Interview avec Mingyour Rimpotché

Study Buddhism a rendu visite à Yongey Mingyour Rimpotché alors qu’il enseignait à Palpoung Changchoub Dargyeling au Pays de Galles, pour qu’il nous parle du pouvoir de l’esprit, du fait d’être conscient dans la vie quotidienne et des méthodes puissantes pour surmonter l’anxiété et le manque d’estime de soi.
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Je suis dans les magnifiques vallées du Pays de Galles. Des chevaux sauvages et de nombreux moutons peuplent le paysage. Nous nous rendons avec l’artiste du Dharma Tashi Mannox à Palpoung Changchoub Dargyeling, un centre du Dharma de la tradition Karma Kagyou situé aux portes du magnifique parc national de Brecon Beacons. Nous allons à la rencontre de Yongey Mingyour Rimpotché, maître de méditation renommé.

Yongey Mingyour Rimpotché est le fils de Tulku Urgyen Rimpotché, considéré comme l’un des plus grands maîtres Dzogchen de son temps. Attiré par une vie de contemplation dès son plus jeune âge, Mingyour Rimpotché méditait souvent dans les grottes qui bordaient son village à la frontière du Népal et du Tibet, si bien qu’à l’adolescence, il avait déjà accompli plusieurs retraites traditionnelles de méditation. À l’âge de treize ans, il effectue une retraite de trois ans et c’est au cours de celle-ci qu’il parvient à surmonter les crises de panique qui l’avaient assailli depuis l’enfance. Puis, en 2011, Mingyour Rimpotché quitte son monastère de Bodh Gaya et passe plus de quatre ans à parcourir l’Himalaya comme yogi errant.

Yongey Mingyour Rimpotché enseignant. Image avec l’aimable autorisation de Facebook/mingyur.rinpoche.

Mingyour Rimpotché est l’abbé du monastère Tergar Osel Ling à Katmandou, au Népal et du monastère Tergar Rigzin Khachö Targyé Ling à Bodhgaya en Inde. Outre sa vaste expérience de la méditation et de la philosophie bouddhique, il s’intéresse depuis toujours à la psychologie et à la science. Il est conseiller du Mind and Life Institute et participe aux études en cours sur les effets neuronaux et physiologiques de la méditation.

Aujourd’hui, il voyage beaucoup pour raconter son histoire et aider les gens à surmonter leurs problèmes grâce à la magie de la méditation.

Study Buddhism : Dans votre enfance, vous avez souffert de graves crises de panique. Alors qu’en Occident, on soigne souvent le trouble anxieux par la prise de médicaments, vous avez choisi la méditation pour gérer ce problème. Pouvez-vous nous parler de votre expérience de l’anxiété et de la façon dont vous l’avez surmontée ? 

Mingyour Rimpotché : Quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de sentiments anxieux et de crises de panique. J’ai essayé tant de choses pour m’en débarrasser à ma façon, mais cela ne m’a pas aidé. J’ai alors demandé à mon père de m’enseigner la méditation. Il m’a dit : « N’essaie ni de bloquer, ni de te débarrasser de ta panique. N’essaie pas de faire en sorte qu’elle capitule. Laisse-la simplement être, et connecte-toi à ta conscience. »

J’ai donc commencé à me connecter à ma conscience par le biais de ma respiration, en observant l’inspiration et l’expiration. Lentement, j’ai connecté ma conscience à mon corps, en observant les sensations dans le corps de la tête aux pieds. La nature de la sensation est la connaissance, qui est la conscience. Dans cette conscience, bonnes et mauvaises sensations sont acceptables. 

Lorsque je ressens de la panique, j’ai une sensation. Lorsque je regarde la sensation, alors la sensation n’est plus solide. C’est comme un rondin de bois qui flotte sur l’océan. L’océan est la conscience, le rondin est la panique.

Mon père m’a dit qu’il y a deux causes importantes de la panique. La première est l’aversion. Je panique à l’idée de paniquer ! La seconde est la soif, le désir ardent d’être libéré de cette panique. Ces deux éléments sont comme un accélérateur et un frein, comme lorsque vous conduisez une voiture. Sans ces deux éléments, vous ne pouvez pas conduire. 

