Développer un sentiment de dignité de soi et de volonté

Résumé de ce qui précède : la précieuse vie humaine

Nous avons commencé ce matin par passer en revue les étapes graduées de la voie du lam-rim dans l’optique de nous aider à développer un sentiment sain du soi. Et nous avons vu que de penser du point de vue de la précieuse renaissance humaine nous donne une attitude très positive à l’égard de nous-mêmes car nous voyons quelle chance est la nôtre. Nous voyons combien il est rare d’avoir tous ces atouts à notre disposition, d’être momentanément libres des états d’existence inférieurs. Nous voyons que nous avons tant d’opportunités à saisir, en particulier si on se compare à une vaste majorité de la population. De même, si on se compare à toutes les autres formes de vie, les six royaumes d’existence par exemple, ou bien, si c’est difficile à prendre au sérieux, du moins à toutes les autres formes de vie sur cette planète, nous voyons qu’en fait notre situation est plutôt rare, pour ne pas dire privilégiée.

En conséquence, nous développons un fort sentiment de gratitude ; nous sommes très reconnaissants d’avoir cette précieuse vie humaine pour l’instant. Nous l’apprécions grandement et nous réalisons qu’elle ne va pas durer toujours. Nous allons mourir ; nous pouvons même tomber très malades ; et nous mourrons très certainement. Et, une fois morts, si nous pensons en termes d’un « moi » éternellement existant, alors nous continuerons sous une forme ou une autre à faire des expériences. Sans doute cela fait-il encore partie du domaine de l’inconnu pour l’instant, mais cela pourrait être bien pire.

Autres types de formes de vie et de niveaux de bonheur et de malheur

C’est toujours délicat d’évoquer la question des diverses autres formes de vie revendiquées par le bouddhisme. C’est difficile à prendre au sérieux. Mais ma façon d’aborder cela est de situer les choses, encore une fois, en termes d’activité mentale, comme nous en parlions précédemment. Le « moi » est imputé à un continuum individuel d’activité mentale sujet à des expériences, et cette activité mentale elle-même est le théâtre de divers facteurs mentaux associés entre eux et de différents types de conscience. Il y a tant de types de consciences sensorielles variés, tant de consciences mentales et de facteurs mentaux, en particulier le bonheur, le malheur, un certain niveau de bonheur. Et les frontières de ce que nous sommes capables d’expérimenter dans n’importe quel domaine particulier – que nous parlions de sensations physiques, comme celles de la vision, ou que nous parlions du bonheur et du malheur, etc. – celles-ci seront en grande partie tributaires de notre aspect corporel, de notre « appareil » physique.

En prenant des exemples simples, nous savons que le cerveau d’un être humain peut comprendre beaucoup plus de choses que celui d’une mouche, de toute évidence – bien que tous deux disposent de cet organe. Mais les logiciels à notre disposition pour comprendre, si nous avions ceux d’une mouche, ne nous mèneraient pas très loin, n’est-ce pas ? Quant aux yeux de différents types d’animaux – certains peuvent voir dans le noir ; les yeux des humains ne le peuvent pas. Le nez du chien possède incomparablement plus de capacités de sentir que celui d’un homme – un beaucoup plus large spectre, devrais-je dire. Beaucoup d’animaux entendent bien mieux que nous ne le pouvons. Il est donc clair, pour ce qui est de l’appareil sensoriel, que l’envergure de ce que nous pouvons expérimenter dépend en grande partie de l’équipement physique, de nos organes, du matériel à notre disposition.

Ce devrait être aussi le cas pour les sensations physiques également, en termes de plaisir et de douleur. Pour un corps humain, au-delà d’un certain seuil de douleur, nous perdons connaissance, nous ne sommes donc pas en mesure de dépasser les capacités de ce que le corps peut tolérer. En extrapolant, il en va de même pour les sentiments de bonheur et de malheur. Quand nous parlons de souffrance, nous ne parlons pas de la sensation physique de la douleur ; nous parlons du facteur mental du bien-être ou du mal-être. Pour ce qui est du bonheur : nous voulons qu’il dure, nous ne voulons pas en être séparés. En revanche, dans le cas du malheur : nous voulons vraiment en être séparés.

On pourrait vraiment commencer à s’interroger : est-ce que l’aptitude au malheur ou au bonheur est, elle aussi, proportionnelle ou dépendante du support physique que nous avons pour faire l’expérience de tel ou tel état physique ou mental ? Je dois avouer que cela commence à devenir vraiment intéressant à analyser. Essayons de comparer des niveaux de malheur. Prenons l’exemple de quelqu’un qui a le syndrome de Down (la trisomie 21 ou mongolisme) et qui n’est même pas conscient de sa situation, et quelqu’un de très intelligent qui s’analyse et souffre d’une terrible dépression nerveuse, ou d’une maladie de ce genre. Il est dit très souvent dans les enseignements que la souffrance mentale est bien pire, bien plus grande, que la souffrance physique.

Cela dit, je pense que le niveau de bonheur et de malheur auquel on peut être sensible – son spectre – varie selon le corps physique et le type de forme de vie que nous avons. Par extension, on pourrait élargir le spectre bonheur/malheur, plaisir/douleur dans son entier, et imaginer qu’il y ait des supports physiques qui auraient la capacité d’expérimenter n’importe quelle portion de ce spectre. Donc, si nous allons devenir rien après notre mort, si c’est ce que nous croyons, sans savoir vraiment ce que cela sera, le fameux « je suis mort » est plutôt effrayant. Quand on n’est rien, est-ce déprimant ? Qu’est-ce que c’est ? On commence à se demander quelles sont les caractéristiques de ce « rien », d’avoir à faire l’expérience du « rien » ?

Or voilà que ce « rien » arrive ; mais si ce « rien » arrive, cela risque d’être plutôt ennuyeux à la longue, non ? Si rien ne se passe, on sera plutôt malheureux ; imaginez alors que rien n’arrive pour l’éternité, comme on s’ennuiera ! On sera plutôt malheureux. À dire vrai, j’ignore si cela a du sens ou si c’est juste une façon de plaisanter, mais je pense que cela aide à développer un sentiment du genre : « Je veux éviter, une fois mort, que les choses soient pires que maintenant. » Nous ne voulons pas être coincés dans le Grand Rien pour toujours. Et si nous suivons les enseignements bouddhiques, nous ne voudrons certainement pas renaître, même si c’est en tant qu’être humain, doté d’un support physique avec lequel nous endurerons plus de souffrances et plus de problèmes, et serons dans l’incapacité de poursuivre notre chemin spirituel.

