Neuf perspectives pour une attitude positive envers soi

Résumé

Au cours de notre discussion sur la manière d’égaliser nos attitudes envers nous-mêmes, nous avons passé en revue les divers exercices utiles pour développer l’équanimité – une équanimité spécifiquement dirigée vers ce que nous avons fait dans la vie, sur la manière dont nous nous sommes traités et considérés, et en rapport avec les divers aspects de notre corps et de notre personnalité. Dans ce contexte, quand on parle d’équanimité, c’est à un état d’esprit dépourvu d’attitudes et d’émotions perturbées qu’on fait référence. On se réfère d’une part à un état d’esprit dénué d’aversion ou de répulsion (nous ne nous aimons pas, notre attitude est négative), d’autre part à un état dénué d’attirance (nous sommes amoureux de nous-mêmes, « je suis merveilleux »), et enfin à un état dénué de naïveté, laquelle nous fait nous considérer comme insignifiants et ignorer nos besoins. Mais nous devons faire attention de ne pas comprendre cet état comme étant totalement dépourvu d’émotion. Il ne s’agit pas du tout de cela.

Le problème ici dépend du cadre conceptuel. Dans nos langues occidentales, nous avons le concept d’« émotion », et nous rangeons quantité de choses dans cette catégorie. Mais dans les traditions sanskrites et tibétaines, il n’existe pas de catégorie conceptuelle équivalente au terme « émotion ». Il n’y a pas de mot pour dire cela. En revanche, on parle de facteurs mentaux. Ces derniers comprennent des choses purement techniques, voire mécaniques, comme l’attention, la concentration, l’intérêt. Puis nous avons les états d’esprit perturbés, certains destructeurs comme la colère ou l’avidité, certains constructifs comme l’amour, la patience, la persévérance. On dispose de ce genre de catégories. Certains des éléments de ces catégories –  les attitudes constructives, destructrices, perturbatrices – on les considérera comme des émotions, contrairement à d’autres comme la tergiversation, l’indécision. « Dois-je faire ceci, plutôt que cela ? » Est-ce là une émotion ? Comment la définirions-nous avec nos cadres conceptuels occidentaux ? Dû à ces différents schémas pour analyser nos états d’esprit, nous ressentons de la confusion, car quand nous entendons le mot « équanimité », nous pensons que cela signifie n’avoir aucune émotion.

Dans notre discussion sur la manière de développer l’équanimité envers soi, on ne parle pas de se débarrasser de ce qu’on appelle les émotions positives comme la patience, l’enthousiasme, l’amour, la compassion, la générosité, etc. Ce sont de bonnes émotions. Elles ne créent pas de troubles, bien qu’elles puissent, bien sûr, être mêlées à des émotions perturbatrices. Associé à l’amour, on peut avoir également de l’attachement. On doit donc distinguer les émotions constructives des émotions destructives – et plus spécifiquement de ce qu’on appelle les « émotions perturbatrices ». Nul besoin d’entrer dans des détails techniques.

Si on examine les trois agents perturbateurs que j’ai mentionnés – fondamentalement la colère, l’attachement et la naïveté – en ce qui concerne l’attachement et la colère, nous avons là une forme d’exagération. Avec la colère – et ici on fait allusion à celle dirigée vers soi (« Je ne m’aime vraiment pas ») – ce qu’on fait dans ce cas c’est d’exagérer des aspects négatifs (par exemple l’insuccès ou les défauts de notre personnalité, ou nos accès de mauvaise humeur). Nous les grossissons jusqu’à en faire des choses solides, jusqu’à en faire presque des sortes de monstres, et nous perdons complètement de vue toutes les choses positives qui pourraient les contrebalancer – nos réussites par exemple ou les points forts de notre personnalité. 

Quand nous éprouvons de l’attachement – et alors nous avons une trop haute opinion de nous-mêmes – nous faisons juste le contraire. Nous solidifions nos bonnes qualités ou les choses positives qui nous arrivent dans notre vie, et nous les exagérons et ignorons les aspects négatifs.

Ensuite, quand nous sommes naïfs – quand on se considère comme insignifiant ou qu’on ignore ses besoins – nous tombons dans l’autre extrême, lequel revient à nier une quelconque qualité, qu’elle soit positive ou négative. Nous allons même jusqu’à nous dénier la qualité d’être humain et le fait que nous avons certains droits.