Ces deux choses sont les composantes sous-jacentes de l’anxiété. Mon père disait : « N’essaye pas de bloquer la panique. Accueille-la simplement, laisse-la être, et connecte-toi à ta conscience. » C’est ce que j’ai fait et cela m’a vraiment aidé. Pour autant, j’avais toujours tendance à essayer de me débarrasser de ma panique. 

Quand j’étais jeune, j’étais plutôt paresseux. Vers l’âge de treize ans, j’ai donc décidé d’entamer une longue retraite. Je me disais que dans ces conditions, ma paresse se dissiperait. À l’époque j’aimais l’idée de la méditation, mais pas la pratique ! J’ai donc fait cette retraite, et ma paresse m’a, sans surprise, suivi. Mais ce n’est pas tout ! Non seulement ma paresse a continué, mais elle s’est prise d’une grande amitié avec ma panique, et celle-ci a empiré. J’ai alors pensé : « OK ! À partir de maintenant, je ne vais pas essayer de me débarrasser de ma panique, je vais apprendre à vivre avec elle. Toute ma vie s’il le faut, c’est sans importance. Je vais considérer ma panique comme une enseignante, comme un support pour le développement de ma conscience. » 

C’est ce que j’ai fait. J’ai utilisé ma panique comme un support de ma conscience. Cela signifie que lorsque la panique survient, je suis conscient de la sensation de la panique. Ensuite, je peux voir la conscience. L’essence de la panique est en fait la connaissance. La connaissance est la conscience. C’est ce que j’ai fait, et après quelques jours, j’ai eu des symptômes : mon cœur tremblait et se serrait, j’avais des vertiges, mais je me sentais plutôt heureux. Quand la panique arrivait, j’avais l’impression que c’était excitant. Bien, voilà qui est chouette, me disais-je ! Finalement, la panique est devenue mon amie, mon enseignante. Quelques semaines plus tard, ma panique s’est définitivement envolée ! 

Dans notre vie, nous avons beaucoup de défis, de problèmes, d’obstacles et bien plus encore. J’utilise le problème ou l’obstacle comme un support pour la conscience, comme un support pour l’amour et la compassion. Par exemple, lorsque je sens la panique arriver, je médite sur ma respiration. Inspirer, expirer, puis je médite sur la panique. Lorsque la panique arrive, il y a beaucoup de sensations dans votre corps. Soyez conscient de ces sensations. Lorsque nous faisons face à la panique, si nous sommes conscients de nos sensations, les sensations ne sont plus effrayantes. 

Par exemple, si vous voyez la rivière, cela signifie que vous êtes en dehors de la rivière. De la même manière, si vous voyez la panique, alors vous n’êtes pas dans la panique. Pourtant, la rivière continue, et la panique peut continuer, mais c’est bien, c’est excitant, et cela peut devenir une cause pour maintenir la conscience. Alors vous développerez la conscience, et cette conscience est plus grande que la panique. 

Bien sûr, certaines personnes disent : « L’esprit n’est qu’un ensemble chimique et neuronal. S’il y a un déséquilibre chimique il suffit d’y remédier avec des médicaments. » Que pouvons-nous dire à ce sujet ? De nos jours, de nombreux scientifiques font des recherches, et c’est un fait, nous pouvons prendre des médicaments. 

Dans la tradition de la méditation, nous pensons que le corps et l’esprit se soutiennent mutuellement. Le corps est comme un cheval, et l’esprit comme un cavalier. La prise de médicaments est donc utile, mais ils ne serviront que temporairement à la résolution de nos problèmes, lesquels reviendront à nouveau.

En revanche, si vous travaillez vraiment avec votre esprit et méditez, vous guérissez ainsi vos problèmes mentaux et ils ne reviendront jamais. Ce remède est durable. C’est un vrai remède. 

Yongey Mingyour Rimpotché méditant dans la nature. Image avec l’aimable autorisation de Facebook/mingyur.rinpoche.