La direction sûre

C’est pourquoi nous développons un sentiment salubre de crainte à l’égard de ces situations. Il est important de comprendre qu’il existe deux sortes de peur.

  • L’une est de ressentir qu’il n’y a rien qu’on puisse faire, qu’on est impuissant et que c’est sans espoir. C’est une peur véritablement horrible, très difficile à supporter.
  • Mais il existe un sentiment salubre de la peur qui nous permet de savoir quoi faire pour éviter une situation terrible, et donc d’être vigilant. C’est comme de conduire une voiture. On a peur d’avoir un accident et donc on fait attention à sa façon de conduire. Si on se moque d’avoir un accident ou non, si cela ne nous fait pas peur, on est alors très imprudent et cela peut tourner au désastre.

Quand on parle des causes du refuge, que je préfère appeler la « direction sûre », on dit que l’une d’elles a pour cause un sentiment salubre de peur. Et il est fondé sur un sentiment sain du « moi », du « moi conventionnel », qui fait qu’on se soucie de ce qui nous arrive, qu’on évite de se retrouver dans une situation terrible dans laquelle il est impossible de progresser, et qu’on cherche le moyen de l’éviter. On s’oriente donc vers cette direction sûre. Et c’est important de comprendre que sans ce sentiment sain du « moi », on ne songerait jamais à faire prendre à notre vie une direction sûre, qu’on appelle « refuge ».

Si je ne prenais pas soin de moi, je ne voudrais même pas faire un effort pour éviter la souffrance. Cela me serait égal. On dénote ce genre d’attitude chez les gens qui ne veulent pas s’arrêter de fumer : « Qu’importe si j’ai un cancer, je me fiche de ce qui arrivera ; je veux fumer. » En vérité, ils ne prennent pas soin d’eux. Les gens dans l’assistance qui sont toujours des fumeurs affichent un grand sourire de culpabilité sur leurs visages – il sont vraiment gênés – mais si on prend tout ça au sérieux, on se dit : « J’ai une précieuse vie humaine, je ne veux pas la gâcher ; je veux faire en sorte qu’elle se prolonge le plus possible afin de profiter de cette opportunité avant qu’elle ne se perde et je veux essayer d’éviter de ne pas avoir d’autres opportunités dans le futur. » Telle est la teneur de cette mentalité fondée sur un sentiment sain du « moi ».

Maintenant, il y a des choses que nous pouvons faire afin d’éviter les pires situations dans le futur, et c’est de faire prendre à nos vies la direction sûre du Bouddha, du Dharma, et du Sangha. Et nous devons comprendre en quoi consiste cette direction. Quels sont les véritables Trois Joyaux ? Il existe plusieurs niveaux de Bouddha, de Dharma et de Sangha, mais si vous considérez le niveau le plus profond, alors le Joyau du Dharma fait référence à la véritable cessation des problèmes et de la souffrance, de toutes les formes de souffrance, ainsi qu’aux véritables chemins, les véritables chemins d’esprit, c’est-à-dire les véritables niveaux de compréhension qui feront advenir les véritables cessations des problèmes en sorte qu’ils ne reviennent jamais plus. Il s’agit là de la troisième des Quatre Nobles Vérités.

Telle est la direction que je veux prendre. Je veux m’engager dans la direction qui consiste à essayer d’atteindre la véritable cessation des causes de la souffrance et des problèmes et je veux atteindre la véritable compréhension, ou cheminement mental pour l’obtenir, car elle me conduira à la véritable cessation. Telle est la direction à prendre, une direction très positive. Cela a du sens. Les bouddhas, en vérité, sont celles et ceux qui ont réalisé pleinement cet objectif et qui nous ont enseigné et montré le moyen de le réaliser nous-mêmes, tandis que l’Arya Sangha sont celles et ceux qui ont commencé d’atteindre les véritables cessations et les véritables compréhensions ; ils ne les ont atteint encore que partiellement. Et ces Aryas sont d’une aide très, très précieuse car il en existe plusieurs niveaux, et cela nous donne du courage, étant donné qu’atteindre le niveau d’un bouddha est quelque chose qui se travaille par paliers. Ainsi, cela semble plus facile à atteindre et l’Arya Sangha est là pour nous offrir un vrai soutien.

Voilà donc les Trois Joyaux ; telle est la direction que nous voulons suivre, c’est pourquoi nous prenons soin de nous, sérieusement. Il existe donc une direction qu’on peut prendre pour éviter la souffrance. Au fond, on veut être heureux. On ne veut pas être malheureux, c’est la raison pour laquelle on essaie de s’engager dans cette direction. On voit que c’est possible. Réfléchissez-y.

Il est plutôt triste que de nombreuses personnes banalisent le refuge, et je pense que cela vient d’une réelle incompréhension à un niveau profond de ce qu’il signifie. Aussi, les méditations préconisées dans certains lam-rim avancés sont très, très utiles sur ce point. Cela consiste à méditer en imaginant qu’on tombe d’une falaise dans les royaumes inférieurs – dans la plus horrible des renaissances – et à ressentir combien ce serait atroce. Si on connaissait un moyen de se sauver, on n’hésiterait pas à s’en servir – comme d’ouvrir un parachute, par exemple. Ou bien on imagine qu’on est sur le point de tomber, au bord du précipice. Cela nous terrorise vraiment de savoir qu’on va tomber, on souhaiterait alors avoir de bons muscles pour garder son équilibre et ne pas tomber. On imagine encore qu’on est sur un tapis roulant qui se dirige vers le bord de la falaise pour nous y précipiter, et qu’on aimerait de toutes nos forces se réveiller pour sauter hors du tapis.

Ce sont là des images puissantes qu’on peut utiliser pour déclencher un sentiment de peur en faisant appel à des instincts très, très basiques. Il s’agit d’un instinct de survie comme celui de ne pas vouloir tomber dans un brasier, quelque chose de cet ordre. C’est ce genre de pulsion primaire qu’on veut utiliser pour orienter nos vies dans une direction sûre afin que cela devienne vraiment instinctif chez nous. En pensant de la sorte, on veut vraiment éliminer les causes des pires renaissances, ou bien écarter la cause d’une damnation éternelle en enfer, ou encore supprimer les causes de regrets au moment de mourir et la peur de déboucher dans un néant inconnu.

S’il vous plaît, réfléchissez-y. Dites-vous : « Je veux éviter les pires renaissances, et, pour ce faire, je veux les éviter et me débarrasser de leurs causes. Je veux prendre des « mesures préventives » – cette expression est la traduction littérale du mot « Dharma ».