Grâce à l’équanimité, nous essayons d’avoir une vision plus objective de nous-mêmes, de nos vies, etc., sans exagérer et sans renier aucun aspect. Nous acceptons le fait que telle est notre réalité et qu’aucun de ces aspects n’est solide, gelé, ni ne durera toujours. Nous pouvons travailler sur nous-mêmes et nous améliorer ; mais tout d’abord nous devons accepter la situation telle qu’elle est maintenant. Avoir cette vision plus objective de nous-mêmes n’empêche nullement d’éprouver des émotions positives telles que l’amour, la bonté, la compassion, la patience, l’enthousiasme, etc. En fait cela rend beaucoup plus facile le fait d’éprouver ce genre de sentiments positifs, car quand on est sous le coup d’émotions perturbatrices, en particulier si elles sont dirigées contre soi, cela crée un blocage. Quand nous sommes en colère après nous, quand nous ne nous aimons pas, cela peut nous empêcher d’éprouver un sentiment chaleureux envers nous-mêmes et les autres.

Développer une attitude positive et saine envers soi

Passons aux stades suivant de l’entraînement. Maintenant que nous avons un socle d’équanimité, que nous sommes plus sereins à propos de ces émotions perturbatrices envers nous-mêmes, nous pouvons travailler à être mieux disposés à notre égard et à avoir une attitude plus positive et saine. Pour cela, nous voulons égaliser notre attitude vis-à-vis de nous mêmes pour notre vie tout entière.

Nous avons discuté de la différence entre le « moi conventionnel », qui existe vraiment – je suis là, je fais des choses, etc. – et le « faux moi », qui est cette horrible personne que je n’aime pas, ou cette merveilleuse personne dont je suis amoureux, ou cette personne inexistante que j’ignore. Quand on travaille à développer une attitude plus positive, plus bienveillante envers soi, celle-ci est dirigée vers le « moi conventionnel », et non vers le « faux moi ». Il ne s’agit ni de se dire : « bon, je ne m’aime pas, mais je vais essayer d’être un peu plus gentil mon égard. Je vais me supporter », ni : « je m’aime tellement que je vais être encore plus gentil, plus indulgent envers moi. » Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Ou bien : « Je suis vraiment tellement désolé pour ce pauvre moi qui est un tel zéro. La pitié me pousse à être un peu plus gentil avec lui, mais au fond de moi, je sais qu’il ne le mérite pas. » Toutes ces attitudes sont dirigées vers le « faux moi ».

Donc, pour développer cette attitude plus positive envers notre « moi conventionnel », nous devons penser à l’horizon de notre vie tout entière. D’un point de vue bouddhiste, on raisonnerait en termes de nombreuses vies, mais dans une perspective plus étroite, nous pouvons penser en terme de cette seule vie. Ici, il y a quelques pensées bouddhiques de base qu’on peut appliquer : « J’ai obtenu un précieuse renaissance humaine. J’ai des opportunités pour m’améliorer. Même si j’étais né dans une famille très pauvre, dans une région très défavorisée du monde avec des guerres et toutes sortes de difficultés, néanmoins je suis un être humain, j’ai un esprit, j’ai des émotions, je dispose de tous les outils pour essayer de m’améliorer. » Même si, dans la vie, nous devons faire face à des situations extérieures difficiles – que ce soit en termes d’environnement, de société, ou même si nous avons des problèmes de santé – malgré tout, nous sommes en vie. Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas des insectes. Et nous avons tout à gagner d’être en mesure de nous développer d’une façon que nous pourrions qualifier de « spirituelle », et non pas seulement pour gagner plus d’argent.

Neuf perspectives

On peut se voir et égaliser notre attitude à notre égard sous neuf angles différents. Cela diffère légèrement de l’équanimité dont nous parlions précédemment. Cette équanimité, qui constitue la première étape, est un état d’esprit dépourvu d’émotions perturbatrices envers nous-mêmes. Ce dont nous parlons maintenant c’est de la manière de développer une attitude d’égale bienveillance, positive, vis-à-vis de nous-mêmes, en toute situation. L’accent est légèrement différent. Comment être d’une plus grande bonté envers soi ? Et, là, on ne fait pas allusion à une bonté de type « gâteux » comme avec les bébés, mais à une bonté plus saine, plus positive envers nous-mêmes, comme de prendre soin de soi, de manger sainement, de bien dormir, établissant des limites à ce que nous sommes en mesure d’accomplir, et le reste à l’avenant.