Votre histoire est très intéressante, et je suis sûr que beaucoup de gens peuvent s’y identifier. Cependant, la façon dont vous avez géré votre panique, en vous liant d’amitié avec elle, va en quelque sorte à l’encontre de nos habitudes naturelles ! De nos jours, outre l’anxiété et les crises de paniques, je connais beaucoup de personnes qui souffrent d’un manque d’estime de soi, exacerbé par les attentes irréalistes des influenceurs des réseaux sociaux. Quel serait donc l’antidote à ce genre de mésestime de soi ? 

C’est vrai, de nos jours, beaucoup de gens ont des problèmes d’estime de soi et d’anxiété. Je pense qu’il y a deux antidotes importants à cela : l’appréciation et la gratitude. 

Ce que mon père m’a dit quand j’étais jeune, c’est que tout le monde a une bonté et un potentiel innés. Je me souviens d’une fois, j’étais avec mon père dans les montagnes proches de Katmandou. Il y avait là un ermitage où mon père avait une petite pièce avec une énorme fenêtre. De la fenêtre, on pouvait voir une nonnerie où il y avait beaucoup de chiens. De l’autre côté de la pièce, il y avait un bel autel avec une très belle image de Bouddha. 

Un jour, nous regardions par la fenêtre et il y avait de nombreux chiens en contrebas. C’est alors que mon père m’a dit : « Ces chiens aussi ont une bonté innée fondamentale. » Il a ajouté que ma propre nature, celles des chiens et du Bouddha étaient toutes les mêmes.

Au début, j’ai pensé : « Hmm, ma nature et celle des chiens sont peut-être les mêmes, mais comment ma nature pourrait-elle être la même que celle du Bouddha ? Je n’y crois pas ! » Je pensais que ce n’était qu’un beau discours de mon père pour me rendre heureux. 

Pour finir, j’ai reçu beaucoup d’enseignements et j’ai essayé d’apprécier et de reconnaître notre nature de Bouddha. J’ai découvert beaucoup de choses en moi. Incroyable ! 

De plus, de nombreux scientifiques affirment que si nous avons dix qualités en nous, une négative et neuf positives, nous ne considérons généralement que la qualité négative en l’exagérant, occultant les autres neuf qualités positives. Mon conseil est donc, que chaque jour vous teniez un journal. Chaque jour, appréciez cinq choses dans votre vie. Des choses toutes simples : 

« Je respire, c’est merveilleux ! »

« Je déguste un bon repas, c’est merveilleux ! »

« J’ai des amis, c’est merveilleux ! »

Notez simplement cinq choses par jour. Je pense que cela peut vraiment nous aider à apprécier notre vie. 

Vous avez donc réalisé que notre vraie nature, celle des chiens et du Bouddha participent de la même essence. Cette prise de conscience peut-elle vraiment aider ceux d’entre nous qui luttent contre ces problèmes de mésestime de soi ? Est-ce dû au fait de voir la réalité et notre véritable potentiel sous un jour différent ?

Qu’est-ce que la réalité ? Et qu’est-ce que notre vraie nature ? En fait, ces deux notions vont de pair. La véritable réalité est ce que nous appelons notre vraie nature. Nous avons tous une bonté fondamentale. Tout le monde a une conscience, qui est libre, authentique, paisible et pure. En plus de cela, nous avons l’amour et la compassion. Il y a aussi la sagesse, nos capacités, nos compétences, nos talents, tant de choses en nous. Chacun de nous est unique et nous pouvons presque faire tout ce que nous voulons car notre potentiel est très vaste. 

Le problème est que nous ne le reconnaissons pas. Nous ne savons pas comment nous connecter à notre potentiel, notre bonté innée qui est en nous. C’est la réalité. Comment se connecter à sa véritable nature ? En la reconnaissant. Dans la tradition de la méditation, on nous enseigne comment nous y connecter. Par exemple, comment pouvons-nous nous connecter à notre conscience ? Nous commençons par la respiration : prenez conscience de votre respiration. La conscience signifie ici la connaissance, la connaissance pure. Cette connaissance pure peut être avec ou sans pensées, avec ou sans émotions, qu’elles soient positives ou négatives. Rien de tout cela ne peut changer notre conscience. 