Maintenant, la première chose que nous devons faire pour aller dans cette direction sûre est d’éliminer les causes grossières de la souffrance, la souffrance de la souffrance – c’est-à-dire les causes du malheur et d’avoir à faire l’expérience de terribles renaissances ou de toutes sortes de choses déplaisantes qui pourraient arriver. Et, selon les enseignements du bouddhisme sur le karma, si on doit faire l’expérience ce genre de souffrance grossière, c’est la conséquence d’un comportement destructeur qui est la première loi du karma.

Le karma

J’aimerais tout de suite préciser un point, quand on parle de karma, on ne parle pas d’ « action » bien que le mot tibétain utilisé en tibétain pour traduire « karma » soit le mot du langage parlé pour dire « action ». C’est pourquoi, très souvent, quand ils parlent anglais, les Tibétains traduisent le mot « karma » par action. Cela ne signifie pas action. Si cela voulait dire action, pensez à ce qui en découlerait. Nous voulons parvenir à la complète éradication de tout karma – nous voulons nous en débarrasser – or, si le karma concernait seulement les actes, cela signifierait qu’il suffirait de ne rien faire pour atteindre la libération. Ce n’est certainement pas ce que cela veut dire.

C’est une des méthodes d’analyse utilisée par le bouddhisme : voir si toute affirmation ne comporte pas des conclusions absurdes. Or ici l’affirmation consiste à dire « le karma c’est les actes ». Si le karma était les actes, alors le fait de dire qu’il faut juste se débarrasser de tout karma reviendrait à dire qu’il suffirait de se débarrasser de toute action. Si je ne commets plus aucun acte, suis-je libéré pour autant ? Non. Donc affirmer que karma signifie action est faux. C’est un problème de traduction.

Ce à quoi le mot karma fait référence, c’est à la compulsion. Il y a un aspect compulsif dans notre comportement qui est dû à nos instincts, aux tendances que nous avons accumulées par nos émotions perturbatrices et notre confusion. En conséquence, nous agissons de manière compulsive. Nous n’exerçons aucun contrôle sur notre façon d’agir. Comme de manger de manière compulsive, de tapoter compulsivement des doigts – ce genre de choses.

Quelle est la différence entre « impulsif » et « compulsif » ?

« Impulsif » veut dire : qui vous traverse la tête. « Compulsif » : que vous n’avez aucun contrôle sur votre comportement, comme par exemple d’être un menteur invétéré, un mangeur boulimique, etc. Quand on parle de karma, l’adjectif « compulsif » s’applique aussi bien dans un sens positif que négatif. Ce n’est pas seulement mentir ou voler de manière compulsive, c’est aussi être un perfectionniste compulsif, avec un comportement très, très névrosé. « Je dois être parfait ; je dois être bon. » C’est donc fondé sur un « moi » hypertrophié, une attitude perturbée, et c’est compulsif. Le perfectionnisme en est le parfait exemple, comme les gens qui passent leur temps à nettoyer leur maison, à se laver les mains. C’est positif ; il n’y a rien de négatif à cela, mais cela échappe à tout contrôle et c’est très névrotique. Ou encore les gens qui ne cessent de corriger compulsivement les autres.

Tel est donc le karma. C’est de cela qu’il s’agit quand on parle de karma. Ce dont on veut se débarrasser, c’est de la compulsion. Ce n’est pas de vouloir stopper toute activité. Il s’agit d’un concept peut-être nouveau pour vous. Prenez le temps de vous en imprégner.

Et cela correspond à la définition. C’est ce qui compte. Ce qui est important c’est d’avoir la définition, et ensuite on essaie de se faire une idée de ce que cela veut dire. Donc, quand on ressent l’envie de mentir ou qu’on ressent l’envie de se diriger vers le réfrigérateur, cela est dû au mûrissement de tendances karmiques. On ressent le besoin de le faire ; on veut le faire. Le karma c’est donc la compulsion qui vous pousse à commettre une action. Tout d’abord on en éprouve l’envie puis la compulsion vous entraîne à agir, et vous le faites.

Bien. Dans la présentation classique du lam-rim au niveau de la motivation de portée initiale, le problème du karma, à ce stade, à savoir la cause de la souffrance de la souffrance, est notre inconnaissance des lois de cause et d’effet, de la causalité comportementale. Nous méconnaissons tout simplement le fait que si nous sommes malheureux et souffrons, cela est dû à un comportement destructeur. Nous ignorons juste cela. Ou bien nous avons une vision incorrecte comme quoi cela viendrait de rien ou d’une autre cause. C’est la raison pour laquelle nous travaillons à nous débarrasser de ce premier niveau d’inconnaissance ou d’ignorance – l’inconnaissance de la causalité comportementale. On ne parle pas de cause et d’effet comme s’il s’agissait d’une boule qu’on frapperait et qui irait là-bas dans une direction ; on parle de cause et d’effet du point de vue de notre comportement et de nos expériences.

La présentation classique est donc : « Je ne veux pas être malheureux ni souffrir de façon grossière, et je comprends que cela a pour origine un comportement destructeur. C’est pourquoi, quand je ressens l’envie d’agir de manière destructrice – du fait que cette pulsion a pour origine des causes antérieures – je ne passerai pas à l’acte. Je me réfrénerai. » Au niveau de portée initiale, tel est l’enseignement habituel à propos du karma. J’ai [déjà] enseigné [ailleurs qu’ici] le lam-rim très, très lentement, passant en revue les étapes du Lam-rim chen-mo [La Grande Exposition des étapes graduées de la voie], le texte fondamental de Tsongkhapa ; nous y avons consacré quatre années, une fois par semaine, et quand nous en sommes arrivés à ce point, j’ai demandé à mes étudiants : « Pourquoi est-ce que vous ne mentez pas ? Pourquoi est-ce que vous ne trichez pas ? Quelle en est la raison ? »

Raisons pour ne pas agir de manière destructrice

S’il vous plaît, examinez-vous un instant. Sans doute vous ne trichez pas, ni ne rudoyez personne, ni ne mentez, quelle en est la raison ? Est-ce parce que vous craignez les plus mauvaises formes de renaissance et de malheur qui s’ensuivront, et que donc vous vous réfrénez ? Soyez honnête avec vous-mêmes. Pourquoi est-ce que vous ne trompez ni ne blessez les autres ?

Nous ne voulons pas que les autres pensent du mal de nous.