Soit dit en passant, ici, fixer des limites revêt deux significations. L’une consiste à être capable de dire  « non » quand une chose s’avère réellement nocive et dommageable, que ce soit, par exemple, les agissements d’une personne à notre égard dans une relation malsaine, ou que ce soit en s’engageant dans une activité vraiment dangereuse, et vaine. Cela veut dire être capable de dire « non ». Une autre variante consiste à poser des limites quand une chose s’avère être au-delà de ce qu’on peut faire, en termes d’obligations, d’horaires, etc. C’est trop, et si on continue comme ça, cela risque de nous causer du tort. Cela veut dire être capable de dire : « Assez ! Je ne peux pas en faire plus. Je dois prendre un temps de repos. »

Cette seconde variante – savoir quand faire une pause – est très importante dans le développement de l’enthousiasme. Si nous ne nous reposons jamais, si nous ne faisons jamais de coupure, notre enthousiasme retombe, et, quand nous retournons à notre travail, nous n’avons pas envie de continuer. D’un autre côté, nous ne voulons pas toujours nous traiter comme un bébé. Par exemple, mon propre maître, Tsenzhab Serkong Rinpoche, pour qui j’avais coutume de servir de traducteur, quand j’étais vraiment très, très, fatigué au point qu’il me semblait impossible de continuer, me demandait de faire cinq minutes de plus. Il disait toujours que peu importe notre état de fatigue, on peut toujours faire cinq minutes de plus. On ne peut pas faire une heure de plus, mais cinq minutes, ça on peut, vous pouvez le faire. Ainsi vos limites et votre endurance s’accroissent. De cette façon, vous ne restez pas toujours un bébé ; vous grandissez. Qu’on soit engagé à traduire ou qu’on s’entraîne à un sport, quoi que l’on fasse, je pense que c’est une stratégie utile. En ce qui me concerne, elle m’a rendu service.

1. Il y a eu des moments où j’ai eu une attitude positive à mon égard

La première de ces neuf perspectives est de se dire : « Plusieurs fois dans ma vie, j’ai été bon envers moi, que ce soit pendant l’enfance, à l’adolescence, peu importe. Il y a bien eu des moments où j’ai fait preuve de bienveillance à mon égard. Que ce soit il y a un quart d’heure ou quinze ans auparavant, c’est un fait qu’à un moment ou à un autre j’ai été bon envers moi et ai eu une attitude positive. Cela ne fait aucune différence dans le temps, j’ai été bon envers moi, et, chaque fois, j’en ai été l’objet. Le fait est que j’ai fait preuve de bienveillance et que je m’en suis trouvé bien. Donc, la conclusion que je dois en tirer c’est que j’en suis capable. »

Pensons à cela : le moment où nous avons eu cette attitude positive envers nous-mêmes et où nous nous sommes bien traités est indifférent. Nous l’avons éprouvé à un moment ou à un autre, ou à plusieurs reprises au cours de notre vie, c’est donc que nous en somme capables.

[Pause pour pratiquer]

2. J’ai eu une attitude positive à mon égard plus souvent qu’une attitude négative

Le deuxième point que nous pourrions objecter, c’est de dire : « D’accord, j’ai eu une attitude positive à mon égard parfois seulement. La plupart du temps, j’ai été plutôt négatif, et ne me suis pas aimé du tout. » Mais si on y réfléchit, on verra que les moment où nous avons fait preuve de bienveillance à notre égard ont été plus nombreux et fréquents que les moments où nous nous sommes maltraités. Après tout, on s’est nourri chaque jour de notre vie (sauf quand on était un bébé et que notre mère nous nourrissait), on s’est brossé les dents, on a dormi – on a fait le nécessaire pour prendre soin de nous et de nos besoins de base ; sinon on ne serait pas vivant. Bien qu’on puisse penser qu’elles sont banales, ces choses sont vraiment importantes. Peu importe l’opinion négative que nous avons pu éprouver à notre égard, nous nous sommes malgré tout nourri, nous avons quand même dormi, nous nous sommes habillés et avons affronté la vie, n’est-ce pas le cas ? Ces faits, si on les analyse, sont la démonstration de notre bienveillance à notre égard. Partant de cette perspective, nous avons été bons envers nous-mêmes plus souvent que quand nous nous sommes maltraités. « Peut-être que je n’ai pas eu une alimentation saine, mais j’ai tout de même mangé. Peut-être n’ai-je pas assez dormi, mais j’ai quand même dormi. » S’il vous plaît, réfléchissez à tout ça.