Il peut y avoir une forte tempête dans l’espace, cela ne change pas la nature de l’espace. Un ciel bleu avec le soleil qui brille ne change pas non plus la nature de l’espace, ne le rend pas meilleur. Un ciel bleu avec un soleil qui brille est comme une émotion ou une pensée positive. L’orage est comme une émotion ou une pensée négative. Normalement, nous nous perdons dans les nuages de la tempête. Mais si nous savons comment nous connecter à la conscience elle-même, c’est d’un grand bénéfice.

Quand j’étais jeune, j’avais en moi beaucoup de tempêtes, ces crises de paniques. Je m’y perdais toujours. Plus tard, lorsque j’ai appris à me connecter à la conscience elle-même, j’ai permis à la panique d’être simplement dans la conscience. J’étais paniqué, mais j’en étais conscient. Pour moi, la conscience était plus que la panique, plus que les émotions. En plus de cela, il y avait l’amour et la compassion. Nous avons tous cet amour et cette compassion 24 heures sur 24, mais nous ne le reconnaissons pas. Nous avons aussi la sagesse en nous, 24 heures sur 24. Nous devons juste savoir comment être avec eux, nous n’avons pas besoin de faire quoi que ce soit, tout est déjà là. Nous devons simplement le reconnaître. 

Au début, le Bouddha était comme nous, une personne ordinaire, pleine de confusion et de souffrance. Mais le Bouddha a commencé à reconnaître sa véritable nature, ce que nous appelons « la nature de Bouddha ». Les bouddhistes pensent qu’elle est l’essence de chacun d’entre nous. Elle est pure, libre, déjà éveillée, mais il nous faut la reconnaître.

Le Bouddha l’a reconnue par la conscience, la compassion et la sagesse. Lorsque nous reconnaissons pleinement notre bonté innée, alors toutes les qualités d’éveil peuvent se manifester. Une sagesse illimitée, un amour et une compassion illimités, des activités éveillées illimitées. C’est ce que nous appelons un Bouddha, et cet état est ce que nous appelons l’illumination. 

Je sais que de nombreux problèmes d’anxiété et de mésestime de soi découlent du désir de réussir. Les réseaux sociaux, qui ne montrent généralement que les aspects positifs et merveilleux de la vie, donnent vraiment une perception déformée de la réussite. Pour vous, qu’est-ce que réussir sa vie ? 

Tout d’abord, qu’est-ce que cela signifie de réussir ? Cela dépend de ce que vous attendez et de la signification que vous donnez à la réussite.

Il se peut que pour certaines personnes, la réussite soit liée à la possession d’objets matériels. Pour d’autres, il pourrait s’agir de la paix ou le fait d’avoir des choses simples. 

Pour moi, la signification la plus importante du succès est quelque chose qui a du sens. Quelque chose qui puisse bénéficier à tout le monde, aux autres. Quelque chose qui est lié à votre cœur, à votre moi intérieur, qui est amour, compassion, sagesse, conscience. C’est quelque chose pour lequel vous ne ressentez aucun conflit dans ce que vous faites, et donc tout ce que vous accomplissez vous rend heureux. 

Yongey Mingyour Rimpotché dans l’Himalaya. Image avec l’aimable autorisation de Facebook/mingyur.rinpoche.

Quoi que vous fassiez, cela finit par devenir plus puissant, plus influent, avec plus de réalisations. Même si vous faites un petit travail, s’il est lié à votre cœur, je pense que c’est vraiment l’une des conditions de la réussite. Si vous n’aimez pas quelque chose mais que vous le faites, vous pouvez réussir, mais au bout d’un moment, il peut y avoir des conflits dans votre vie et vous en souffrirez.

Vous pouvez gagner beaucoup d’argent sans être heureux. En revanche, quelque chose qui vous tient à cœur sera peut être plus long à mettre en place, mais finalement, ce que vous réaliserez sera bien plus grand. Ainsi, le succès dépend de vous. 

Vous avez parlé des sentiments de gratitude et d’appréciation ainsi que de la méthode consistant à mettre notre cœur dans tout ce que nous faisons. En dehors de tout cela, le bouddhisme nous enseigne-t-il d’autres moyens pour vivre une vie heureuse et joyeuse ? 