On pourrait donc s’en tirer sans que personne ne le sache ?

Ça n’a pas de sens de mentir. Que quelqu’un l’apprenne ou non importe peu. Ça n’a qu’un bénéfice à court terme. À long terme, cela ne marche pas.

Bien. Vous ressentez donc une forme de soulagement en ce qui concerne la causalité.

Et aussi une forme de culpabilité, car je me sens mal.

Bien. Maintenant commençons par aller dans le sens de ce que mes étudiants ont répondu. Y a-t-il quelqu’un qui veut ajouter quelque chose ?

Je ne mens pas parce que je ne veux pas que les autres me mentent.

Juste ! Cela va déjà plus dans le sens des véritables enseignements du Dharma, à savoir que la conséquence du fait de mentir c’est que les gens nous mentent. Si on trompe les autres, les autres nous tromperont. La conséquence de toujours interrompre les autres et de leur couper la parole pour dire des bêtises, c’est que personne ne nous prend au sérieux.

Donc, dans la mesure où l’on est plutôt sincère dans notre volonté d’échapper aux conséquences et de ne pas vouloir créer de problèmes, c’est bien ; cela concorde parfaitement avec les enseignements du Dharma. Mais ce que j’ai découvert chez mes étudiants, et aussi en ce qui me concerne, c’est que la réponse habituelle était : « Cela n’est tout simplement pas correct. » Il est inapproprié de tromper les autres, de mentir, et d’être une personne méchante. C’est une réponse qui, pour être très simple, est aussi très profonde. On est mal à l’aise. Êtes-vous d’accord ?

Abordons maintenant le cadre conceptuel des cinquante et un facteurs mentaux, et essayons de voir duquel il s’agit. Comment décririons-nous ce phénomène qui nous fait dire « cela n’est pas approprié » ? Nous découvrons alors un facteur mental appelé « sens moral de la dignité de soi ou d’amour-propre (ngo-tsha shes-pa) ». Nous nous soucions de ce qui nous arrive et de la manière dont nos actes nous affecte. C’est un sens de notre propre dignité, de notre valeur personnelle. « J’ai une suffisamment bonne opinion de moi-même pour ne pas m’abaisser à agir ainsi. J’éprouve plus de dignité au sujet de ma propre personne. Il est inapproprié d’agir d’une façon aussi basse. J’ai trop de respect pour moi-même ; ce n’est pas là le genre de personne que je veux être. »

Dans son ouvrage intitulé Abhidharmakosha (Le Trésor des connaissances), Vasubhandu dit que c’est un facteur qui accompagne tous les comportements constructifs. Nous agissons de manière destructrice quand ce facteur n’est pas présent ; son opposé [son absence] fait que nous perdons tout sens de notre propre dignité. Nous ne nous préoccupons pas de savoir quelles en seront les conséquences sur nous. Ce n’est donc pas tant ce que les autres penseront de nous que ce que nous pensons de nous qui affectera notre conduite. Le fait de se respecter dénote un sentiment élevé et sain du « moi conventionnel ». On peut voir ici comment se développe la séquence d’une attitude de plus en plus positive envers nous-mêmes. C’est, pour utiliser un vocabulaire occidental, ce que je décris comme « un sentiment sain du soi ». Réfléchissez-y.

Vidéo : Pr. Chönyi Taylor — « Surmonter la honte de l'addiction »
Pour afficher les sous-titres : cliquez sur l’icône des sous-titres en bas à droite de l’écran de la vidéo. Pour changer de langue, cliquez sur l’icône « Paramètres » puis « Sous-titres » et sélectionnez votre langue.

Bon. Passons maintenant au second facteur mental qui accompagne tout comportement constructif. Sans doute ce facteur est-il plus pertinent dans un contexte asiatique. Examinons s’il est adéquat dans notre cas. Il s’agit de savoir dans quelle mesure nos actes se reflètent sur les autres (khrel-yod). Ordinairement, les Asiatiques ne se conçoivent pas comme étant juste des individus, ils pensent à eux-mêmes comme membre d’une famille. Ils pensent : « Ma façon d’agir rejaillit sur l’honneur de ma famille tout entière. Aussi je ne veux pas attirer la honte ou une mauvaise réputation, etc., sur l’ensemble du groupe familial. » Cela peut aussi concerner un village, ou s’entendre en termes de loyauté envers un pays. Qu’est-ce que les gens vont penser des Lithuaniens, ou des Allemands, ou des Américains, ou des bouddhistes. Il s’agit donc de l’impact de ma conduite sur les autres. Si on s’en préoccupe, alors on s’empêchera d’agir de manière destructrice. Selon Vasubandhu, ce type de facteur mental, à savoir s’abstenir d’agir de façon négative [par égard pour les autres], fait partie de la définition du « comportement constructif ».

À mon avis, au sein de la société occidentale qui met un tel accent sur l’individu, je m’interroge sur la fréquence de ce facteur mental dans nos comportements constructifs. Je n’en sais rien. Que chacun examine pour lui-même si cela convient à notre discussion. Existe-t-il chez nous un sentiment sain, plus large, du « moi conventionnel » qui, dans le contexte asiatique, va jusqu’à inclure toute la famille ? Fondamentalement, existe-t-il une unité plus grande dont on puisse penser qu’elle fasse partie de notre identité ? Je pense que c’est une affaire individuelle, mais il est intéressant de savoir si cela est pertinent dans notre cas.

Par exemple, si on est une femme, comment cela affecte le reste des femmes ? On pourrait penser : « Si une femme agit de telle ou telle façon, les gens auront une très mauvaise opinion des femmes, pour cette raison je dois agir de façon à ce qu’un sentiment de respect rejaillisse sur les autres femmes afin qu’elles soient traitées honorablement. » Ce pourrait être un des facteurs. Il se pourrait même que nous ne prenions pas vraiment en compte dans quelle mesure cela serait pertinent du point de vue de notre comportement éthique.

En tant que personnes impliquées dans le bouddhisme, je suppose que dans notre cas c’est plus que probable. Cela reviendrait à savoir ce que les gens penseraient de la façon dont se comportent les bouddhistes.

C’est juste, que penseraient les gens du comportement des bouddhistes ? Que penseraient les gens d’un aussi petit pays que la Lettonie ? Vous savez ce que les gens pensent : « Oh pour un petit pays d’une taille aussi insignifiante, quelle différence cela fait ? » Malgré tout, vous êtes motivé par cette considération : « Si je réussis, si je fais quelque chose de vraiment convenable et digne d’éloge, cela rejaillira sur mon pays. » Comme je l’ai dit, cela peut varier selon les gens.