[Pause pour pratiquer]

À ce propos, il est intéressant ici d’analyser pourquoi nous avons tendance à grossir les incidents ou les périodes où nous nous sommes maltraités. Je pense que c’est parce que, dans ces périodes, il y entre une composante émotionnelle forte – une composante émotionnelle perturbatrice – plus forte que dans les moments où nous nous contentons de nous nourrir et de manger. N’y a-t-il pas là une émotion forte qui joue ? Du fait que l’émotion est plus forte, en particulier si c’est une émotion perturbatrice, en un certain sens nous avons tendance à compter ou à considérer le fait comme plus réel, ce qui est bien sûr absurde. Comment un incident dans notre vie pourrait-il être plus réel qu’un autre. Tous y ont leur place.

Il y a de nombreux exemples auxquels je pense au cours desquels nous nous somme mal traités et, à cause de la forte émotion perturbatrice qui s’y trouvait associée, ces aspects de notre vie semblent plus réels que d’autres moins dramatiques. Par exemple nous entretenons une relation amoureuse malsaine plutôt violente. L’autre nous traite mal ou nous parle rudement. Cela n’implique pas qu’il ou elle nous frappe. Mais le fait que nous persévérions dans cette sorte de rapport est ordinairement fondé sur une prodigieuse somme d’attachement et d’insécurité. Nous sommes tellement attachés que nous n’osons pas dire « non », parce que nous avons peur d’être abandonnés. « Je me retrouverai sans rien, pauvre de moi. » Quand on réfléchit à nos vies, de tels aspects négatifs semblent plus importants que de s’être lavé les dents tous les jours ou d’être allés à l’école.

Un autre exemple nous est fourni par les gens qui mangent tellement qu’ils deviennent obèses. Ordinairement, ils ont une opinion plutôt négative d’eux-mêmes et la naïveté de penser que d’une certaine façon ils peuvent surmonter cette attitude par le plaisir de manger. C’est plutôt naïf et mêlé d’attachement, mais en fait c’est fondé sur une piètre estime de soi, une très mauvaise attitude à l’égard de soi. Ou bien, considérons l’anorexie ou la boulimie – ces syndromes où on s’affame en se privant de nourriture ou en vomissant après avoir mangé. Là encore, ces comportements s’appuient sur un très grand manque d’estime de soi. « Je dois être parfait, mais je ne le suis pas. » L’idée que vous vous faites de la perfection est fausse, en conséquence vous vous maltraitez cruellement par un désordre de l’alimentation afin de correspondre à cette idée contrefaite.

Comme je l’ai dit, bien que les moments où nous nous sommes traités avec bonté, où nous avons pris soin de nous, n’aient pas été émotionnellement dramatiques, ils ne sont pas moins réels que des incidents plus dramatiques émotionnellement. Si on les considère de manière objective, ils dépassent largement ceux où nous avons été négatifs. Réfléchissons à cela pendant un moment avant de continuer.

[Pause pour pratiquer]

Quand on compare le fait d’être bon envers soi avec celui de se maltraiter, est-ce qu’on parle du fait d’avoir pris des drogues, bu de l’alcool, fumé des cigarettes, des choses de ce genre, et de comprendre combien autodestructrices elles étaient ? Mais en ce qui me concerne, en fumant des cigarettes, je suis coupé en deux. D’un côté j’entends une voix qui me dit : « Ne fais pas ça ! », et d’un autre côté une autre voix qui me dit : « Okay, vas-y, fume une cigarette. Peut-être qu’aujourd’hui n’est pas le bon jour pour t’arrêter de fumer. » Qu’est-ce que cela veut dire ?

Dans une situation où nous nous livrons à une activité autodestructrice comme de prendre de la drogue, de l’alcool, ou de fumer, on peut avoir deux attitudes conflictuelles. L’une nous fait discerner que c’est destructeur et nocif. Mais, d’un autre côté, comme nous avons de l’attachement, une autre voix en nous exagère les éventuels qualités ou effets positifs de ces substances tout en ignorant leurs inconvénients. D’un point de vue bouddhique, on pourrait analyser les facteurs mentaux à l’œuvre dans cet état d’esprit. D’une part, nous discernons que fumer est mauvais pour nous, mais d’autre part nous éprouvons de l’attachement pour ce comportement. Dans ce cas, non seulement le discernement n’est pas plus fort que l’attachement, au contraire, c’est ce dernier qui l’emporte. Remarquez bien que tout ces facteurs mentaux ont un spectre qui va du très faible au très fort.