L’une des essences des enseignements et de la pratique bouddhiques est la méditation : ce que j’appelle la « conscience ». Nous devons apprendre à être conscient. La conscience est notre nature fondamentale. Tout le monde a une conscience, qui est libre, présente, authentique et pure. La conscience se place donc en premier. Ensuite, il y a l’amour et la compassion. Enfin, vient la sagesse. Vous pouvez entrer dans la pratique selon cet ordre. 

Aujourd’hui, le bouddhisme est vraiment important, car le monde devient de plus en plus commode et pratique. Sur le plan matériel, il y a eu beaucoup de développement. Aussi, les données scientifiques actuelles nous montrent que le taux de violence est le plus bas de l’histoire de l’humanité. En revanche, mentalement, nous avons beaucoup de peur et d’anxiété. Cette peur et cette anxiété ne sont pas amoindries par les biens matériels. En ce qui me concerne, si je veux vraiment être heureux, je pense que le bouddhisme m’est d’un grand bienfait. Il a transformé ma vie. 

Je suis ici aujourd’hui grâce à la pratique de la méditation bouddhique. Pour moi, l’idée de vivre dans la joie est que nous devons d’abord découvrir ce qu’est la joie ou le bonheur. C’est ce sentiment de contentement joyeux qui vient de l’intérieur de soi et qui n’a pas besoin de dépendre totalement de circonstances extérieures. Comment le trouver ? Pour moi, c’est par la conscience, par l’appréciation, la gratitude, la pratique de l’amour et de la compassion. 

Nous devons donc commencer par la méditation, par la conscience dont vous nous avez expliqué qu’elle vous a aidé à surmonter l’anxiété. En tant que maître de méditation de renommée internationale, vous avez effectué de nombreuses et longues retraites et enseigné la méditation sans relâche à travers le monde. Pour ceux qui sont novices en matière de méditation, par où commencer ? 

Comment se connecter à la conscience ? C’est assez difficile, car c’est tellement simple ! 

Ce que nous appelons la conscience dans le monde bouddhiste est comme l’espace, libre, présent, authentique, pur. Au début, nous pouvons simplement utiliser un objet simple, comme la respiration, pour nous connecter à la conscience. 

Comment s’y prendre ? Vous savez simplement que vous êtes en train de respirer. En ce moment même, vous respirez, n’est-ce pas ? Donc, si vous savez que vous respirez, c’est la conscience. La conscience de la respiration. 

Il est vrai que beaucoup de gens comprennent mal la méditation. Ils pensent que c’est : « Ne pensez à rien ! Ne faites que respirer ! Arrêtez toutes les pensées et les émotions ! Concentrez-vous ! » Ou bien, ils pensent qu’il s’agit de se laisser aller à la béatitude, à la paix, à l’ouverture. Ce sont toutes des interprétations erronées de la méditation. 

L’essentiel est d’être naturellement avec la respiration, et ensuite, quelles que soient les pensées ou les émotions qui surgissent, laissez-les venir, laissez-les partir. Tant que vous n’oubliez pas votre respiration, c’est bon. Quelles que soient les pensées ou les émotions qui viennent à l’esprit, cela n’a pas d’importance. Tout est permis, c’est complètement libre. 

Le point de départ est d’être conscient, d’être avec sa respiration. Puis, étape par étape, vous prenez conscience de votre corps, puis de votre esprit et en voyez la qualité innée. 

À la fin, vous voyez avec pleine conscience le grand tableau dans son ensemble. Vous pouvez être avec l’espace. Cela ne signifie pas que vous devez arrêter les pensées et les émotions. L’espace a le droit d’avoir des nuages. Tout type de nuage est acceptable. De beaux nuages, des nuages laids, des tempêtes ou un ciel bleu ensoleillé, c’est la même chose. Alors la vie devient merveilleuse ! 

Pour des personnes comme moi, qui ne sont en aucun cas des pratiquants avancés de la méditation, comment celle-ci peut-elle nous aider dans notre vie quotidienne ?