Dans tous les cas, ce qu’on en retire, c’est une responsabilité vis-à-vis de nos actions. Cela permet d’accroître un sentiment sain du « moi » – dans notre façon d’agir, de parler, de penser – cela augmente notre sens de la responsabilité. Rappelez-vous : « Je ne veux pas être malheureux ; je veux être heureux. Et pas seulement maintenant – pas juste une gratification immédiate – mais dans le futur. Et je veux surseoir à toute gratification immédiate afin de m’assurer d’un bonheur futur. » C’est comme d’épargner en prévision de ses vieux jours et de n’acheter que ce qu’on peut s’offrir, et non pas toutes sortes de choses à crédit sans se soucier de ne pas pouvoir les rembourser et de tout perdre, pour prendre un exemple moderne.

Il s’agit donc d’un sens de la responsabilité fondé sur un sentiment sain du « moi » [lequel me pousse à m’abstenir d’agir de manière destructrice]. Ce sens de la responsabilité [vient du fait de savoir] que je ferai l’expérience – c’est à mon avis la toute première raison – des conséquences de mon comportement. Et nous devons comprendre qu’on se sentira plus mal si on triche, si on ment, et si on crée des problèmes aux autres. Pas seulement maintenant mais dans l’avenir également ; on se sent mal.

Un bon exemple est l’inquiétude, le fait de s’inquiéter de manière compulsive. Est-ce qu’on est heureux quand on se fait du souci ? Non, absolument pas. Et c’est un mal-être qui dure, et qui peut conduire à la dépression. On s’inquiète de façon compulsive tout le temps, de manière répétée. On doit faire le lien entre ce type de comportement destructeur et notre mal-être. On prend donc ses responsabilités. « Je veux l’éviter ; je veux y mettre un terme. » Cela risque de ne pas être facile. Un comportement compulsif est très difficile à arrêter. Cela demande d’avoir le contrôle de soi.

S’exercer à la maîtrise de soi

C’est toute la stratégie de la motivation de portée initiale du lam-rim : s’exercer à la maîtrise de soi. Quand j’éprouve le besoin d’agir de façon destructrice, je comprends que cela sera autodestructeur et que cela me créera plus de problèmes, aussi je m’efforce de me contrôler et de ne pas passer à l’acte. Celles et ceux qui ont jamais essayé de faire un régime savent de quoi je parle. On fait un régime parce qu’on veut perdre du poids, quelle qu’en soit la raison : la santé, la silhouette, peu importe. Mais le simple fait de décider de faire un régime ne veut pas dire qu’on cessera d’avoir envie de manger. On aura envie de manger. Quand on passe devant une boulangerie et qu’on aperçoit un gâteau, on sait qu’on aimerait beaucoup en avoir un morceau, c’est la conséquence d’habitudes karmiques antérieures. Cela se manifeste de manière automatique. Tel est le mûrissement du karma. À ce stade, on ne sera pas en mesure de s’en débarrasser. On ne doit donc pas se sentir mal à ce sujet. L’enjeu c’est de faire preuve de contrôle de soi au moment où on sent qu’on va rentrer dans la boutique pour acheter le gâteau, et de ne pas le faire. Ne rentrez tout simplement pas de manière compulsive pour l’acheter, ou n’allez pas voir dans le réfrigérateur.

Ça n’est pas facile, n’est-ce pas ? Mais de quoi dépend la maîtrise de soi ? Cela ne dépend pas seulement de la faculté de discerner entre ce qui est utile et ce qui est nocif. On fait preuve de discernement en sachant que si on agit de façon destructrice cela conduira à des problèmes. Vous allez sans doute me dire : « Oui, je sais, mais je ne peux pas me contrôler. » Cela arrive, n’est-ce pas ? C’est comme ça. « Je sais que je ne devrais pas fumer, et j’essaie de m’arrêter, cependant j’ai toujours en vie de fumer. » Ce sentiment, cette envie, vont se manifester. Or, maintenant, en plus du fait de savoir ce qui est bénéfique et ce qui est dommageable, on a besoin d’avoir un sentiment sain du « moi », de faire montre de respect à son égard. On a ce sentiment positif vis-à-vis de soi pour que, sur cette base, on puisse exercer la volonté du soi conventionnel, du « moi ».

Désormais, les fumeurs dans la salle doivent se sentir très mal à l’aise et rougissent. Dans tous les cas, je pense qu’il est très vrai que c’est seulement en ayant cette attitude positive à l’égard de soi qu’on sera en mesure d’exercer sa maîtrise et sa volonté d’une façon très positive – en ayant un sentiment de dignité de soi. Sinon, on se dira : « Oh ! Je m’en moque. » Si on s’en moque alors on ne peut exercer aucune sorte de contrôle sur soi. On manque de volonté. C’est très intéressant d’analyser ce qui peut renforcer la maîtrise de soi et la volonté.

Toutefois, bien qu’on accroisse un sentiment sain du « moi conventionnel » pour être en mesure d’exercer un contrôle sur soi, on doit être un peu vigilant à ce stade, car cela peut renforcer un sentiment exagéré du soi. Tandis qu’on travaille à la construction du « moi conventionnel » et qu’on a déjà fourni des efforts dans cette direction, on doit dès lors commencer à surveiller le sentiment exagéré du « moi ». Ce sentiment excessif est le soi qui dit : « J’aurais dû être capable de me contrôler » ; c’est le soi qui aurait dû et pu exercer ce contrôle et qui, comme il n’a pas pu le faire, se sent coupable. Il s’agit d’un sentiment du « moi » exagéré. Cela fait penser à un policier (ou une policière) qui veille à se contrôler et qui de ce fait devient rigide. C’est malsain. Puis quand on dérape et perd le contrôle, alors on se sent vraiment coupable et on se dit : « j’aurais dû être capable de me contrôler », et on se fustige psychologiquement.

Bien sûr, quand on consulte les exemples fournis par les enseignements, on peut voir comme il est facile de tomber dans cet extrême. Je pense à Benkungyel – c’est son nom tibétain – qui à la fin de chaque journée disposait devant lui une petite collection de cailloux noirs et blancs et passait en revue toutes les pensées et les choses négatives qu’il avait faites. Pour ces dernières, il plaçait un caillou noir ; et pour les positives, un caillou blanc. Et s’il y avait plus de cailloux noirs que de blancs, il se réprimandait. En revanche, s’il y avait plus de cailloux blancs, il se félicitait et prenait la résolution de faire mieux à l’avenir. En fait, cela pourrait être une attitude plutôt dualiste, non ?