De même, présente dans cet état d’esprit, on trouve de l’indécision, on hésite : « Devrais-je ne pas fumer ? » « Dois-je m’abstenir d’un autre verre ou dois-je en prendre un autre ? » Ainsi l’indécision est présente – on n’est pas sûr de la conduite à tenir, ce qui est un état d’esprit inconfortable – de même on a un contrôle de soi très faible, on manque de la discipline qui nous ferait pencher du côté du discernement et comprendre que cela est mauvais pour nous.

Dans ce cas, on a besoin de renforcer sa capacité de discernement, de la réaffirmer, de s’en souvenir, d’y être attentif. La vigilance est la colle mentale qui permet d’y adhérer et vous empêche de l’oublier. En outre, on doit mettre l’accent sur la discipline, l’autodiscipline. Même si on a envie de fumer une autre cigarette, de boire un autre verre, qu’est-ce que cela nous apporte ? C’est juste la force de l’habitude, et on ne va pas en être l’esclave. Shantidéva, un grand maître bouddhiste de l’Inde, l’a exprimé de façon très élégante. Pour le paraphraser, en s’adressant en esprit à nos afflictions, il a dit : « J’ai été votre esclave bien assez longtemps. Pendant tout ce temps, vous m’avez fait assez de mal et causé suffisamment d’ennuis. L’époque où vous pouviez me créer tous ces tourments est révolue. »

Pouvoir dire : « Ça suffit comme ça ! » requiert une forte volonté. Bien sûr, ce n’est pas facile, mais, au début c’est vraiment la seule façon de mettre fin à une habitude autodestructrice comme celle de fumer. Bien entendu, il faut approfondir le problème pour trouver ce qui se tient derrière notre émotion perturbatrice, mais la première étape demande juste d’avoir de la discipline, du contrôle de soi, de dire simplement : « Assez ! Même si j’ai envie de me servir un autre verre, et alors ? » Tant pis ! Peu importe la situation. « J’aimerais bien prendre un autre morceau de gâteau, mais je comprends que ce serait me comporter comme un porc, et en plus je suis rassasié. J’en ai déjà eu assez comme ça. » Et vous dites « non », même si bien sûr vous aimeriez avoir un autre morceau. « J’aimerais rester au lit plus longtemps le matin, mais je dois me lever. » Il y a beaucoup d’exemples dans nos vies auxquels on peut se référer pour réaffirmer notre capacité à exercer notre self-control, notre maîtrise de soi – même si on aimerait rester au lit plus longtemps.

Votre question, voyez-vous, se rapporte vraiment au premier des neuf points abordés ici : à savoir réaffirmer notre capacité à être bon envers nous-mêmes. Quelquefois, on pense : « J’en suis incapable. » En fait nous ne le sommes pas, incapables. Nous banalisons simplement les exemples au cours desquels nous avons été capables.

3. Je dois avoir une attitude positive parce que je peux mourir à tout instant

Le troisième point pour développer une attitude égale envers soi est de penser à la mort, en particulier de penser que la mort peut arriver à tout moment. Et c’est vrai : nous pouvons mourir à tout instant. Nous n’avons pas besoin d’être malades. Nous pouvons être renversés par un camion n’importe quand.

Ainsi, on se dit : « Supposons que ce sont mes dernières minutes, ma dernière heure. » Disons qu’on est un prisonnier sur le point d’être exécuté. On n’a pas besoin d’être un criminel ; cela pourrait se passer pendant une guerre, et on va nous fusiller. Comment voudrions-nous passer notre dernière heure ? Est-ce qu’on voudrait la passer en proie à la haine de soi, à penser à combien horrible on a été, et à combien horrible on est ? Ou à se gratifier ? Est-ce qu’on va se gaver de crème glacée, ou s’adonner au sexe le plus possible durant cette dernière heure ? Ou encore, ignorer nos besoins d’avoir un état d’esprit calme du fait qu’on va être fusillé – continuer simplement à lire un livre, par exemple, ou feuilleter un magazine de mode pendant cette dernière heure ? Est-ce ainsi qu’on va passer la dernière heure de notre vie ? Ou enfin regarder la télévision en déniant le fait que c’est notre dernière heure. De toute évidence, passer notre dernière heure sous le coup d’une attitude perturbatrice comme la colère, l’attachement excessif ou la naïveté envers nous-mêmes serait gâcher le peu de temps précieux qui nous reste à vivre.

