le décompte d’un type particulier de respirations de souffles d’énergie (rlung, skt. prana) sur une durée de vie d’une centaine d’années et représente simplement une très courte période. Pour des raisons propices, les retraites de grande approche sont de cette même durée, comme dans les retraites d’entraînement de base de l’anuttara yoga dans les traditions non guéloug.

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