Ce genre d’auto-examen à la fin de chaque journée peut se révéler très utile bien entendu si on n’est pas conscient de ce qui se passe dans nos vies. Combien de fois agissons-nous de manière constructive ou destructive ? Donc, cela peut s’avérer utile. Mais veillons de ne pas tomber dans l’extrême d’un « moi » solide, celui du policier, ce « moi » à qui on intente un procès dans une optique dualiste. Un grand maître a dit que si on examinait nos vies honnêtement et dressait une sorte de liste pour voir combien de fois on s’est mis en colère, combien de fois on a été méchant et malveillant, et combien de fois on a été vraiment bon et  fait quelque chose de bénéfique pour les autres, alors il est très facile et clair de savoir où on ira dans nos vies futures.

Voilà une évaluation qui peut nous servir de base pour nous motiver à entreprendre quelque chose. Donc, le développement de la maîtrise de soi et de la volonté fondé sur la conscience discriminante – une évaluation correcte de nos actes –  doit être mené avec un sentiment sain du « moi », tout en surveillant son penchant exagéré. S’il vous plaît, veuillez réfléchir à cela.

Bien. Je voulais juste ici indiquer ce que nous devons surveiller. Cependant, en réalité, dans cette phase initiale du développement de soi, d’un sentiment sain du soi grâce au lam-rim, l’apprentissage de la maîtrise de soi et de la volonté sera indubitablement placé sous le signe d’un « moi » exagéré qui dit : « je dois garder le contrôle ». C’est quand on en sera au stade de la motivation de portée intermédiaire que nous traiterons et gérerons ce point particulier (le sentiment exagéré du « moi ») ; il est donc tout a fait naturel au début de l’aborder sous cet angle. On commence donc ainsi. Ensuite, on affine la manière d’exercer cette autodiscipline.

Questions

Analyser les tendances karmiques

Pour en revenir à l’histoire de la boulangerie, un fois qu’on a passé devant et qu’on en a senti la bonne odeur, alors on aperçoit les gâteaux, et on ne peut plus rien faire à ce stade, c’est un fait, n’est-ce pas ? Quel genre de stratégie adopter pour aborder cette situation ? Faut-il choisir un itinéraire différent, y a-t-il une autre solution… Quelle serait votre suggestion ?

Dans les Trente-Sept Pratiques d’un bodhisattva, Togmé Zangpo évoque l’histoire d’un  bodhisattva quittant son pays natal. J’ai oublié la citation exacte, mais il parle du fait d’être puissamment entraîné dans une direction, soit qu’on soit envahi par la nostalgie ou un désir intense, soit qu’on cède à la colère. Quand une situation devient trop forte pour que les conditions ou les circonstances empêchent les émotions perturbatrices de s’élever et qu’on est dans l’incapacité de les gérer, on fait tout pour l’éviter. Cela ne résout pas le problème mais au moins cela libère un espace temporaire pour être en mesure de travailler dessus.

Voyez-vous, quand on se trouve dans ce genre de situation et qu’on se ménage un temps de réflexion, on détourne de ce fait ce qui peut déclencher notre comportement compulsif et les émotions qui l’accompagnent, et, alors, on doit commencer à analyser les faits. On se demande : « Comment faire avec ? » Je vais essayer de vous répondre. On prend donc du recul et on essaie d’analyser et de voir ce qui se passe. Comme je l’ai mentionné hier, cette analyse des causes et des conditions est très, très utile. Souvenez-vous, nous parlons d’une situation issue non seulement de causes karmiques mais également de très nombreuses conditions.

Nous devons donc voir que de multiples conditions sont à l’origine de notre tendance karmique à vouloir trop manger, à acheter ce gâteau, ce genre de chose. Il faut réunir de nombreuses conditions pour que cette tendance mûrisse et se traduise par le désir de manger ce gâteau. L’une des ces conditions, certes, est le stimulus externe de la présence du gâteau, ou pire encore, de quelqu’un qui nous l’offre. À l’analyse, on voit que de très nombreuses causes et conditions entrent dans notre désir de manger : il y a la pression sociale – disons que si tout le monde a droit à une part de gâteau et qu’on vous en sert un morceau, alors la pression sociale consiste à l’accepter ; on peut bien suivre un régime, mais on n’en a pas moins faim ; il se peut que la situation économique fasse que les gâteaux soit plus disponibles qu’au temps de la période soviétique. En plus de la seule tendance karmique à vouloir trop manger et le puissant désir de gratification des sens, de très nombreuses conditions peuvent jouer.

En analysant de la sorte, cela nous aide à surmonter l’un des obstacles rencontrés qui est, comme je l’ai dit, ce sens exagéré du « moi », lequel vous fait dire : « Je devrais avoir le contrôle, or je ne l’ai pas. » Ou : « Je me sens coupable et donc je veux partir en courant », vous savez, ce genre de réaction-là. Bien. On prend donc un temps de réflexion, mais pendant tout ce temps on se sent mal. Il nous faut travailler sur ce point. Ce recul, cette distance, ne sont pas une punition. On pourrait les considérer comme tels, mais ce serait une très mauvaise manière d’envisager la chose. « Je ne suis pas suffisamment vertueux pour affronter les boulangeries, je dois donc les fuir. » Il s’agit là d’un grand manque d’estime de soi.

On doit donc travailler à déconstruire un tant soit peu ce sens exagéré du « moi » : « Tout ça c’est parce que je manque de contrôle de moi, que je  suis faible. » On travaille dessus et on voit que d’être capable d’exercer un contrôle et d’avoir l’envie de manger, etc., tout cela repose sur tellement de causes et de conditions. Et du fait que cela vient de tellement de causes et de conditions, cela ne nous dégage pas de toute responsabilité, mais cela remet les chose dans une perspective plus vaste.

Un exemple plus clair, plus facile à comprendre, je pense, est celui où nous sommes dans une relation malsaine avec quelqu’un ; disons qu’on passe son temps à se disputer avec son partenaire et, aussi bien verbalement que psychologiquement, on se maltraite mutuellement, dans l’incapacité de gérer la relation. Dans ce cas, la meilleure stratégie est de se séparer, de quitter cette personne. C’est la même stratégie que pour la boulangerie. On coupe court au syndrome en partant ; mais si, en agissant ainsi, on se retrouve avec l’idée que « c’était entièrement de ma faute ou de la faute de l’autre » et qu’on s’y accroche, alors on ne va pas guérir très facilement et il y a de grandes chances qu’on reproduise le même schéma dans une prochaine relation.