De même, tout au long de notre vie, avoir une attitude perturbée envers soi est une perte de temps : on peut mourir à n’importe quel moment. Penser ainsi nous aide à développer constamment une attitude égale envers nous-mêmes. Peu importe la situation dans laquelle on se trouve, on se dira : « Je vais être bon envers moi-même. Je vais essayer de garder un état d’esprit calme et d’être en paix avec moi-même, car je peux mourir l’instant suivant. » Penser de la sorte est une façon de devenir meilleur à notre égard. Alors réfléchissons-y.

[Pause pour pratiquer]

4. Je veux être heureux

Le quatrième point est qu’on veut être heureux, qu’on ne veut pas être malheureux. Je pense que c’est vrai pour tout le monde.

On réfléchit à la manière dont les autres nous traitent : « Je n’aime pas que les autres me rejettent ou me maltraitent, n’est-ce pas ? Et je n’aime pas non plus quand les autres s’accrochent à moi et sont protecteurs à l’excès, s’inquiétant à mon propos tout le temps. Tout comme je n’aime pas non plus que les autres m’ignorent totalement. Je suis malheureux quand on me traite de l’une ou l’autre de ces façons.

Ensuite on réfléchit à la manière dont nous nous traitons : « En vérité, quand je me maltraite, je ne me sens pas heureux, n’est-ce pas ? Et si je suis complètement préoccupé par moi-même et toujours inquiet à mon sujet et surprotecteur – que ce soit à propos de ma santé, et que je souffre d’hypocondrie – ce n’est pas non plus un état d’esprit heureux. De même, si j’ignore mes besoins, ce n’est pas un état d’esprit heureux non plus. C’est pourquoi si je ne veux pas que les autres me traitent ainsi, alors pourquoi me traiterai-je de la sorte ? Cela ne fait que me rendre malheureux si on me traite ainsi, à plus forte raison si c’est moi qui me traite ainsi. Or, fondamentalement, je souhaite vraiment être heureux. Je ne veux pas être malheureux. Je n’éprouve aucun plaisir à être malheureux. Alors pourquoi me rendre malheureux ? Il y a quantité de gens qui peuvent s’en charger et me rendre malheureux. Pour quoi me rendre malheureux moi-même. » Réfléchissez à cela.

[Pause pour pratiquer]

5. J’ai le droit d’être heureux

Le point suivant, le cinquième, consiste à se dire : « Tout au long de ma vie j’ai le droit d’être heureux et d’être bien traiter par moi, pas seulement de temps en temps. » Réfléchissez à cela.

« Ai-je le droit d’être heureux ? Ai-je le sentiment que je dois gagner, que je dois mériter ce droit, que c’est une sorte de récompense ? Ou bien, indépendamment de ce que je fais, n’est-il pas vrai que j’ai le droit d’être heureux ? N’est-ce pas le cas ? »

[Pause pour pratiquer]

C’est un point intéressant en vérité. Est-ce qu’on donne dans le socialisme ici, ou n’est-ce pas juste un des droits fondamentaux de l’humanité, le droit d’être heureux ? Les droits humains de base n’impliquent pas nécessairement un système politique socialiste, n’est-ce pas ?

6. J’ai le droit de ne pas être malheureux

Le sixième point est presque similaire : « Tout au long de ma vie, j’ai le droit de ne pas être malheureux, et de ne pas me maltraiter, pas seulement de temps en temps. »

L’enjeu des cinquième et sixième points est d’avoir une attitude égale tout au long de ma vie. Que j’aie le droit d’être heureux et non malheureux, cela n’a pas lieu de se produire seulement de temps à autre ; c’est toujours le cas. Ce n’est pas seulement que je veuille être heureux et pas malheureux. J’ai ce droit fondamental. Ce n’est pas un souhait déraisonnable. Il n’y a rien de mal à ce que je veuille être heureux.