Il y a six ou sept ans, j’ai participé à un projet de recherche scientifique impliquant des méditants et des non-méditants dans le laboratoire du Waisman Center de l’université du Wisconsin. Lors de l’expérience, il y avait une boîte qu’on vous mettait sur votre poignet, et la boîte produisait de l’eau chaude. Puis on vous disait : « Après dix secondes, votre poignet va brûler » et les scientifiques surveillaient le cerveau avec un électroencéphalogramme et d’autres outils.

Ce qu’ils ont découvert, c’est que lorsque les méditants ont entendu que leur poignet allait brûler au bout de dix secondes, leur esprit est resté calme. Lorsque la chaleur est arrivée, elle est devenue très forte, et pourtant il n’y eut pas beaucoup de réaction. À l’inverse, pour les non-méditants, dès qu’ils ont entendu que leur poignet brûlerait dans dix secondes : boum ! Il y eut un florilège de préoccupations : « Oh, je vais brûler, que dois-je faire ? Je vais peut être avoir une ampoule… » Même après que la chaleur fut partie, ils ruminaient encore.

Ce n’est pas seulement que nous ramenons les mauvaises expériences du passé dans le présent, mais nous sautons immédiatement dans le futur et exagérons nos inquiétudes pour l’avenir. Nous perdons de cette manière le moment présent et ne pouvons pas en profiter. Par conséquent, nous avons moins de créativité, et moins de clarté pour voir ce qu’est la réalité. 

Comme lorsque la chaleur arrive, nous sommes déjà submergés, nous ne pouvons pas la voir très clairement. De même, nous ne pouvons pas voir le présent clairement. La méditation aide vraiment non seulement à apporter la paix et le calme, mais aussi à avoir un esprit flexible et malléable. Ainsi, votre esprit devient très utile. 

Je suis sûr que la plupart d’entre nous aimeraient avoir un esprit utile ! Pouvez-vous expliquer, du point de vue bouddhique, ce qu’est réellement l’esprit ? 

L’esprit est la pensée, le sentiment. Qui demande ce qu’est l’esprit ? C’est l’esprit qui demande. De ce fait, nous disons généralement que l’esprit est le patron. Celui qui nous guide. Quoi que nous voyions, quoi que nous expérimentions, notre esprit juge. En se basant sur nos expériences passées, sur nos croyances, sur ce que nous avons étudié, nous jugeons : « C’est bien, c’est mal, c’est juste, c’est faux. » Et après avoir jugé, nous faisons des expériences. 

Par exemple, la panique est la peur, une grande source de souffrance. Mais si nous accueillons vraiment la panique, comme je l’ai fait, en faisant de ma panique une amie, alors après un certain temps, nous ne ressentons pas que la panique est une mauvaise chose. Observer la panique m’a aidé à me connecter à ma conscience. En conséquence de cela, mon sentiment à son égard est devenu positif. 

Normalement dans notre vie nous avons du positif ou du négatif, de la souffrance et du bonheur. Tout dépend de notre état mental. D’habitude, je plaisante à ce sujet. Écoutez cet exemple. Il y a des gens qui veulent aller à la salle de sport et se battent pour avoir une place de parking. S’ils ne trouvent pas où se garer à côté de la salle de sport, ils se plaignent. Chaque pas qu’ils font est une souffrance. « Aujourd’hui, je n’ai vraiment pas de chance, ce sale type a pris ma place. » Et puis ils vont à la salle de sport et courent sur des machines. Maintenant, chaque pas qu’ils font est un bonheur : « C’est bien, j’ai dépensé beaucoup d’argent pour mon abonnement à la salle de sport, je vais perdre des calories et brûler de la graisse. En plus, c’est bon pour mes poumons et ma peau ! » Mais marcher ici ou dans la rue, c’est pareil ! La marche à l’extérieur est une cause de souffrance, et la marche sur des machines, une cause de bonheur. 

C’est ainsi que notre esprit façonne le monde. 

Il existe une quantité de recherches scientifiques, sans parler de ce que disait le Bouddha, sur les bienfaits physiques et mentaux d’une pratique régulière de la méditation. Je sais par ma propre expérience, et peut-être à cause de ma propre paresse, qu’il peut être très difficile de faire de la méditation une habitude. J’ai tendance à commencer pendant un certain temps, puis à arrêter encore plus longtemps. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un comme moi ? 