Le gâteau n’étant pas disponible, on ne mange donc pas de gâteau de manière compulsive, mais on mange compulsivement autre chose. On n’a pas résolu le problème. Aussi, quand on se sort d’une relation malsaine, on doit à nouveau procéder à une analyse : « J’ai agi de la sorte en fonction d’un énorme spectre de causes et de conditions. Il en est de même pour l’autre personne. Et toute cette affaire se situe dans un environnement, dans une société, à une époque et dans une situation économique qui sont également le fruit de millions de causes et de conditions. » On déconstruit la chose ; ce n’est la faute de personne bien qu’on soit responsable de nos actes. On fait preuve d’un sentiment sain du « moi », et non d’un sentiment exagéré du « moi », du style « c’est entièrement de ma faute ou de la faute de l’autre ».

Sans doute en mettant un terme à cette relation malsaine, on n’aura pas résolu le problème du fait qu’on ne l’aura pas réglé avec cette personne en particulier. En se retirant, peut-être s’engagera-t-on dans une autre relation, laquelle reproduira le même schéma, et ainsi nous n’aurons pas trouvé de solution à cette situation.

C’est pourquoi je disais qu’en prenant de la distance, en nous désengageant, on utilise ce temps pour analyser et essayer de comprendre la vraie nature de ce qui s’est passé ; et ce qui est arrivé a surgi en dépendance d’un nombre énorme de causes et de conditions, et non du fait que « tu es une personne horrible », ou que « je suis mauvais », ou que « j’ai toujours raison », quelle que soit le genre d’exagération qu’on entretient envers l’autre personne. Donc vous ne partez pas en courant pour vous jeter dans une autre relation. Vous mettez à profit cet espace pour analyser, pour essayer de comprendre. Vous travaillez sur vous-même.

On peut donc travailler sur soi et décider alors de renouer ou non avec cette relation. Certaines relations peuvent être laissées de côté sans qu’il reste d’attaches ; mais il y en d’autres, comme avec les parents ou les enfants, où l’on ne peut pas partir et disparaître pour toujours. Bien sûr, on peut le faire, mais ce n’est vraiment pas très élégant. Donc, cela dépend. Mais dans le cas où on doit se réengager avec la personne, le simple fait d’avoir travaillé sur soi ne veut pas dire que l’autre l’aura fait. Vous devrez donc faire avec.

Je pense à l’exemple d’un de mes amis qui travaillait dans un bureau. Les choses étaient plutôt chaotiques et le stress terrible, et il ne pouvait pas y faire face. Il est devenu très anxieux, avec des crises de panique et tout le reste. Il a donc quitté cet emploi. Depuis, il s’accorde un temps de recul où il peut travailler sur lui ; s’il retourne dans ce bureau, rien ne l’oblige à faire le même travail. Rien non plus ne l’oblige à y retourner. Mais, s’il prend un autre travail dans un autre bureau, il ne doit pas s’attendre à ce que tout soit merveilleux. Ce ne sera pas le cas ; il y aura d’autres types de pressions. Comme le disait Shantideva, on doit être réaliste quand on traite avec les autres. Les gens sont immatures et puérils, et on doit être capable de gérer cela avec beaucoup de patience.

C’est pourquoi nous devons travailler à développer toutes les qualités nécessaires de patience et de persévérance afin de comprendre les autres, etc., car le monde est rempli de gens immatures. C’est là un motif pour développer la compassion. Mais pour développer la compassion, nous devons avoir un sentiment sain du « moi » très fort, ce qui veut dire qu’on a confiance en soi et la force nécessaire pour être en mesure d’aider vraiment les autres à gérer leur souffrance. Mais cela doit se faire surtout sur la base d’un sentiment sain du « moi », et non d’une attitude exagérée du genre « je vais sauver le monde ».

Manifestations des tendances et des facteurs mentaux

D’où viennent les pensées ? Pour en revenir à l’exemple fameux de la boulangerie, plusieurs sortes de pensées peuvent se manifester. L’une pourrait être : « Je peux acheter ce gâteau pour satisfaire mon désir. » Une autre pourrait être : « Je peux faire l’achat de ce gâteau pour faire plaisir à quelqu’un. » Et une troisième, sans aucun lien apparent, pourrait être : « Le ciel est bleu. » Donc, d’où viennent les pensées et quel processus mental les déclenche ? Comment tout cela est-il déterminé ?

Nous abordons là une analyse plus complexe de la causalité. Dans le bouddhisme, on parle de ce que j’aime traduire par « tendances ». Littéralement, le mot est « graines », mais on ne  devrait pas raisonner en termes de graines physiques qui seraient implantées dans notre esprit ; c’est une analogie bonne pour que les fermiers puissent comprendre. En fait, depuis des temps sans commencement, nous avons accumulé toutes sortes de tendances. Il y a ainsi des tendances karmiques en rapport avec notre comportement, et elles se répètent en perpétuant un type de comportement, littéralement le souhait de le répéter. Certaines viennent à maturité en procurant un sentiment de bien-être ou de mal-être ; de même, elles mûrissent, faisant en sorte que les autres agissent de manière similaire envers nous.

Si vous êtes sur le point d’acheter un gâteau, la première pensée qui surgira sera de vouloir acheter le gâteau, suivie du souhait d’entrer vraiment dans la boulangerie et de l’acheter. Ce que je veux dire, c’est qu’il s’agit d’une séquence avec, en premier, l’impulsion mentale de la compulsion, c’est-à-dire la pensée de penser vous rendre dans la boutique pour l’acheter. Mais toutes sortes de facteurs mentaux viennent également influer sur le système des tendances : le facteur mental de la générosité, par exemple, ou le facteur mental de l’avidité, du désir intense. Tous ne mûrissent pas continuellement, sans arrêt ; seulement occasionnellement.

C’est pourquoi chacun de ces facteurs – à savoir la tendance pour que se manifeste le facteur mental de la générosité, de l’avidité, du simple vagabondage mental pour des choses futiles comme le bavardage, etc. – chacun d’entre eux donc possédera une force différente selon la fréquence à laquelle nous y aurons cédé préalablement et avec quelle intensité, etc. Il existe treize variables différentes qui affectent la force des facteurs mentaux.