[Pause pour pratiquer]

7. Les grands maîtres ne me voient pas comme foncièrement mauvais, merveilleux ou insignifiant

Le point suivant, le septième, est : « Si j’étais vraiment horrible, ou vraiment spécial et merveilleux, ou tout à fait insignifiant, alors les bouddhas et les grands maîtres me verraient ainsi ; mais tel n’est pas le cas. »

C’est un point difficile, si nous n’avons pas rencontré de bouddha, ce qui est probable, et si nous ne sommes pas ou n’avons pas été étroitement associés à quelque grand maître spirituel. Mais j’ai eu le privilège d’être proche de quelques uns des très grands maîtres spirituels – Sa Sainteté le Dalaï-Lama, ses propres maîtres, entre autres – et je peux vous dire, par expérience, que personne n’est spécial à leurs yeux. Tout le monde est pareil. Ils sont également ouverts à toutes et à tous.

Comme exemple, je pense toujours à mon propre maître principal, Tsenzhab Serkong Rinpoché. Je lui ai servi d’interprète pendant neuf ans, ai parcouru le monde en sa compagnie, et étais avec lui lors de son entrevue avec le précédent pape, et aussi quand nous croisions des ivrognes dans la rue. Il était le même avec tous, qu’ils soient pape ou ivrogne. La même chose est vraie en ce qui concerne Sa Sainteté le Dalaï-Lama quand il rencontre les présidents de divers pays ou simplement des gens ordinaires. Quand il se rend à un événement et souhaite la bienvenue aux gens, c’est la même ouverture, la même chaleur. Personne n’est spécial. Cela ne veut pas dire être froid ou n’éprouver aucun sentiment à l’égard de chacun de manière égale. Cela veut dire être ouvert, chaleureux et heureux de rencontrer chacun, quel qu’il soit.

J’étais toujours étonné par Serkong Rinpoché. Lors de nos tournées dans les nombreux centres bouddhistes autour du monde, d’habitude, il y avait un enseignant tibétain dans chacun des centres. Rinpoché n’avait pas l’air de considérer l’un en particulier comme son meilleur ami. À l’égard de ces enseignants tibétains, peu importe avec lequel il était, ils se comportait avec chacun comme s’il était son meilleur ami ; il était le même avec tous.

Donc, si nous étions vraiment horribles, ou vraiment spéciaux et merveilleux, ou vraiment insignifiants, les bouddhas et les grands maîtres nous verraient ainsi, mais ce n’est pas le cas. Ils nous verraient comme si nous étions vraiment comme ça, mais ils ne le font pas. En fait, on pourrait inclure dans ce premier constat le fait que tout le monde nous verrait ainsi, pas seulement les gourous, mais ce n’est pas le cas.

[Pause pour pratiquer]

C’est vraiment drôle, car si on analyse, on se dit souvent : «  Bon, en fait ils ne me connaissent pas vraiment. S’ils me connaissaient vraiment, ils verraient combien je suis horrible. Mais ils ne me connaissent pas vraiment. » Là encore, c’est s’identifier avec le « faux moi ». Nous sélectionnons les choses négatives à notre propos et les exagérons, oubliant tout le reste. Comme je l’ai dit plusieurs fois auparavant, tout le monde a des points forts et des points faibles. Il n’y a rien de spécial à ce sujet – un petit peu plus de telle qualité, un petit peu moins de telle autre, rien de spécial en vérité.

8. J’ai des qualités et des caractéristiques qui peuvent changer

Le point suivant, le numéro 8, c’est que si on était vraiment quelqu’un de terrible – ou de vraiment merveilleux, ou une personne insignifiante qui ne compte pas – on devrait l’être tout le temps. Il serait impossible de changer, et nos attitudes à notre égard ne le pourraient pas non plus. Mais tel n’est pas le cas. Si on passe en revue nos vies, les circonstances changent de même que nos attitudes envers nous. Réfléchissez simplement à ce que sont nos attitudes quand nous sommes de bonne ou de mauvaise humeur. Il est clair que ces dernières changent. La confusion, ici, vient de ce que, d’une certaine manière, en tant que personne, on se considère comme une entité intrinsèquement bonne – ou intrinsèquement mauvaise, ou intrinsèquement insignifiante – comme si c’était là notre vraie nature, comme si cette dernière n’était en aucune façon dépendante de notre humeur ni en relation avec elle, ou avec ce qui se passe, ou avec différentes époques de notre vie, ou avec n’importe quel autre fait.