Parfois, nous sommes vraiment inspirés par une pratique spécifique, une méditation, un projet. Puis, après un certain temps, nous ne continuons pas. On s’ennuie.

Dans le bouddhisme, nous avons ce que nous appelons « la vue, la méditation et l’application ». En science ou en jargon psychologique, c’est ce qu’ils appellent « ABC ». « A » signifie « affect ». « B » signifie « comportement [ « behavior » en anglais] ». « C » signifie « cognition ». 

La cognition et la vue ont la même signification, il s’agit de la compréhension. Affect et méditation ont le même sens, ils doivent venir du cœur. Et comportement et application ont également la même signification. 

Si nous voulons vraiment nous transformer, sur le plan cognitif, il nous faut de l’inspiration pour comprendre. Si nous pratiquons, nous nous sentons très bien au niveau du cœur, au niveau émotionnel. Par conséquent, C (cognition) et A (affect) sont bons. Mais le problème est B [behavior], le comportement, l’application. C’est pourquoi nous devons développer des habitudes. Nous devons nous rendre compte de la force de nos habitudes. 

Si vous voulez développer une nouvelle habitude, ne visez pas trop haut pour commencer. Si un train arrive à grande vitesse, il ne peut pas prendre le virage et aller dans la bonne direction. De la même manière, vous devez d’abord ralentir. Ensuite, vous modifiez un peu l’itinéraire, et après cela, vous pouvez aller de plus en plus vite. 

Essayez d’abord de mettre en place une pratique courte et formelle de la méditation. Il faut 30 jours pour développer une nouvelle habitude. Si vous survivez à 15 minutes de méditation par jour pendant 30 jours, alors cela deviendra facile. C’est déjà le début d’une nouvelle habitude. Après trois mois, cette habitude se renforce. 

La construction de nouvelles habitudes est très importante, c’est le premier point. Deuxièmement, nous avons besoin de créativité. Lorsque nous pratiquons la méditation, nous devons alterner les techniques de méditation. Souvent, après une semaine passée sur le même objet de méditation, disons la respiration, on commence à s’ennuyer. Changeons donc de technique en passant à l’observation des sensations du corps. On se sent rafraîchis et à nouveau, quand l’enthousiasme du début se dégrade, il faut trouver un nouveau moyen pour rester conscients de nos sensations. Écoutons les sons, par exemple. 

Nous devons donc faire preuve de créativité pour gérer les hauts et les bas de notre pratique de la méditation ! C’est un excellent conseil. Cela fonctionne-t-il aussi dans l’autre sens ? Comment la conscience méditative influence-t-elle notre créativité ? 

L’une des choses les plus importantes dans nos vies est ce que nous appelons « l’impermanence ». La vie change, mais normalement, notre esprit est fixe. Nous voulons croire que tout est solide et permanent, ce qui obscurcit le développement de la créativité.

Lorsque vous êtes ouvert à la vie, qui est changeante et impermanente, vous ouvrez votre esprit et votre cœur, ce qui est bon pour la créativité. Surtout si vous vous reposez dans la conscience méditative, alors une qualité innée en vous se révèle, c’est la créativité. De nouvelles idées peuvent apparaître. Si votre cerveau est plein de déchets, comme un disque dur plein de virus et de saletés, il n’y a pas de place pour de nouvelles idées. 

Lorsque notre esprit est plus propre et plus connecté à la conscience pure, il y a plus de place pour la créativité.

Si l’on médite, il faut d’abord être conscient de sa respiration, puis des sensations. Finalement, votre esprit se retrouve avec la conscience elle-même, dans l’état naturel de l’esprit. Ensuite, la créativité, la sagesse et tout le reste viendront spontanément, surtout si vous voulez développer ces choses. Votre motivation est un facteur clé. Si vous voulez être un érudit et que vous méditez alors le potentiel d’érudition se développera spontanément, sans effort. Si vous voulez faire de l’art, reposez-vous dans la conscience. Quoi que vous ressentiez, explorez-le simplement. Ne soyez pas dans le contrôle. 