De nombreux facteurs et conditions sont impliqués pour expliquer pourquoi telle tendance particulière mûrira à tel moment particulier. Il faut qu’il y ait une condition annexe. La condition pourrait être quelque chose de tout à fait impersonnel comme le temps qu’il fait : il se met à pleuvoir et vous voulez vous mettre à l’abri, et l’abri le plus proche c’est justement la boulangerie. Vous entrez donc dans la boulangerie. Cela constitue une condition, puis vous apercevez le gâteau et vous voulez vraiment l’avoir ; s’il n’en avait pas été ainsi, vous auriez simplement passé votre chemin.

Je ris par ce que je pense à ma propre situation. Karmiquement, j’ai une très forte connexion avec tout ce qui est tibétain, j’adore la nourriture tibétaine, en particulier les « momos », ces sortes de raviolis garnis de viande. Or voilà que je me suis installé à Berlin et que j’ai emménagé dans l’appartement d’un ami, appartement que je ne n’avais même pas visité auparavant. Une opportunité se présentait de partager provisoirement cet appartement avec cet ami et c’est ce que j’ai décidé de faire, les yeux fermés, sans même l’avoir vu. Et devinez quel était le genre de voisinage dans lequel j’avais emménagé ? Un quartier où il y avait quatre restaurants qui servaient de la nourriture tibétaine, des « momos », à deux minutes à pied de l’appartement. Comment cela a-t-il pu arriver ? Et pas seulement un restaurant, mais quatre ! C’est scandaleux. Si ce n’est pas là un exemple de mûrissement d’une sorte de karma afin que cette expérience d’avoir de la nourriture tibétaine se poursuive… et le plus beau c’est qu’un des restaurants servait aussi du thé tibétain. C’est proprement scandaleux.

Donc, la raison pour laquelle on entre dans la boulangerie, que ce soit par générosité avec la pensée d’acheter un gâteau pour l’offrir à quelqu’un d’autre, ou par pur vagabondage mental, tout dépend de la force de chacune des tendances concernant tel type de facteur mental ou processus de pensée, en plus de la contribution de circonstances extérieures, quelles qu’elles soient. Tout ce qui arrive surgit en dépendance de toutes ces choses, de ce qui est le plus fort, et de ce qui est le plus faible, à tel moment particulier.

L’intuition

Parfois les choix sont déterminés par l’intuition ; qu’est-ce que l’intuition dans le bouddhisme ?

Fondamentalement, l’intuition est ce que l’on ressent, n’est-ce pas ? Cela surgit comme ça, et d’ordinaire l’intuition s’accompagne d’un certain niveau de certitude selon la confiance qu’on lui accorde. Il y a diverses choses à propos desquelles on peut avoir des intuitions ; ce n’est pas si facile à analyser. Nous pouvoir avoir une intuition sur la façon de réparer quelque chose. On a un problème avec l’ordinateur, et, en quelque sorte, intuitivement on sait sur quelle touche appuyer. Mais fondamentalement cela vient en réalité de notre expérience antérieure avec d’autres types de machines et de mécanismes, n’est-ce pas ? Il se peut qu’on ne sache pas précisément comment régler ce problème d’ordinateur, mais intuitivement on trouve la solution grâce à notre connaissance et notre expérience d’objets similaires.

Dans la présentation du karma, il y a certains actes qui font l’objet d’une délibération préalable, et d’autres qui ne sont pas délibérés. « Non délibérés » reviendrait à dire : « Je n’y ai pas réfléchi : que dois-je faire dans ce cas ? Dois-je faire ceci ou cela ? » Mais on agit, donc on pourrait dire qu’on agit intuitivement. Ça n’était pas délibéré, ou pensé, ou élaboré consciemment au préalable. Mais, de toute évidence, cela repose sur une expérience antérieure.

Toutefois, quand on a le sentiment intuitif qu’il va pleuvoir – ou bien une intuition à propos de l’avenir, ou d’événements futurs – c’est un petit peu plus difficile à analyser. Par exemple : « J’ai l’intuition que vous allez m’appeler », et vous m’appelez – quelque chose de cet ordre. J’ignore si vous en avez déjà fait l’expérience. Pour ma part, je l’ai faite ; j’étais en train de penser à quelqu’un et voilà que cette personne m’appelle. Bien évidemment on ne va pas se monter la tête et se prendre pour un personnage de La Guerre des étoiles – « Vas-y Luke, fais usage de la Force ; appelle-moi maintenant ! » – assurément ce n’est pas comme ça qu’on agit, en usant de la Force, et en obligeant les gens à vous appeler.

En fait, je ne sais pas ; je ne sais pas d’où cela vient. Parfois, c’est fiable, parfois ça ne l’est pas. Est-ce que cela repose sur une forme d’inférence, d’induction ? Est-ce que cela s’appuie sur une sorte de lien télépathique ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’à mon niveau, je ne pense certainement pas que j’oblige l’autre personne à m’appeler. Dans le cas où on a développé de très hauts niveaux de concentration et de pouvoir on peut être en mesure d’influencer les autres, il est possible alors d’exercer une influence ; mais pour l’heure nous n’en sommes assurément pas là.

Parfois quand on est en communion intense avec une personne, il arrive qu’on s’appelle au même moment sans s’être donné le mot. On dirait que certaines personnes fonctionnent sur un mode à ce point synchronisé que cela peut se produire presque naturellement.

Bon. En fait de quoi s’agit-il ? Vous savez, quand on dresse deux singes, on peut leur faire faire la même chose au même moment. C’est une forme d’entraînement, n’est-ce pas ? Si on a l’habitude de communiquer beaucoup avec une personne, de bavarder, etc., il y a de fortes chances qu’à un certain moment on communique simultanément. Statistiquement cela arrive. Pour user d’une terminologie New Age « on est sur la même vibration, la même longueur d’onde » mais je pense que ce genre de constat fait preuve d’un peu d’exagération. Toutefois ce genre de choses arrive. On est devenu tellement familier avec quelqu’un qu’on a toutes les chances de communiquer, de dire ou de faire la même chose au même moment. Ce n’est pas inhabituel.

Je suis un grand fanatique du slogan d’un de mes maîtres : « rien de spécial ». Si on s’est appelés au même moment – « rien de spécial ». Pas la peine d’en faire toute une montagne : « Oh, c’est magique ! On est fait l’un pour l’autre », ce genre de chose.

Cela semble si naturel…

Très juste, cela paraît tellement naturel, et donc « rien de spécial ». Contentons-nous de couler avec le courant. Le problème, bien entendu, c’est quand on attend que ça se produise ; et si on s’attend à ce que ça arrive toujours, alors il y a un problème. C’est là que le « rien de spécial » est très utile.

Top