À ce point de notre exposé, il existe une grande différence quand on parle du simple « moi » en tant que personne. Le fait d’être une personne, un individu, est un phénomène neutre, ni bon ni mauvais. Une main n’est ni bonne ni mauvaise. Une main est juste une main. Maintenant, il est vrai que certaines choses que nous avons pu faire étaient destructrices et négatives ; d’autres étaient positives ; certaines choses qui nous sont arrivées ont pu être douloureuses ; d’autres ont été agréables. Il s’agit là d’un autre problème. Mais en tant que personne, nous ne sommes ni bons ni mauvais. Et, en tant que faisant partie de la condition humaine, je veux être heureux, et je ne veux pas être malheureux. C’est la même chose pour tout le monde. Quant aux droits humains fondamentaux, j’ai le droit d’être heureux et de ne pas être malheureux.

On peut surmonter les défauts ; ce ne sont des choses permanentes qui ne changent pas. Si nous avons commis des erreurs dans la vie, on peut en réparer certaines ; pour les autres, contentez-vous de les gérer et d’en tirer le meilleur parti. Par exemple, nous avons fait un mauvais investissement et avons perdu de l’argent. Essayons de faire au mieux avec. Si on a perdu de l’argent, on a perdu de l’argent, et il n’y a rien qu’on puisse faire à cela. Donc, on essaie de s’adapter à la situation. La réalité c’est que : « D’accord, j’ai perdu de l’argent. Qu’est-ce que je fais maintenant ? » Ou bien, il se peut que j’aie commis une erreur. Cela ne fait pas de moi pour autant une mauvaise personne en tant que personne. C’était juste une erreur stupide, c’est tout. On doit faire une différence ici entre le « moi » en tant que personne et ce qu’on a pu faire (ou les diverses caractéristiques et qualités qu’on a, lesquelles peuvent varier selon les circonstances).

[Pause pour pratiquer]

9. Mon attitude à mon égard change selon la situation

Cela nous amène au neuvième point. Si j’étais vraiment une personne horrible – ou tellement merveilleuse, ou insignifiante – je devrais l’avoir été toute ma vie et non en fonction de certaines situations ou de certains événements ; mais c’est impossible.

Ici, nous ne parlons pas du fait d’être intrinsèquement merveilleux, horrible, etc. Nous parlons de notre attitude à notre égard. Si on était définitivement « à sens unique », notre attitude à notre égard devrait toujours être la même indépendamment des situations. Mais le fait est que nos attitudes changent, ont changé dans le passé, en fonction de circonstances diverses – soit qu’on ait réussi, échoué, fait le bon choix, le mauvais choix, ou pris la mauvaise décision.

C’est pourquoi il n’y a aucune raison d’avoir cette attitude perturbée vis-à-vis de soi-même et de se dire : « C’est comme cela que je suis de manière définitive, indépendamment de ce qui arrive. » Ce n’est pas ainsi que cela doit être. Nous pouvons changer si nous comprenons que nos sentiments à notre égard ont toujours dépendu des circonstances et des situations, mais que fondamentalement il n’y a rien de fautif ni de particulier en ce qui nous concerne. Alors on peut avoir une attitude égale envers soi tout le temps, faite de bienveillance et de respect. L’estime de soi est très importante.

Je pense que – particulièrement en tant que pratiquants bouddhistes, bien que cela ne se limite pas à eux seulement – nous avons tendance à croire que nous devons être parfaits. Et si nous ne le sommes pas, nous pensons que nous sommes mauvais. « Je ne suis bon à rien. Je suis un raté. » Mais je crois que nous devons nous rappeler que nous sommes pas encore des bouddhas, que nous sommes des êtres humains ordinaires, et que les êtres humains ordinaires commettent des erreurs. Le seul fait qu’on fasse des erreurs n’a rien de spécial, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’on espère ? Il n’y a aucune raison de se haïr, ou d’avoir une si piètre opinion de soi, simplement parce qu’on a commis une faute. C’est avoir des attentes irréalistes que de croire qu’on ne va jamais commettre d’erreur, qu’on ne va jamais échouer dans nos entreprises. Bien sûr, il arrive parfois qu’on échoue. Toutes le choses malheureuses qui ont lieu arrivent en fonction de circonstances diverses. Mais, sous-jacents aux événements qui nous arrivent, on est juste une personne, un phénomène neutre.

Aussi, faisons de notre mieux et essayons d’apprendre de nos erreurs sans être critique à notre égard en nous disant : « je suis tellement merveilleux » ou « je suis tellement horrible ».

[Pause pour pratiquer]

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