Parfois, nous pouvons oublier la conscience, nous essayons alors d’y revenir. Au début, ce n’est pas facile, parce que c’est nouveau pour nous. Puis, après un certain temps, cela ouvre vraiment spontanément de nouvelles portes.

Yongey Mingyour Rimpotché dirigeant une séance de méditation de groupe. Image avec l’aimable autorisation de Facebook/mingyur.rinpoche.

Si l’on veut associer la méditation à l’art, je pense qu’il faut d’abord développer la motivation suivante : « Je veux pratiquer l’art et la méditation ensemble, pour mon bien, bien sûr, celui de ma famille et de mes amis, et celui de tous les êtres, afin qu’ils puissent se connecter à leur vraie nature et être libres. » Ce genre de motivation est vraiment important. 

Ensuite, vous pouvez créer en vous reposant dans la conscience. Dans cet état, quoi que votre cœur vous dise, quoi que votre intuition vous dise, explorez tout ce que vous faites : peinture, sculpture ou quoi que ce soit, soyez simplement avec votre médium. C’est comme cela que cette créativité spontanée peut advenir et conduire à encore plus de créativité. 

Vous avez déjà mentionné que vous avez participé à des études scientifiques sur la méditation. Vous vous intéressez vivement à la science et à l’étude de l’esprit à travers un prisme bouddhique mais aussi occidental, et vous êtes également conseiller au Mind and Life Institute. D’après votre expérience, où les écoles bouddhiques et occidentales de psychologie se rejoignent-elles et divergent-elles ? 

En fait, si je n’étais pas Mingyour Rimpotché, et si j’avais une vie complètement différente, je deviendrais peut-être un scientifique ! J’étais très intéressé par la science quand j’étais jeune. 

J’ai eu la grande chance de rencontrer de nombreux scientifiques occidentaux, des spécialistes des sciences sociales et des neuroscientifiques, comme Francisco Varela, qui est venu rencontrer mon père pour apprendre la méditation. 

En fait, beaucoup de gens pensent que le bouddhisme est une forme de psychologie. Alors, quelles sont les différences ? Pour moi, la principale différence réside dans le fait que le bouddhisme s’intéresse vraiment à notre nature profonde et véritable à un niveau fondamental. 

Nous croyons à l’amour et à la compassion si bien que même dans la méditation, il doit y avoir une motivation non seulement pour s’aider soi-même, mais aussi pour aider les autres. Dans la psychologie occidentale, il y a beaucoup d’études et de détails sur la perception, la mémoire et la façon dont tout cela est lié, mais la motivation fondamentale est simplement d’accumuler des connaissances et la thérapie ne sert qu’à s’aider soi-même.

Dans le bouddhisme, nous avons un chemin. Au fur et à mesure que nous pratiquons et acquérons des expériences, nous permettons à notre potentiel illimité de se développer. Dans la psychologie occidentale, il y a des limites. Il n’y a pas de véritable cheminement pas à pas, bien qu’en réalité, cela puisse aussi être vraiment bénéfique. 

Je pense que la réponse plus profonde pourrait être un peu différente. Dans le bouddhisme, nous allons au-delà des concepts. La destination finale de la pratique est d’utiliser l’esprit conceptuel pour se connecter à la conscience, à notre bonté intérieure et innée pour aller, au final, au-delà des concepts, au-delà du sujet et de l’objet. 

La science occidentale a découvert beaucoup de choses formidables qui apportent beaucoup de bienfaits à l’heure actuelle, mais elle n’a pas encore étudié la possibilité d’aller au-delà des concepts. C’est pourquoi les scientifiques occidentaux peuvent tirer un grand profit de la psychologie bouddhique.

Je pense que lorsque nous discutons, nous voyons que nous avons beaucoup en commun. Il y a de nombreux cas où nous parlons de la même chose, en psychologie occidentale comme en philosophie méditative bouddhique. Nous parlons de la même chose, mais nous utilisons une terminologie différente, en partant d’une perspective différente. Beaucoup de choses se rapprochent de plus en plus de nos jours grâce à ces dialogues.

Merci, Rimpotché, de partager votre expérience personnelle ainsi que vos antidotes fort bénéfiques à beaucoup des problèmes actuels les plus prégnants. 
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